Le feu. Partout. Tout était en train de brûler. Les yeux exorbités, Enishi, à peine âgé de huit ans, contemplait ce spectacle de ruine et de désolation. L'incendie gagnait du terrain, dévorait à chaque seconde d’autres habitations. Les maisons de bois n'avaient aucune chance face aux flammes et ne pouvaient résister que quelques instants à peine, avant de mourir aussi sûrement que leurs propriétaires…
Autour de lui gisaient des dizaines et des dizaines de cadavres. Il reconnut vaguement des amis, des maîtres ou des artisans. Des gens qu'il côtoyait tous les jours. Et dont, plus jamais, il ne pourrait entendre la voix…
Soudain, la rage l'envahit. Sans même réfléchir à ce qu'il était en train de faire, il se mit à hurler et à dégainer son épée, se jetant sur l'envahisseur le plus proche de lui.
Il n'avait jamais pu distinguer son visage. Il ne se rappelait que du manteau et de la capuche qui masquait son visage. Mais cet habit était resté à jamais imprimé dans son esprit. Rouge, rouge comme le sang qui avait coulé de sa bouche après qu’il eut bondi dans les airs, prêt à frapper. Le poing de son adversaire s'était soudain éveillé et avait frappé son estomac, tellement fort que l'enfant avait lâché son épée tandis que ses paupières se refermaient lentement... Rouge, tout ce rouge qu’il crachait…
La dernière chose qu'il entendit furent les cris de Sanga, près de lui. Puis vint le néant...
Enishi s'éveilla brusquement, en sueur. Son cœur battait la chamade, son esprit était encore rempli des images de cette soirée fatidique. Il se passa la main sur le visage et essaya de récupérer rapidement son calme.
Autour de lui, la nuit était sombre et épaisse, presque oppressante. Il se redressa rapidement et essaya de distinguer ses amis dans cette sinistre pénombre.
Ray et Ice regardaient leur feu de camp crépiter et étinceler, une boîte de converse à la main. Sanga était allongé contre le sol humide. Ses yeux ouverts trahissaient son éveil, mais il restait immobile, pensif.
Et puis, il y avait les nouveaux. Aya et Light, qui fixaient eux aussi la danse mystérieuse des flammes sans mot dire, tandis que le visage de la femme reposait doucement sur les genoux de son coéquipier. Deux tisseurs de néant, comme eux. Envoyés sur cette île pour leur prêter main forte.
« Ou plutôt le boulot à votre place », avait lancé le jeune homme. Enishi serra les poings, vexé : il n'aimait pas ce type. Pour qui il se prenait ? Juste parce qu'il avait une tronche de beau gosse et des super pouvoirs, il pensait qu'il leur était supérieur ? Non mais, il allait lui montrer, à ce gars, de quel bois se chauffait le maître du feu !
- Alors ainsi, toi tu maîtrises la lumière et toi, les ombres ?
C’était Ice qui avait décidé d’entamer la conversation. Light lui répondit par un simple « Oui », Aya hocha lentement la tête, à moitié endormie sur les genoux de son ami.
- Franchement les gars, ajouta Enishi, moi je vous dis qu’on devrait se méfier.
- Ouais, fais gaffe, ils pourraient devenir plus forts que toi ! Ah non, pas de raison de s’inquiéter, c’est déjà fait. C’est quoi le problème alors ?
- Crétin ! Regarde cette fille !
- Oui, elle est assez jolie, mais je crois qu’elle est déjà prise, dommage pour toi.
- Hé, répliqua Light, nous ne sommes pas ensemble.
- Oh, s’exclama Aya d’un ton faussement plaintif, c’est méchant ce que tu viens de dire là !
- Non mais ce… Enfin je… C’est que…
Aya éclata de rire en se redressant doucement. Elle adorait taquiner son partenaire, surtout quand ce dernier se retrouvait finalement sur le point de rougir comme en ce moment.
- Non mais c’est pas ça que je voulais dire ! Regardez cette fille ! Déjà, elle maîtrise les ombres, ce qui est un pouvoir de méchant. Ensuite, elle invoque des serpents, ce qui est un animal de méchant. Et en plus, c’est une fille mais elle ressemble pas à une demoiselle en détresse, donc elle a une attitude de méchante ! Moi je vous le dis les gars, elle se prépare à nous trahir et à nous poignarder dans le dos !
Le silence s’abattit un instant sur le campement. Tout le monde regardait Enishi en écarquillant les yeux, sans que personne n’ose toutefois prononcer un mot, tous stupéfiés par tant de bêtise et de misogynie en si peu de phrases.
- Bah quoi, qu’est-ce que j’ai dit ?
Ce fut Ray qui réagit le plus promptement : d’un coup de poing assuré, il frappa le crâne de son ami, qui manqua de s’évanouir, puis essaya de rattraper ses sottises :
- Non mais faut l’excuser, voyez-vous, il n’est pas très… Pas très malin, dirons-nous. C’est depuis sa naissance, il est assez… Limité, oui, on va dire ça…
- Ray, enfoiré, tu vas… AÏE !
- A vrai dire, il ne sait même pas comment tenir une fourchette, son évolution mentale semble s’être arrêtée à l’âge de huit ans, et comme déjà il n’était pas très fut’-fut’ à cette époque…
Aya se contentait de regarder le maître des flammes, les yeux grands ouverts, comme si elle n’arrivait pas à déterminer si elle devait le voir comme un mufle ou un imbécile. Light, lui, semblait avoir déjà pris sa décision puisque ses yeux étaient devenus dorés et jetaient des éclairs plus meurtriers encore que ceux de Ray…
Un buisson craqua derrière eux, interrompant fort heureusement la dispute qui allait éclater. Le maître de la foudre plissa les yeux pour essayer d'apercevoir la silhouette qui s'approchait, mais ce fut inutile car une voix joyeuse lança rapidement :
- Bonsoir tout le monde ! Ah, les élèves de Praek sont réveillés ? Parfait, ça tombe bien, j'ai du boulot pour tout le monde !
Daedra. C'était le nom de cet homme de 30 ans, aux cheveux noirs et ébouriffés, sur lesquels prônait fièrement une mystérieuse mèche argentée. Son visage arborait une discrète cicatrice sur sa joue droite, qui ressemblait à un fin croissant de lune. Quant à ses yeux gris, ils pétillaient de vitalité, ce semblait tout à fait correspondre à l’attitude de leur propriétaire puisque ce dernier ne restait jamais plus de trois secondes au même endroit. De plus, il avait le rang de combattant d'élite. Il était le maître de l'équipe de Light, donc. Et il avait également la charge de les épauler à eux quatre, en l'absence de Praek.
L'autre jeune homme qui se tenait derrière lui se nommait Kin, le troisième combattant de l’équipe d’Aya et Light. Ses cheveux étaient auburn, plaqués sur son crâne par une couche de gel. Ses yeux verts restaient absolument impassibles, il portait sur lui un tee-shirt rouge, aux manches très courtes, et avec une rayure blanche au centre, ainsi qu’un jean bleu.
- Bon, reprit Daedra, puisque nous sommes huit et d'un niveau assez correct, plus la peine de rester ensemble, nous allons nous diviser en quatre groupes pour explorer un peu plus cette île. Quatre groupes, donc chacun ira dans une direction différente : Nord, est, sud, ouest, En cas d'ennui, vous envoyez deux Maryokus successifs dans le ciel et toutes les autres équipes rappliqueront immédiatement. Si jamais il y a plusieurs signaux venant de différents endroits, rejoignez la source la plus proche. Dans le cas, improbable, où nous tomberions sur des adversaires avec une aura vraiment impressionnante, toute équipe assez proche pour la sentir devra aller prêter main forte à ses alliés sur-le-champ. Lorsque le soleil se lèvera, tout le monde fera machine arrière et reviendra ici. Pas la peine de faire plus de huit kilomètres, demain matin, je veux que vous soyez tous de retour pour nous livrer vos impressions. Ensuite seulement, en fonction de vos observations, je déciderai d'un plan sur le long terme. Et surtout, profitez-en pour apprendre à connaître vos nouveaux partenaires.
Ray fronça les sourcils et demanda à voix haute une réponse à la question que tout le monde se posait :
- Comment ça, nos "nouveaux partenaires" ?
- C'est moi qui détermine qui sera avec qui. Et je tiens à ce que nos deux équipes apprennent à coopérer, donc, les groupes seront les suivants : Ice/Aya, Enishi/Kin, Ray/Light, Sanga et moi. Pas la peine de faire de telles têtes, je n'accepterai aucune protestation. Vous avez tous compris ? Parfait, on se retrouve à cet endroit dans quelques heures. Exécution !
La forêt était obscure, plus encore que la nuit qui régnait autour des deux mystérieuses silhouettes qui s'enfonçaient en son sein. La lune ne parvenait pas à traverser les épais feuillages des arbres aux alentours, aussi sa lumière argentée ne pouvait venir éclairer les visages des deux hommes, qui restèrent dans l'ombre.
- J'en ai marre, articula la première silhouette, ça fait des jours qu'on marche, qu'on marche et qu'on marche, ça n'a aucun intérêt !
Une voix vive et jeune, qui ne cherchait même pas à masquer l'agacement de son propriétaire. A l'opposée de la seconde, qui répondit avec un calme et une patience inébranlable :
- Sois patient. Si tu essayais de te concentrer, tu les sentirais, toi aussi, ces huit petites étincelles, plus si lointaines à présent.
Toute vie semblait avoir été retirée de cette voix, elle était toujours égale, comme si rien n'avait d'importance pour son propriétaire.
- Pff, tu parles ! Tout ce temps, juste pour quelques faiblards...
- Les auras sont très inégales. Deux sont ridicules, deux autres semblent masquer un potentiel tout juste naissant, trois sont passables, la dernière correcte.
- Dans ce cas, je la prends ! J'ai envie de m'amuser un peu !
- Ils se dispersent. Pars dans la direction que tu préfères, cela ne m'importe guère. N'oublie pas les ordres : tout être nuisible doit être exterminé, sauf s’il présente un quelconque intérêt...
- Pas la peine de rabâcher, j'ai compris, t'en fais pas. Bon, alors, je vais aller... Par-là !
Il tendit le doigt devant lui et, soudain, s'élança. Si la lune avait pu éclairer son visage, son partenaire aurait remarqué le sourire, presque animal, qui se dessinait sur ses lèvres. Mais cela n'avait guère d'importance, au fond.
L'autre silhouette hésita un instant, puis décida de rejoindre les auras qui allaient dans sa direction. Cela serait le plus simple.
Nul ne su jamais quelles furent les conséquences réelles de cette nuit fatidique. Mais une chose reste sûre : ce fut à cet instant que tout commença vraiment.
Ray et Light marchaient parmi les ténèbres, progressaient tant bien que mal entre les buissons et les branches. La forêt semblait être un adversaire à part entière, bien décidé à ralentir coûte que coûte leur progression, mais les deux Tisseurs savaient qu'ils la vaincraient et continueraient à avancer. Toutefois, une telle entreprise n'était pas sans incidence sur leur humeur respective et à chaque pas, cette rivalité muette qui avait naquis entre eux dès le premier regard semblait sur le poing d’éclater :
- Hé bien, commença Light, alors comme ça, tu es le maître de la foudre ?
- Oui, pourquoi, ça te pose un problème ?
- Non, non. J'aurais simplement imaginé que quelqu'un qui possédait un tel pouvoir serait plus puissant, mais bon, tu débutes je suppose ?
- Parce que toi, tu te trouves puissant peut-être ? Pour l'instant, tes exploits ne sont pas mirobolants, vaincre un adversaire qu'une autre a paralysé, ce n'était pas trop fatigant ?
- Pff.
Un sourire hautain se dessina sur les lèvres de Light, qui énerva bien plus Ray que ses précédentes paroles. L'adolescent allait répliquer, lorsque soudain, son partenaire se figea.
- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que c'est que ça... ?
- Quoi donc ?
- Cette aura, là, près de nous !
- Je sais pas sentir la magie, alors je peux pas en juger.
Light crispa les poings : il n'aurait même pas cru possible que l'on puisse obtenir le rang de combattant sans être capable de percevoir la magie autour de soi. Mais ce n'était pas le sujet. Soudain, il se retourna vers sa gauche et se mit à courir. Cette aura... Cette aura était proche, toute proche, et surtout elle semblait si... Il n'en avait jamais senti de semblable mais elle lui paraissait cependant atrocement familière. Elle était terriblement puissante, mais pourtant, elle semblait masquer un gouffre encore plus profond, comme si cette force effroyable n'était que la couche superficielle d’un lac gelé, prêt à se rompre dès qu’un homme trop téméraire commettrait la folie de l’effleurer de son pied...
Light repoussa les branches qui essayaient de le retenir, traversa les buissons qui gênaient son chemin, repoussa les insectes qui voulaient le ralentir. Cette aura, cette sensation...
Et puis soudain, ses pieds foulèrent le sol d'une clairière dégagée. Un cercle de paix d'une trentaine de mètres, dégagé de tout arbre, de tout obstacle, au centre de la forêt. Seul un temple antique, érigé par des forces occultes, se dressait devant le jeune Tisseur.
Ce dernier leva lentement les yeux. Son regard recouvrit l'édifice tout entier, dévora chaque marche qui menait à son autel, les unes après les autres.
Au sommet de cet escalier en pierre se tenait une sombre silhouette. L'éclat de la lune, qui brillait dans son dos, ne parvenait pas à éclairer son visage, mais Light n'avait pas besoin de le voir pour comprendre que c'était de son corps qu'émanait cette effrayante aura...
Lentement, l’inconnu descendit les marches de pierre, l'une après l'autre, sans un mot. Et puis son corps traversa un halo lumineux découpé par la Veuve Argentée.
Il était difficile de mettre un âge sur son visage inexpressif, mais il semblait avoir entre 25 et 30 ans. Ses cheveux, dont une longue mèche masquait son œil droit, descendaient jusqu'au bas de sa nuque et leur couleur semblait plus sombre encore que les ténèbres environnantes. Sa peau, au contraire, était plus pâle que celle d’un mort. On aurait dit que toute émotion avait abandonné ses yeux bleus, qui se posèrent silencieusement sur le Tisseur. Froids, ce fut le premier adjectif qui vint à l’esprit de ce dernier pour les décrire, mais pas froids à la manière d’un homme qui regardait les autres avec condescendance, plutôt froids comme le seraient des blocs de glace : des yeux tellement inexpressifs, tellement silencieux, tellement imposants... Comme si derrière, il n’y avait aucune vie, aucun sentiment.
Mais ce qui attira réellement l'attention de Light, ce furent ses habits. L’inconnu portait une longue robe noire, dont la couleur se confondait avec celle de la nuit. Sur sa jambe gauche pendait un fourreau qui renfermait un long sabre à la garde noire. Et sur son bras était cousu un blason pourpre, représentant trois mains qui se tendaient vers une épée lumineuse.
Lorsque Ray rejoignit son partenaire, il ne l’entendit murmurer que ces quelques mots, à peine conscients :
- La confrérie de l'Epée...
Au début, le maître de la foudre crut que son nouveau partenaire était terrorisé. Terrorisé par l’extraordinaire pouvoir qui semblait se dégager de son adversaire, terrorisé par ce blason si lourd de sens... Light ne faisait que répéter ces quelques mots, invariablement, comme s'il venait de perdre l'esprit :
- La confrérie de l'Epée... La confrérie de l'Epée... La confrérie de l'Epée...
Lentement, il leva sa lame immaculée. Et alors, Ray comprit. Ce n'était pas de la peur, qu'il sentait dans la voix de Light. Mais une haine si féroce, si profonde, qu'elle ne pouvait s'exprimer à travers de simples mots, et que ceux que murmurait le jeune homme n'étaient pas lâchés comme la preuve de son effroi, mais au contraire comme la pire des injures.
- La confrérie de l'Epée... La confrérie de l'Epée...
Et ses yeux incandescents devinrent or, et son corps haineux cracha une épaisse lumière blanche.
- La confrérie de l'Epée... La confrérie de l'Epée... La confrérie de l'Epée !
Tandis que son adversaire le regardait calmement, sans que la moindre émotion ne traverse ses yeux bleus, Light s'élança sur lui. Il était une furie, un véritable dieu vengeur revenu des profondeurs des enfers pour achever son travail. Autour de sa lame dressée tourbillonnait un puissant Maryoku. Elle s'abattit sur l'homme en noir. Ce dernier n'eut que le temps de lever le bras, mais il le fit avec un calme inébranlable.
Le choc fut tel que sa violence fit tomber Ray à terre, une vive lumière blanche illumina alors la clairière toute entière, éblouissant le jeune maître de la foudre qui tenta, en vain, de protéger ses yeux brûlés par l'éclat de l'explosion.
Puis, lentement, il recouvra ses sens.
Kin s'arrêta soudain et son regard se fixa sur un point au loin, masqué par les arbres et les buissons. Enishi l'observa avec un certain étonnement :
- Qu'est-ce qu'il y a, t'as entendu une araignée ? Pas la peine d'avoir peur, même les grosses, elles sont faciles à battre. Bon après, je dis ça, mais je connais pas ton niveau, t'es sans doute pas aussi balèze que moi il faut le reconnaître.
- Quelqu'un... Il a quelqu'un qui se rapproche, avec une aura extraordinairement élevée !
- Sérieux, t'arrives à savoir ça sans le voir ?
- Il suffit de sentir la magie autour de soi, ce n'est pas bien compliqué.
- Faudra que j'apprenne, un de ces quatre... En fait t'es une sorte de chien : pas très fort mais quel flair !
- Arrête de lâcher des sottises et suis-moi plutôt.
Enishi se préparait à relever le terme "sottise", qui produisait toujours un certain effet sur lui, mais son nouveau coéquipier ne lui en laissa pas le temps et s'enfonça plus encore dans les profondeurs de la forêt. Le maître du feu soupira et le suivit en grognant.
Malgré tous les obstacles que cette forêt infernale avait placés pour les ralentir, ils coururent à une vitesse extraordinaire, franchissant les buissons, se baissant pour éviter les branches trop basses, sautant les troncs d'arbres arrachés, se soustrayant à l'intérêt des quelques insectes géants qu'ils croisèrent. Et puis enfin, ils arrivèrent au bord de la falaise.
Le paysage était féerique : Imaginez, à la frontière d'une forêt sombre et épaisse, un espace dégagé de quelques dizaines de mètres. L'herbe y était basse et fraîche, il n'y avait aucun buisson, aucune ronce sauvage. Et la surface de l’océan à moitié endormi étincelait de mille feux argentés sous la douce lumière de la lune, tandis que ses vagues venaient s’échouer contre la falaise en contrebas, avant de se retirer lentement et de se briser à nouveau, en une danse immuable et éternelle…
Mais adossée à un tronc d'arbre se tenait une sombre et effrayante silhouette qui, à elle seule, suffisait à briser l'harmonie de ce lieu. Elle leva lentement la tête et les dévisagea. Enishi put en discerner les traits.
Il s'agissait d'un jeune homme de leur âge, vêtu d'une longue robe noire. Sur son bras droit était cousu un blason rouge représentant trois mains se tendant vers une épée lumineuse et il portait dans son dos un fourreau qui renfermait un manche d’un bleu translucide. Ses cheveux comme ses yeux étaient d'une couleur semblable à celle d'une émeraude.
Et sur son visage était peint un sourire narquois :
- Et bien, vous en avez mis du temps à venir, quels mollassons ces Tisseurs !
- Mollasson ?! Tu vas voir ce qu'il va te mettre dans ta gueule le mollasson, sale aberration capitulaire !
- Pff, non mais qu'est-ce que tu crois, que c'est anormal d'avoir des cheveux verts ? De là où je viens, c'est courant, abruti ! Et en plus on dit pas capitulaire mais capillaire !
- Mytho, tu veux me faire croire que chez toi, c’est naturel d’avoir les cheveux de cette couleur et hérissés ?
- Non mais, t’as vu ta coupe, toi aussi t’as les cheveux en pointe j’te signale !
- Mais moi c’est pas pareil, c’est parce que…
- Tu es de la Confrérie, coupa Kin, n'est-ce pas ?
- Bravo, comment t'as fait pour deviner ? Oh, c'est peut-être parce que je porte l'uniforme conventionnel des paladins ! Putain, je suis pas tombé sur des lumières, moi...
- T'en fais pas, grogna Enishi, la lumière, tu vas pas tarder à la voir... Un long tunnel bien lumineux, ce sera génial...
Et il fit apparaître son épée tout en dardant son regard dans celui de son adversaire. Ce dernier lâcha un soupir las :
- Et en plus je me suis trompé. Vous êtes faibles tous les deux, je suis sans doute tombé sur les plus nazes du groupe.
- Tu vas voir si je suis faible ! YAAAAAAH !
Et Enishi s'élança tel un barbare sur l'adepte de la Confrérie. Celui-ci se contenta de rouvrir les yeux et de les plonger dans ceux de son adversaire furieux. Doucement, ses lèvres s'ouvrirent :
- Je suis Denwen. Adieu, tisseur de néant.
Enishi n'y prêta qu'une vague attention, trop occupé qu’il était à rassembler toute sa haine dans sa lame, à se ruer de plus en plus vite et de plus sauvagement sur son nouvel ennemi tandis qu’il brandissait son arme vers les étoiles.
Il ne s'aperçut même pas qu'une épée d'énergie, dans son dos, fusa soudain vers son crâne.
Ray baissa son bras. L'explosion avait été si vive qu'un instant, il en avait eu les yeux brûlés. Mais lentement, le voile qui masquait sa vue commença à se dissiper. Et ce qu'il vit le stupéfia.
Light et l'homme en noir étaient tous proches. Le jeune Tisseur se trouvait à présent en nage, il manquait à ce point de souffle que sa poitrine se soulevait et s'abaissait sans cesse, comme si l'air refusait d'entrer dans ses poumons. L'explosion avait eu lieu à bout portant, si bien que sa propre attaque l'avait blessé et qu'il portait de fines traces de brûlures sur son corps et ses habits.
L'autre, en échange, n'avait rien. Pas la moindre égratignure, pas la moindre déchirure. Son avant-bras, qu'il tenait tendu devant son visage, avait stoppé la lame du Tisseur, cette lame prodigieuse, cette lame capable de fendre la roche, mais insuffisante à pénétrer cette peau si pâle, plus solide que l'acier.
Les yeux bleus de l'homme en noir rencontrèrent les yeux dorés du jeune Tisseur lumineux. Ils s'affrontèrent un instant. La haine la plus intense d'un côté, l'impassibilité la plus absolue de l'autre. Puis, calmement, les lèvres de l'inconnu s'ouvrirent pour déclarer :
- Ceux qui se jettent tête baissée sur un adversaire dont ils ignorent tout sont toujours les premiers à mourir.
Les yeux dorés de son interlocuteur le foudroyèrent, puis le Tisseur bondit en arrière et observa son adversaire.
Les battements de son cœur s'apaisèrent, en même temps que sa haine. Il avait commis une erreur impardonnable en fonçant ainsi sans même prendre le temps de réfléchir. Il aurait été tué si l'adepte de la Confrérie avait été un peu plus agressif, un tant soit peu plus agressif.
Light raffermit sa garde avant de lancer à son adversaire :
- Mon nom est Light. Je suis le cadet des Lumen.
- Nefertem. C'est le nom que j'ai pris.
- Tu ne veux pas avouer ton nom véritable ?
- Celui qui se laisse désigner par un nom choisi par d’autres dépend des autres. Notre nom est comme une marque indélébile qui nous rappelle sans cesse que nous n’appartenons à une société et non pas à nous-même. En choisissant moi-même mon nom, j’ai décidé de reprendre en main ma propre destinée.
- Tu considères donc que tu ne dépends plus de rien ni personne ? Etrange comme raisonnement, pour quelqu'un qui se soumet corps et âme à la confrérie de l'Epée !
- Je n'ai rien à ajouter. En percevant ton aura, j'ai cru que tu avais un pouvoir au moins passable. Apparemment, je me trompais. Tu es faible, quel dommage.
- Tss... Tu ne devrais pas me sous-estimer comme ça... Par exemple, j'ai appris quelques petits détails intéressants sur le fonctionnement de la Confrérie. Il n'y a que trois ordres qui peuvent exécuter des missions à l'extérieur : les fantassins, les recruteurs et les paladins. Les fantassins et les recruteurs sont des combattants trop faibles pour endurer une attaque de ce genre sans faillir, donc, j'en déduis que tu es forcément un paladin, l'ordre le plus puissant de la Confrérie, mais également l'un des moins fourni.
- Et alors ?
- Et alors ?
Un fin sourire s'étira le long des lèvres de Light tandis que son aura se ravivait, plus lumineuse que jamais.
- Et alors, cela signifie que ta perte sera très fâcheuse pour nos ennemis.
- Tu raisonnes bien. Je suppose que tu as déjà affronté quelques-uns uns de mes confrères ?
- Ma seule erreur a été de laisser derrière moi un paladin encore en vie, un jour. Mais je compte bien me rattraper, cette fois-ci.
- Toutefois, tu te trompes sur un point. Je ne suis pas un paladin.
Light écarquilla les yeux. Sans lui laisser le temps de prononcer le moindre mot, Nefertem ajouta :
- Mais cela n'a guère d'importance. Si tu te penses capable de me vaincre, alors viens, je t'attends. Et si ton allié souhaite te venir en aide, je n'y vois aucun inconvénient.
- Ray, lança immédiatement le jeune Tisseur, reste en dehors de ça.
- Si ça t'amuse... Mais ton maître risquerait de me passer un savon si je te laissais mourir sans rien faire, alors je te préviens, une fois que tu te seras fait latter, j'interviendrai avant qu'il ne t’achève pour de bon.
- Ca n'arrivera pas.
Le timbre de Light était empli d'une confiance absolue. Son aura grandit encore un peu plus, avant de dégager un vif éclat.
Deux ailes d'énergie, blanches, venaient de pousser dans le dos du jeune homme. La puissance qui se dégageait de son aura était extraordinaire, à tel point que même Ray la ressentit.
Nefertem daigna retirer sa main droite de sa poche.
Enishi courait. De toutes ses forces, lame dressée vers les cieux, il se ruait sur son adversaire tandis qu'un long hurlement bestial s'échappait de sa gorge.
Il ne vit pas l'épée énergétique qui s'élança derrière lui. Elle filait dans les airs à toute vitesse, se dirigeant vers le crâne du Tisseur pour stopper définitivement sa course.
Juste avant qu'elle n'atteigne, la lame de Kin la brisa. Enishi s'arrêta soudain et regarda derrière lui en avalant lentement sa salive :
- D'où... D'où elle est sortie ?
- Notre adversaire est un magicien, sombre abruti ! Il peut utiliser des sortilèges, donc ! Si tu te jettes sur lui sans faire attention à ce qui t'entoure, tu peux être certain de te prendre une contre-attaque qui te sera fatale !
Le maître des flammes grogna et reporta son attention sur Denwen. Ce dernier lui fit l'affront de mettre sa main devant sa bouche afin de pouvoir bailler en paix. Enishi serra les poings.
- Laisse-le moi, lança-t-il à son coéquipier.
- Pardon ?
- Je vais me le faire, tu vas voir.
- Ne sois pas ridicule, il est infiniment plus fort que toi et si je n'avais pas été là, sa première attaque aurait suffi à te tuer.
- Je te dis que je vais me le faire. Recule et contemple la véritable puissance du maître du feu !
Kin soupira et recula de quelques pas. Denwen aussi changea sa stratégie, car il se coucha confortablement contre l'arbre sur lequel il était adossé tantôt. Enishi écarquilla les yeux devant une telle humiliation et se mit à crier :
- Hé crétin, commence pas à faire la sieste, tu es mon adversaire !
- Pas besoin de rester debout pour te foutre la raclée de ta vie.
Il tendit simplement la main dans la direction de son adversaire. Aussitôt, à un mètre du maître des flammes, l'air se troubla et cracha une nouvelle épée énergétique qui flottait tranquillement au-dessus du sol.
Et puis soudain, elle s'élança. Enishi poussa un grognement et la repoussa avec sa propre arme, mais l'épée revint à l'assaut et enchaîna diverses attaques et contre-attaques sans jamais s’arrêter.
Pathétique spectacle que celui de cet adolescent qui essayait avec fougue de bloquer tous les coups de son adversaire tandis que ce dernier restait tranquillement couché et se contentait d'agiter nonchalamment la main droite pour combattre. Au bout de quelques dizaines de seconde à peine, Enishi se retrouva en nage et à bout de souffle alors que son ennemi souriait narquoisement :
- Et bien, c'est déjà terminé ? J'ai pas encore commencé à m'échauffer, moi ! Allez, un peu de nerf quoi, fais honneur à ta secte !
- Ca... Puff puff... Ca c'est la meilleure ! Un membre de la Confrérie... Puff puff... Qui me sort que je fais partie d'une secte... Puff puff... C'est l'hôpital qui se fout de la charité, merde !
- Ouais comme tu dis, puff puff ! Sérieusement, t'es vraiment aussi nul ou tu le fais exprès ?
- Tu vas voir si je suis nul !
Enishi se décala pour se mettre de profil, épée dressée vers les cieux, muscles bandés.
- MARYOKU : LES FLAMMES DU NOUVEL ENFFER !
Et il envoya un Maryoku devant lui. Denwen soupira : trois autres épées énergétiques apparurent devant lui et tranchèrent le croissant de flammes sans la moindre difficulté. Mais les étincelles se figèrent dans les airs, s'agitèrent puis retombèrent toutes sur l'adepte de la Confrérie, qui n'eut que le temps d'écarquiller les yeux.
- Aïe ! Ca fait mal !
Enishi avait presque l'impression d'entendre la voix de Ray qui lui lançait : « Tiens, tu copies les techniques de Bob et Glub, maintenant ? »
Mortifié de honte, il brailla à l'adresse de ton adversaire :
- Mais attends, c'est quoi cette connerie, tu viens de te prendre trois tonnes d'étincelles et tu brûles pas ?!
- Bah non, faut pas abuser, tes étincelles, c'est de la merde, j'ai aucun mal à générer un Shintaisen qui me rend capable de supporter des sortilèges aussi bidons, c’est à la portée d’un môme de cinq ans quoi !
- Et tes fringues, elles génèrent du Shintaisen aussi, peut-être ?! Merde, normalement, quand tu jettes des flammèches sur des habits, il crament !
- Mais t'as jamais remarqué que si leur propriétaire n'est pas blessé, les habits n'ont jamais rien non plus ?! Attends, y'a combien de Tisseurs qui se prennent quotidiennement des explosions dans la gueule et qui ne se changent qu'une fois par semaine ?
- Mais enfin, c'est complètement con !
- Je suis pas agrégé de magie quantique moi, je sais pas pourquoi c'est comme ça, mais c'est comme ça, point barre ! Alors ton sort de merde, il marche pas et puis c'est tout, viens pas pleurer parce que ta stratégie était aussi naze que tes pouvoirs.
Il tendit la main dans la direction d'Enishi. Ce dernier écarquilla les yeux et bondit dans les airs juste avant que les trois épées le transpercent. Mais il avait oublié la quatrième, celle contre laquelle il avait pris le fer tantôt. Elle se réveilla et s'élança sur lui. Enishi se retourna, toujours dans les airs, mais lentement, beaucoup trop lentement pour pouvoir parer le coup.
Et soudain, un cercle de flammes surgit des profondeurs de la terre et s'éleva jusqu'aux nues, protégeant le maître du feu de la charge meurtrière de l'épée.
Lorsqu'il disparut, l’adolescent avait déjà retrouvé la terre ferme, stupéfait. Car ce n'était pas lui qui avait invoqué ce sortilège protecteur.
Kin retira du sol la pointe de sa lame et lança à son coéquipier en guise d'explication :
- La Carapace de Nídhögg.
- Attends... Ne... Ne me dis que tu maîtrises le feu, toi aussi ?
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Kin tandis qu'il pointait son épée dans la direction de Denwen.
- Je pense qu'il est temps pour nous d'arrêter ce petit jeu stupide. Et si nous commencions sérieusement notre combat ?
Le paladin se releva lentement tandis qu'un sourire cruel s'étirait sur son visage :
- Avec grand plaisir...
Light jeta un dernier regard vers le ciel étoilé. La nuit était superbe, il espéra un instant pouvoir la contempler à nouveau. Puis il se reprit : cela n'avait pas d'importance. Il devait arrêter de raisonner ainsi. La perte d'un simple combattant n'aurait pas grande importance pour les tisseurs de néant. En revanche, la mort d'un guerrier aussi puissant serait très dure pour la confrérie de l'Epée. Il devait gagner. Il devait gagner, se répéta-t-il en serrant un peu plus fort le manche de son épée.
Puis il s'élança. Avec sa vitesse actuelle, il ressemblait à un simple éclair blanc, qui filait comme le vent.
Nefertem leva sa main droite puis accola son index et son majeur. La lame de Light les percuta de toute sa force. Sans parvenir à les trancher.
Le Tisseur écarquilla les yeux puis multiplia les coups. Son habileté, sa rapidité étaient incroyables. Mais son adversaire se révéla plus vif encore et de ses deux doigts, para chaque coup porté, sans éprouver la moindre difficulté. Après un échange infructueux de quelques secondes, Light bondit en arrière pour reprendre son souffle.
Il raffermit sa prise sur son épée. Quelques gouttes de sueurs commençaient à dégouliner de son front et de ses tempes. D'un ton parfaitement neutre, Nefertem lui demanda :
- Tu commences déjà à fatiguer, après quelques coups à peine ?
- Ne t'en fais pas pour moi, tu devrais plutôt t'inquiéter pour tes doigts !
- Tu n'as pas fait de mouvements suffisamment épuisants pour te retrouver dans cet état. J'espère pour toi que tu n’oses pas m’affronter sans maîtriser à la perfection le sortilège qui t'a fait pousser ces ailes ?
Light grimaça : il avait espéré que son adversaire ne comprendrait pas aussi rapidement. Il n'était pas capable de garder ses ailes plus de quelques minutes, même après des mois et des mois d'entraînement. Nefertem poussa un soupir :
- Quel dommage, ce combat sera sans intérêt si tu n'es pas capable de maintenir ce niveau à peine correct.
Le regard de Light se fit furieux, il raffermit sa garde, brandit son épée puis s'élança à nouveau. Sa lame semblait danser véritablement sous la lumière argentée de la lune et frappait, inlassablement, encore et encore. Et Nefertem bloquait calmement chaque coup que de son adversaire lui portait, inlassablement, encore et encore.
Mais à sa grande surprise, Light s’élança soudain dans les airs, leva son épée autour de laquelle tourbillonnait une épaisse lumière blanche, puis hurla :
- MARYOKU : LE POIGNARD DE L'EDEN !
Le croissant d'énergie s'abattit, mais il était différent de tous ceux que Nefertem avait connus, bien plus massif, bien plus puissant. L'adepte de la Confrérie leva sa main droite, qui aussitôt fut recouverte par une mystérieuse aura rouge. Au moment où le Maryoku allait le heurter, il le frappa et le traversa du tranchant de sa main flamboyante. Le croissant d'énergie, aussi destructeur soit-il, se désagrégea en une seconde. Stupéfait, Light retomba à terre, les yeux écarquillés.
Nefertem reporta son regard sur lui :
- Ne lance pas une attaque aussi simple à parer si tu n'as pas auparavant détourné l'attention de ton adversaire. Si cet étrange Maryoku m'avait touché, j'aurais été légèrement blessé, c'est dommage pour toi.
La respiration de Light devenait de plus en plus hachée. Il commençait déjà à peiner pour maintenir ses ailes. Il n'aurait pas dû employer le Poignard de l'éden, un tel effort l'avait épuisé beaucoup trop vite. Il allait devoir employer une tactique bien plus risquée…
Il raffermit sa garde et son aura gonfla encore. Nefertem le regarda avec ce qui aurait pu passer pour de la curiosité, si la moindre expression avait traversé ses yeux vides :
- Dans un tel état, tu décides malgré tout de brûler encore plus d'énergie ? Intéressant...
Light ne lui laissa pas le temps de continuer ses petits commentaires : il s’élança sur son adversaire. Dans les airs, à un mètre du sol. En un instant, il fut sur Nefertem, qui n'eut que le temps d'attraper la lame de son adversaire de sa main droite, avant qu'elle ne heurte son torse. Mais, emporté par l'élan du Tisseur, il ne put garder les pieds au sol et s'envola à son tour. D'un mouvement rapide et puissant, Light leva sa lame et dégagea son ennemi. Profitant de l’élévation de Nefertem dans les airs, il envoya un nouveau Maryoku, mais trop faible, car son adversaire le trancha sans aucune difficulté, alors que sa main avait retrouvé son apparence initiale. Toutefois Light mit à profit cette ouverture en envoyant une dizaine d'auréoles dorées qui filèrent sur l'adepte de la Confrérie.
Ce dernier orienta la paume de sa main droite sur les cercles énergétiques. Une petite boule d'énergie rouge apparut et grossit en un instant jusqu'à atteindre la taille d'une pomme, avant d'envoyer simultanément une dizaine de minces rayons énergétiques, qui heurtèrent chaque auréole, les faisant exploser à plus de deux mètres de leur cible.
Puis Nefertem retomba souplement sur ses jambes et, tranquillement, dévisagea son adversaire :
- Pas mal, commenta-t-il, tu as failli m'avoir. Mais tu es trop imprudent. Tu emploies des stratégies trop risquées avant même d'avoir vu mes pouvoirs à l'œuvre. Tu ne sais pas ce dont je suis capable, mais tu espères tout de même que tu arriveras à me blesser en repoussant sans cesse tes propres limites. C'est puéril. Il ne suffit pas de souffrir pour vaincre, encore faut-il que tes souffrances servent à quelque chose.
Light poussa un grognement et, une troisième fois, s'élança contre son adversaire. Si ses forces étaient déclinantes, sa vitesse, en échange, n'avait en rien changé. Quand il fonçait ainsi, il en devenait presque invisible aux yeux des hommes et il ne restait de lui qu'une longue traînée blanche, qui traversa en une fraction de seconde la distance qui la séparait de son adversaire.
Le reste de la scène se déroula comme le temps avait soudainement décidé de ralentir son cours. Light brandit sa lame immaculée. Ses muscles se tendirent, son corps se mit légèrement de profil pour assurer une puissance maximale lors de l'impact. Mais Nefertem bondit en arrière. La lame du Tisseur ne rencontra que de l'air. Et tout en retombant vers le sol, Nefertem leva son index vers le cadet des Lumen. Lorsque ses pieds touchèrent à nouveau l’herbe de la clairière, un mince rayon rouge fila sur adversaire et heurta violemment sa poitrine, projetant quelques étincelles.
Light savait que sans son aura, le rayon aurait réussi à traverser son cœur, mais il grimaça néanmoins sous la douleur, puis se retourna, épuisé, vers son adversaire :
- Ces positions... Ta main rouge et tranchante, ta paume orientée à ta cible, ton index levé qui crache un rayon d'énergie...
- Oh, ça alors, tu es le premier à l'avoir remarqué.
- Toutes ces positions... Elles ressemblent à celles de Danra...
- Pas de Danra en particulier. J'ai fait pas mal de recherche depuis une trentaine d'années et je me suis beaucoup intéressé aux chimères. Les gestes qui permettent de les invoquer font partis des positions les plus simples et les plus efficaces, aussi tous mes sortilèges s’inspirent de l’une d’entre elles.
- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que tu viens de dire ?
- Que chacune de mes techniques est inspirée d'une chimère.
- Non, avant ! Depuis... Depuis une trentaine d'années ?!
Lentement, Nefertem leva son visage vers lui. Les paroles qu'il prononça alors glacèrent son sang :
- Ne savais-tu donc pas que les membres de la Confrérie ne vieillissent jamais ? Le temps n’a nul effet sur nous.
- Quel... Quel genre de monstres êtes-vous ?
- Disons que nous sommes ces êtres à mi-chemin entre les hommes et les dieux que les gens appellent "démons", ceux qui régneront bientôt sur les deux mondes.
Light sentit sa détermination se raffermir en même temps que sa garde. Il ne pouvait pas... Il ne pouvait pas échouer. Pas maintenant. Même si son corps tout entier le lancinait, même s’il était à bout de force et même si sa lame était incapable de trancher son adversaire. Il ne pouvait pas perdre.
A nouveau, il s'élança. Mais à peine fut-il à la distance nécessaire pour atteindre Nefertem que la main gauche de ce dernier se referma sur la lame blanche et la paralysa. Son index se posa sur son front, tandis que ses lèvres murmuraient avec mépris :
- Me foncer dessus tête baissée pour la quatrième fois fut ta dernière imprudence.
Les yeux de Light s'agrandirent. Impuissant, il sentit une lumière rouge et funeste éclairer son visage…
Et soudain un arc de foudre s'abattit contre le bras de Nefertem. Sous l'effet du choc, celui-ci retomba contre le corps de son propriétaire et le rayon d'énergie ne fit qu'effleurer la tempe gauche de Light.
Un sourire aux lèvres, Ray regarda son nouvel adversaire :
- Bon, comme prévu, le frimeur s'est fait étaler. On peut y aller sérieusement, maintenant ?
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