CHAPITRE 22 : The memories and the foam

 

   Le sang coula. Un flot vermeil qui dévora l'herbe humide, une triste pluie qui ne semblait jamais cesser. Daedra et Nefertem se dévisagèrent quelques longs et ultimes instants.
  Puis le Tisseur baissa les yeux et contempla son ventre. Le spectre d'un dragon gigantesque, presque aussi large que lui, y était figé. Le reptile leva son regard hautain jusqu’au sien, daignant observer une dernière fois sa proie.
  Ensuite seulement, il se retira. Lentement, dans une chute qui lui sembla infini, Daedra s’effondra. Lorsque son corps heurta le sol, il n’en sentit même pas l'impact.
  Car toute vie l’avait déjà abandonné. Ses pupilles se dilatèrent et son épée devint poussière. Sanga restait interdit devant ce spectacle funeste, figé à la frontière du champ de bataille.
  Nefertem tourna les yeux dans sa direction. Au même instant, Ice rejoignit son coéquipier. L'homme en noir soupira : il était à bout de force. Dans un éclat lumineux, le spectre du dragon se métamorphosa à nouveau en une lame dorée, mais libérer un tel monstre avait drainé toutes les forces de son propriétaire. Nefertem n'était plus en état d’entamer un énième combat contre deux nouveaux adversaires.
  La marque sur son front s'estompa. Il ferma les yeux puis disparut, dissimulé au loin par l’obscurité de la forêt.
  Les deux adolescents posèrent un genou à terre et baissèrent les yeux. Ils auraient voulu pouvoir pleurer cet homme qui venait de sacrifier sa vie pour les protéger. Mais malgré leurs efforts, aucune larme n'accepta de couler pour un soldat qui leur était presque inconnu...

*


  Les yeux humides, Aya et Kin marchaient lentement vers la plage. La jeune femme tenait à la main une perle transparente sur laquelle se reflétait la triste lumière de la lune. Le cristal de Daedra. Ce qui, jadis, avait constitué le cœur de son épée.
  Ils étaient seuls pour cette procession funèbre : Light n'avait pas encore repris connaissance et ils avaient refusé que les quatre élèves de Praek les accompagnent. Même Kin, accablé par la fièvre, ne serait pas venu s’il avait écouté sa coéquipière, mais sa volonté inébranlable lui avait permis de résister aux protestations de la jeune femme et il avançait à présent à ses côtés, le visage recouvert par la sueur.
  Ils franchirent la forêt épaisse et oppressante, traversèrent des étendues de sable blanc, pas à pas, jusqu'à atteindre le rivage battu par les vents.
  Ils auraient souhaité adresser un éloge funèbre de leur maître aux étoiles qui brillaient en silence. Mais ils s'aperçurent tous deux qu'ils ne savaient absolument rien de sa vie. Ils se contentèrent de le remercier d'avoir été l'homme qu'il fut. Et d'avoir échangé sa vie contre la leur.
  Puis ils jetèrent son cristal dans la mer, qui s’y noya pour le restant de l’éternité, seulement accompagné de quelques larmes.

*


  Accroupi devant une flaque d'eau, Ray scrutait chaque détail de son reflet, comme s'il espérait trouver à l'intérieur les réponses aux questions qui l'assaillaient. Mais ce dernier se contentait seulement d'imiter chacun de ses mouvements, toujours dans la direction opposée...
  Sanga et Ice avaient rapidement monté un camp et allumé un feu pour faire cicatriser les blessures de leurs amis. A leur réveil, la morsure des flammes éloignerait la Mort qui tournait avec impatience autour d'eux.
  Le maître de la foudre adressa un ultime regard à son reflet immobile. Puis il soupira et se redressa.
  Il l'entendait, à présent. Cette voix qui chuchotait dans son esprit et refusait de le quitter. Il les entendait résonner sans cesse en lui, ces murmures indistincts mais si impérieux...

*


  Nefertem s'arrêta au bord de la falaise. Le vent marin battait ses cheveux, plus sombres que les ténèbres nocturnes, et l'écume se jetait sur son visage, mais malgré tous leurs efforts, aucun des deux ne parvenait à laisser la moindre trace à l'intérieur de ces yeux bleus, vides de toute expression.
  L'homme en noir baissa les yeux et regarda l'épée de Denwen qui luisait à ses pieds. Puis il soupira et commença à parler à cette arme seule et inerte :

- Te faire vaincre si facilement par de si misérables Tisseurs...
- La ferme, s’exclama une voix qui provenait de l’épée elle-même, tu m'avais pas prévenu qu'il y en avait un super balèze dans le lot !
- J'ai affronté le plus puissant des huit. La puissance des autres était négligeable.
- Un mec capable de réaliser plus d’une vingtaine de fois la célérité en trois secondes, t'appelles ça une puissance négligeable, toi ?!
- Un neuvième ennemi a sans douté été capable de masquer son aura depuis son arrivée sur cette île.
- Bon, c'est pas que je m'emmerde, mais si tu me faisais sortir de là maintenant ?

  Nefertem soupira à nouveau et, d'un coup de pied, éleva l'épée jusqu'à la hauteur de son visage, avant de l'attraper adroitement par le manche. Il se contenta de concentrer un peu de magie à l'intérieur, puis il la relâcha.
  Au lieu de tomber, elle se mit à briller, jusqu'à effacer complètement les ténèbres alentours. Lorsque son éclat aveuglant disparut, Denwen se tenait à nouveau face à son partenaire et se massait la nuque.

- Putain, si je mets la main sur l'enfoiré qui m'a fait ça...
- Tu ne serais pas capable de le vaincre, s'il est aussi fort que tu le prétends.
- Tu parles ! Il m'a eu par surprise oui ! Mais de toute manière, j'ai entendu toute leur discussion : il est retourné chez lui. Les Tisseurs n'auront aucun renfort avant quelques jours et il va leur falloir pas mal de temps pour reprendre leurs forces ! C'est le moment ou jamais pour nous veng...
- Ca suffit. Nous ne sommes pas ici pour vaincre sept misérables tisseurs de néant à peine sorti de l’âge d’innocence. Nous avons assez perdu de temps comme ça, je te rappelle que nous avons une mission à accomplir sur cette île.
- Ouais ouais...

  Denwen tapa dans un caillou, l'air renfrogné, puis suivit lentement son partenaire.
  Au-dessus de leurs têtes, la douce lumière de l’aurore venait de s’éveiller et commençait déjà à repeindre les cieux.

*Le lendemain*


  Assis sur l'herbe humide, Light contemplait la surface infinie de l'océan, perdu dans ses pensées. La brise marine s'amusait à voler un peu de l'écume des eaux et à la souffler joyeusement sur le jeune homme, mais ce dernier restait de marbre, emmuré dans les profondeurs de son esprit.
  Jusqu'à ce que la main d'Aya se pose sur son épaule et que la douce voix de la jeune femme le ramène à la réalité :

- Tu rêves ?
- Je songe.

  Aya ne lui demanda pas ce qui le tourmentait ainsi. Elle le connaissait suffisamment pour savoir qu'il estimait être le seul responsable de la mort de Daedra et que quoi qu'elle fasse, elle ne pourrait le décharger de ce fardeau. Seul le temps parviendrait petit à petit à l'éroder, mais il le garderait en lui pour le restant de l'éternité.
  La jeune femme soupira et s'assit à ses côtés. Elle n'aurait pas pensé revenir si vite sur cette falaise où elle avait failli perdre la vie. Mais malgré le drame qui hantait cet endroit, il n'en restait pas un lieu magnifique.

- Est-ce que tu te rappelles, commença Aya, de notre première rencontre, il y a quatre ans ?

  Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Light à l'évocation de ce souvenir.

- Ca, je ne suis pas près de l'oublier... Pourquoi est-ce que tu y penses soudain ? Ca n'a aucun rapport avec la mer ou la mort d'un proche.
- Le vent. Il chantonnait la même mélodie, ce jour-là...

  Et Light commença à se souvenir. Il avait 15 ans, à cette époque. Il était sorti du manoir familial pour se balader dans la forêt. Il avait besoin de rêver.
  Le jeune homme se rappelait de chacune des pensées qui l'assaillaient, lorsqu'il traversait les bas quartiers pour revenir chez lui. La solitude surtout, elle l'enserrait et l'étouffait, c'était un piège inextricable dans lequel tous les siens avaient péri.
  Quand il regardait ses parents, ce n'était pas un couple d’amoureux transis qu'il voyait. Juste deux inconnus que des forces impérieuses avaient associés, comme deux pièces incompatibles d'un même puzzle qui, comme elles ne pouvaient s'assembler, avaient simplement été posées l'une à côté de l'autre.
  Et le jeune adolescent qu'il était alors avait parfaitement conscience qu'il finirait de la même manière. Partout où il allait, partout où il marchait, il ne voyait que cela : sous les masques souriants et joviaux des aristocrates qui l’entouraient, la même solitude. Tous ces gens étaient isolés les uns des autres, perdus au milieu d'une immensité glacée mais essayant malgré tout de garder bonne figure.
  Il avait réajusté son écharpe. Il faisait froid, très froid. Le vent hivernal qui soufflait dans cette région mordait impitoyablement tous les inconscients qui se dressaient devant lui et aucune prière ne pouvait le stopper. Il n'y avait qu'à combattre, toujours, combattre et avancer.
  Lui, il portait un manteau rembourré et une épaisse écharpe. Tous n'avaient pas cette chance. Autour de lui, les gens n’avaient sur le dos que des haillons incapables de leur offrir la moindre protection face à ce vent glacial.
  Sur son passage, les gens reculaient, effrayés, envieux et, parfois même, haineux. Il était un lion errant au milieu d’une troupe d’hyènes affamées mais trop craintives pour s'attaquer à lui. Il soupira et continua sa marche.
  Quelques enfants jouaient dans les rues, se poursuivaient en riant. Personne ne semblait faire véritablement attention à ces gamins vêtus de chiffons nauséabonds, sauf lorsqu'ils s'approchaient trop près d'un étal en courant, auquel cas le propriétaire leur intimer de faire attention à ne pas renverser les quelques marchandises périmées qu'il possédait.
  Light était tellement perdu dans ses pensées et les enfants dans leurs jeux qu'ils se rentrèrent dedans. L'un des gamins tomba en avant mais se redressa rapidement. Le cadet des Lumen se retourna vers lui :

- Désolé petit, je ne t'avais pas vu.
- Pas g'ave, m'sieur.

  Et il repartit. Light sourit en songeant à l’insouciance de la jeunesse, mais son sourire disparut brusquement lorsque l’adolescent se rendit compte qu'il ne sentait plus le poids de sa bourse contre sa jambe. Aussitôt, il écarquilla les yeux et se mit à poursuivre les apprentis voleurs qui venaient de lui faire ce sale coup.
  Malgré ses cris, personne n'essaya d'arrêter les trois enfants. Au contraire, Light crut discerner une certaine satisfaction dans les regards des adultes présents, comme si le vol que ces gamins venaient de mener à bien constituait une forme de revanche pour cette communauté tout entière.
  Mais Light était un tisseur de néant. Différemment aux autres personnes présentes ici, il maîtrisait la magie. Ses yeux devinrent dorés et sa course s'accéléra. En apercevant la métamorphose de leur poursuivant, les enfants se mirent à hurler et coururent un peu plus vite à leur tour, mais ils n'avaient aucune chance de distancer un Tisseur. Alors ils jetèrent la bourse de cuir en l'air en hurlant :

- Att'ape, Aya !

  Et une main fine la saisit avec adresse. Light leva les yeux, surpris. Une jeune femme de son âge se tenait assise sur un toit. Elle ne portait qu’une vieille robe noire, qui parvenait pourtant à souligner la délicatesse de ses traits. Ses yeux, d'un bleu qui ne cédait peut-être en beauté qu'au plus pur des flots azurés, se posèrent sur lui avec amusement. Ses lèvres roses s'ouvrirent alors et lancèrent gaiement :

- C'est moi ta proie, maintenant !

  Et elle se redressa pour bondir de toit en toit. Light secoua la tête et s’élança à son tour. Sa main s'accrocha à une brique et son corps tout entier se hissa, avant de poursuivre l'inconnue qui détenait à présent sa bourse entre ses mains. Les enfants, eux, suivirent ce spectacle avec beaucoup de joie puisqu'ils se mirent à applaudir : il fallait avouer qu'il était rare de voir deux adolescents se poursuivre sur les toits de leur misérable quartier aussi rapidement et adroitement que des félins, multipliant les bonds de plusieurs mètres de long !

- Rends-moi ça, hurla Light, c'est ma bourse !
- Peut-être, mais je parie que tu en as moins besoin que nous !
- C'est pas une raison pour essayer de me la voler, tout de même !

  Aya éclata de rire et sauta. Elle avait atteint le dernier toit. Son corps retomba souplement contre le sol, cinq mètres plus loin, et reprit sa course, montant la colline qui surplombait la ville tout entière.
  Light grimaça : il avait beau utilisé ses yeux, la voleuse allait plus vite que lui. Il n'aimait pas avoir recours à ce sortilège qu'il ne maîtrisait pas encore, mais il n'avait pas le choix.
  Une lumière éclatante entoura soudain son corps et sa vitesse augmenta brusquement. Il bondit à son tour pour regagner la terre ferme et poursuivit sa voleuse en courant à une vitesse à même de rendre jaloux n’importe quel félin. La distance qui le séparait de la jeune femme se réduisait de seconde en seconde.
  Bientôt, ils s'arrêtèrent tous deux, parvenus au sommet de la colline. Une vingtaine de mètres plus bas, les trois enfants qui avaient volé en premiers la bourse de Light applaudissaient en riant.

- Fin du dernier acte, commenta Light, les rideaux peuvent tomber à présent. Je ne pense pas que tu puisses supporter une chute de plus de vingt mètres, aussi adroite sois-tu.

  Aya sourit et recula d'un pas, tout en gardant son regard plongé dans les yeux dorés du jeune homme. Elle ne pouvait plus reculer à présent, seul le vide l'attendait derrière elle. Pourtant, elle semblait encore amusée par la situation :

- Attention, il peut toujours y avoir une ultime péripétie avant la fin de la pièce.
- Ne me dis pas qu'un autre de vos amis m'attend caché derrière un buisson pour m'assommer ?
- Oh non, je pensais à quelque chose d'un peu plus surprenant tout de même, ça, ça manquerait vraiment de classe !
- Allez, rends-moi ma bourse et on n'en parle plus.
- Désolé, mais tu peux toujours rêver !

  Elle mima un baiser et, sans prévenir, se laissa tomber en arrière. Light écarquilla les yeux et se précipita pour essayer de la retenir, mais en vain : déjà, son corps était hors de sa portée.
  Mais étrangement, la jeune femme ne semblait pas inquiète. Au contraire, un sourire amusé restait peint au coin de ses lèvres.
  Et soudain, un serpent gigantesque surgit des profondeurs de la terre : Aya tomba souplement sur le sommet de son crâne et le reptile aux écailles violettes la ramena en douceur sur la terre avant de disparaître dans un voile de fumée noire.
  Light écarquilla les yeux : il devait s'avouer vaincu. Il ne disposait d'aucun moyen pour survivre à une telle chute et le temps qu'il redescende la colline, les quatre voleurs se seraient déjà enfuis. Reconnaissant humblement sa défaite, il fit disparaître son aura et ses yeux retrouvèrent leur couleur noisette.
  La gagnante de cette étrange confrontation ouvrit la bourse et partagea son contenu en quatre parts égales. Les gamins la remercièrent puis partirent en courant et en riant. La jeune femme adressa à son adversaire vaincu un au revoir en agitant la main, puis se retira tranquillement.
  Alors, Light sourit : il venait de perdre un mois d'argent de poche. Mais c'était peu cher payé en échange de ce qu'il avait obtenu. Pour la première fois depuis bien longtemps, il avait enfin eu l'impression de vivre. Et ce sentiment était parvenu à éclipser la solitude qui l'étranglait.

  Ses lèvres d'Aya se glissèrent dans le cou du jeune homme et l'extirpèrent de ses souvenirs. Light lui sourit et ferma les yeux. Après tout, il était loin d'avoir récupéré ses forces après avoir employé les larmes du firmament. Personne ne lui reprocherait de vouloir un peu se reposer, non ?
  Le jeune homme se blottit dans les bras de son amie et, bercé par le murmure éternel de la brise marine, se laissa emporter dans le royaume dans songes.

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Dernière mise à jour de cette page le 09/08/2008
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