Ray grimaça et se baissa tandis que la lame d'Aya se figeait au-dessus de son crâne, brassant un peu d'air. Mais immédiatement après, cet éclair violet s'abattit à nouveau et le maître de la foudre dut se jeter violemment sur le côté. L'arme de la jeune femme s'immobilisa dans la roche, là où il se trouvait précédemment...
Le temps qu'elle la retire du sol ancien où elle s'était coincée, l'adolescent en profita pour essuyer du revers de la main le sang qui coulait sur sa joue. Il avait sous-estimé l'habileté d'Aya, il ne l'avait presque jamais vue à l'œuvre et ne s'était pas douté qu'elle maniait son épée avec une telle adresse. Et lui, commençait déjà à sentir ses bras souffrir à force de parer, ses jambes à force d'esquiver... Une demi-journée s'était écoulée depuis son combat contre Light, durant lequel il avait épuisé une grande partie de la puissance qu'il avait peu à peu récupérée de son double. Il était trop faible et trop lent pour espérer rivaliser contre Aya dans son état actuel...
La lame violette de la jeune femme s'abattit soudain. Ray se pencha en arrière, mais une fine entaille apparut sur l'arrête de son nez et quelques gouttes de sang s'écrasèrent silencieusement contre le sol. Le temps qu'il contre-attaque, la lame d'Aya avait déjà réagi et bloquait le coup que le jeune homme avait esquissé. Ce dernier bondit immédiatement en arrière.
Trois lames surgirent alors de son ombre et furent projetées dans les airs pour le frapper. Le maître de la foudre écarquilla les yeux. Ses pieds n'avaient pas encore retouché le sol, mais ces épées se préparaient à l'embrocher. Il tendit brusquement son bras gauche et envoya une puissante décharge électrique qui balaya les trois armes.
Mais Aya en avait déjà profité pour se glisser dans un dos, en un mouvement agile et rapide. Sa lame s'enfonça dans la poitrine du jeune homme, qui écarquilla les yeux et cracha un peu de sang. Elle essaya alors de l'achever, mais leurs corps se touchaient presque et Ray en profita pour attraper son poignet. Une décharge électrique secoua alors la jeune femme, pas suffisamment puissante pour la tuer ou la paralyser, mais néanmoins assez pour la faire reculer.
Puis l'adolescent s'effondra, à bout de force et haletant. Ses genoux touchèrent lentement le sol tandis que les battements de son cœur s'accéléraient, et avec eux la fuite de son sang si précieux. Lentement, le maître de la foudre regarda ses mains, recouvertes par ce liquide poisseux et carmin. Il sentait que la Mort le serrait doucement dans ses bras. Il avait déjà subi des blessures bien plus graves, mais pourtant, jamais il n'avait éprouvé cette sensation aussi nettement qu'aujourd'hui, jamais cette certitude ne s'était imposée à lui avec une telle clarté.
Sans doute parce qu'avant, il avait peur. Peur de la mort, et qu'il essayait de se cacher la vérité chaque fois qu'elle était sur le point de l'étreindre, comme un enfant qui se couvrait les yeux de ses mains en se disant que s'il ne voyait plus le monstre en face de lui, alors ce dernier n'existerait plus. Mais aujourd'hui, Ray n'avait plus peur de cette chimère. Parce qu'il savait que son épée était plus forte que sa faux.
Une fois qu'Aya eut repris son souffle, elle regarda lentement son adversaire se redresser. Il avait beau lui tourner le dos, elle sentait pourtant la force et la sérénité qui irradiait de son corps. Un instant, elle crut voir Light en face d'elle, lui qui n'avait jamais abandonné et qui avait toujours été capable de se relever quels que soient les coups qu'il avait subis. Jusqu'à hier... La jeune femme serra les poings et s'écria :
- Pourquoi est-ce que tu t'entêtes aussi bêtement ? Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas te tuer !
- Je serai celui qui récupérera Excalibur.
- Pardon ?
Ray ne lui répondit pas tout de suite. Le regard posé sur le ciel, il admirait un nuage qui flottait au-dessus de lui. Le maître de la foudre se sentait bien, merveilleusement bien. La chaleur qui s'était abattue sur cette île faisait bouillir son sang dans ses veines et il se délectait de cette douce sensation.
- Je me suis souvenu d'une promesse que j'avais faite il y a longtemps, finit-il par répondre d'un ton distrait.
Même s’il consentait à répondre, son attention était toujours accaparée ce nuage qui flottait au-dessus de lui. Mais ce n'était pas un nuage qu'il voyait, c'était lui-même, sa propre image qui se reflétait au sommet des étendues célestes.
- Une vieille promesse que j'avais oubliée, mais qui me lie à cette épée. Je serai celui qui récupérera Excalibur.
- Et c'est pour ça que tu veux à tout prix te battre contre moi, dans le fol espoir de me vaincre, même si tu dois y laisser ta vie ?
- Non, ça n'a rien à voir. Si je t'affronte, c'est simplement parce que j'y suis presque. Ce miroir qui me résiste depuis des jours, ce rempart qui me sépare du pouvoir, il vacille, il est sur le point de céder. Grâce à toi, je vais enfin pouvoir le détruire, le faire exploser en mille morceaux, je le sens. Alors vas-y, lève ton épée et attaque-moi, bats-toi de toutes tes forces, concentre toute ta détermination dans ta lame et frappe, frappe, encore et encore !
Aya serra le manche de son arme. Elle ne comprenait rien à ce qui se passait, mais elle sentait que quelque chose n'allait pas. Ray continuait à lui tourner à dos alors qu'ils étaient en train de s'affronter dans un combat meurtrier, sa respiration avait repris un rythme normal depuis plusieurs minutes déjà, alors même que la blessure qu'elle lui avait infligée aurait dû finir par le tuer, ou du moins le laisser inconscient.
Et soudain, il tourna son visage vers elle. La marque de l'Epée brillait sur son front, mais d'une lumière bleue et sombre, identique à celle qui avait envahi ses yeux. Aya n'avait encore jamais vu un tel phénomène, mais Light avait eu raison en fin de compte. Le maître de la foudre portait bel et bien la Marque sur lui...
De fins rayons électriques commencèrent à apparaître et à se multiplier autour de son corps, attirés par l'incroyable puissance de l'adolescent. A chaque seconde, son pouvoir augmentait de manière exponentielle. Lorsqu'il fit un pas en avant, Aya comprit qu'elle était condamnée. Seule, elle n'avait aucune chance de lutter contre un tel monstre de puissance. Son pouvoir irradiait de son corps, Ray n'essayait même pas de le contenir. A chaque seconde, il brûlait une extraordinaire quantité de magie sans que cela ne le gêne le moins du monde. Même Denwen n'en avait pas gaspillé autant avant d'être totalement plongé dans la bataille...
Ray avança d'un autre pas. La frayeur qui avait étreint Aya l'espace de quelques secondes se changea brusquement en une inflexible résolution. Son ombre s'étira et fila vers le maître de la foudre.
Aucun serpent n'eut le temps d'en bondir. Quelques-uns des éclairs qui entouraient l'adolescent plongèrent sur l'ombre et leurs lumières furent suffisantes pour rendre ce sortilège inefficace. Lentement, pas à pas, Ray continuait d'avancer.
Aya étira à nouveau son ombre, la sépara, envoya des vagues d'attaques successives, mais en vain. A chaque fois, des éclairs venaient s'écraser contre ses ombres pour bloquer ses sorts. Et Ray ne prêtait qu'une maigre attention à toute cette agitation, il continuait d'avancer inflexiblement dans sa direction. Lorsqu'il fut arrivé à sa hauteur, il s'immobilisa. Tous deux restèrent côte à côte quelques secondes, sans se regarder, le regard posé sur un point invisible devant eux, dans deux directions différentes. Un mince souffle de vent se leva et une mèche de cheveux sombre effleura le front de l'adolescent.
- Ca ne marchera pas, finit-il par déclarer à la jeune femme sans la regarder, tu ne pourras pas me vaincre avec des sortilèges aussi simples. Nous avons été alliés pendant des semaines, je te rappelle, si tu n'es pas capable de me montrer autre chose que des sorts dont je connais déjà les points faibles, tu n'arriveras à rien.
- Dans ce cas, il te faudra te contenter de mon épée pour le moment.
Et d'un mouvement aussi fluide que simultané, tous deux tournèrent sur eux-mêmes. Leurs lames se frappèrent avec âpreté, mais celle d'Aya ne tarda pas à ployer. La jeune femme parvint à se pencher sur le côté pour éviter un coup mortel et contre-attaqua aussitôt, mais Ray ne lui accorda qu'une vague attention, juste assez pour parer et riposter.
Aya était incroyable, elle se mouvait avec une aisance extraordinaire et évitait adroitement les coups pourtant aussi rapides que puissants de Ray, multipliant les contre-attaques à un rythme effréné. Le maître de la foudre, au contraire, bougeait à peine. Il restait impassible et parait chacun des assauts de son adversaire d'un simple mouvement du poignet. Au bout d'une trentaine de secondes, Aya dut reculer pour reprendre son souffle alors que Ray paraissait manifestement s'ennuyer :
- Ca ne marchera pas non plus. Tout à l'heure, c'est vrai que j'avais du mal à réagir face à tes attaques, mais maintenant elles me paraissent si lentes, si maladroites...
- Ni les attaques au corps à corps ni les attaques à distance ne peuvent t'atteindre, c'est ça ?
- En tout cas, pas celles que je connais déjà.
- Alors tu as de la chance, il me reste justement un sortilège en réserve.
- Vraiment ? Un sortilège que tu n'aurais utilisé ni contre Denwen, ni contre les jumeaux, alors que dans les deux, tu n'étais qu'à un doigt de perdre la vie ?
- Je maîtrise les ombres. Je peux les utiliser comme fenêtres pour matérialiser des objets, je peux les utiliser comme des armes meurtrières. Ca, tu t'en es déjà rendu compte. Mais je peux aussi décider de devenir une ombre.
- C'était peut-être trop épuisant de le faire contre Denwen, même lorsqu'il a failli te tuer ?
- Ce n'est pas une question de fatigue. Quand je parle de devenir une ombre, ce n'est pas seulement au sens littéral. Celui qui devient une ombre est condamné à ne rester qu'une ombre de lui-même jusqu'à la fin de ses jours.
- La folie ? Tu veux dire que ton sortilège entraîne la folie ?
- Et si on dépasse plusieurs minutes d'utilisation, elle devient permanente. Elle peut même finir par se consumer en dévorant notre esprit tout entier, ne laissant derrière elle que des cendres stériles. Contre Denwen, contre les jumeaux, j'avais toujours cette mince étincelle qui brillait devant mes yeux. L'espoir. Mais aujourd'hui, je préfère encore devenir un légume plutôt que de te laisser récupérer Excalibur.
Elle planta alors la pointe de son épée dans le sol et posa ses deux mains sur le manche de son arme. Un cercle obscur se dessina autour d'elle et l'engloutit brusquement. Puis cette ombre s'unit à celles qui l'entouraient et finit par disparaître.
Ray resta immobile, mais ses yeux violets se mirent en mouvement, à la recherche de la moindre trace qui pourrait trahir la présence de la jeune femme près de lui. Il ne trouva absolument rien, tout semblait calme et paisible. Mais pourtant, même le vent retenait son souffle, inquiet et impatient de contempler la suite de ce spectacle meurtrier...
Puis Aya bondit dans le dos de Ray. Son corps s'échappa de l'ombre de l'adolescent et sa lame s'abattit directement vers sa nuque.
Instantanément, cinq rayons électriques se dirigèrent vers elle. Mais lorsqu'ils la frappèrent, le corps de la jeune femme devint noir et flou. Devint l'ombre de lui-même. Et la foudre la traversa tandis que cette ombre se fondait à nouveau avec celles que découpaient le soleil radieux, au-dessus des combattants.
Ray sourit légèrement. C'était un pouvoir très intéressant que son ancienne coéquipière avait là, finalement cet affrontement pourrait peut-être se révéler intéressant...
Aya bondit à nouveau dans son dos, mais cette fois-ci le maître de la foudre se retourna, son épée menaçante s'abattant directement vers elle. A nouveau, l'attaque du jeune homme ne rencontra qu'une ombre immatérielle, qu'il ne put trancher et qui retourna parmi les siennes.
Le maître de la foudre eut alors tout juste le temps pour se retourner à nouveau et parer la lame violette qui jaillissait vers lui. Il aurait voulu pouvoir en profiter pour trancher la tête de la jeune femme qui dépassait du sol, mais les ombres qui la portaient l'engloutirent immédiatement.
Un craquement résonna à nouveau derrière le jeune homme, qui se retourna immédiatement, désignant un ample cercle meurtrier de sa lame, qui faucha un... Serpent ?
Ray écarquilla les yeux en tournant la tête. Aya était juste au-dessus de lui. Elle avait bondi dans les airs et sa lame n'était qu'à quelques centimètres de son visage. Une distance trop courte pour que le jeune homme utilise à nouveau la foudre qui l'entourait pour repousser son adversaire.
Et la lame d'Aya s'abattit... Dans le vide. Ce fut au tour de la jeune femme d'écarquiller les yeux. Le maître de la foudre avait brusquement disparu.
Pour réapparaître dans son dos. Elle n'eut pas le temps de devenir ombre, des dizaines et des dizaines de rayons électriques heurtèrent précipitamment son corps et elle s'écrasa contre le sol, les muscles paralysés par toute l'électricité qui avait envahi ses muscles.
Ray en profita pour lever son épée en un hommage silencieux aux dieux célestes. La lumière dorée du soleil se refléta sur sa lame. Et, pendant que la jeune femme essayait vainement de se fondre à nouveau avec les ombres, il s'élança.
Rassemblant les maigres forces qu'elle avait encore à sa disposition, Aya se retourna et tendit son épée à l'horizontale pour tenter de bloquer l'attaque dévastatrice du jeune homme.
C'était comme essayer de tendre un bouclier en carton face à une cascade gigantesque. La lame d'Aya se brisa immédiatement, la foudre la dévora tout entière, lacéra son visage, brisa ses muscles, anéantit ses dernières forces.
Et tandis que son corps s'écrasait plus bas que terre en laissant s'échapper une funeste pluie vermeille, elle sentit le pouvoir du jeune homme croître encore et encore. Elle sentit ce flot extraordinaire que rien ne pouvait plus contenir et qui s'échappait enfin, brisant les derniers obstacles qui osaient encore se dresser face à lui. Une puissance et une violence retenues depuis des temps immémoriaux et qui se déchaînaient enfin, comme un fleuve tumultueux qui réussirait finalement à briser, détruire, anéantir ce barrage qui l'emprisonnait depuis toujours...
Ses yeux cherchèrent fébrilement ceux de son adversaire tandis qu'elle retombait vers le sol. Elle n'y trouva aucune trace de haine ou de démence maléfique. Peut-être un peu de regret, la déception d'un homme qui s'était attendu à trouver un festin de roi là où il n'avait finalement eu droit qu'à quelques raisins secs. Mais pourtant, le frisson qui agita le corps de la jeune femme n'était pas dû à la douleur, seulement à la terreur qui s'emparait d'elle.
Car les yeux de Ray étaient rouges. Les yeux du Tisseur étaient pourpres, pourpres comme cette marque qui étincelait de mille feux sur son front. Les mille feux qu'elle retrouverait bientôt, lorsqu'elle rejoindrait les profondeurs de l'enfer...
Ray posa la pointe glacée de sa lame sur sa gorge. Cette froideur réchauffa l'âme d'Aya. Elle était heureuse de pouvoir sentir une dernière fois cette sensation qui l'avait entourée pendant tant d'années. Dans quelques minutes, elle ne la sentirait plus jamais, elle le savait. Seules la chaleur des flammes serait là pour la punir jusqu'au reste de l'éternité...
- Est-ce que c'est terminé, demanda Ray, est-ce que tu as utilisé tous les sortilèges que tu maîtrisais ?
- Malheureusement, j'ai bien peur d'avoir épuisé mon répertoire...
- Tu es sûre ?
- Certaine, désolée de te décevoir... Est-ce que ce sera encore long ?
- Non, ce sera bref. Je n'ai aucun intérêt à te faire souffrir, tout ce que je veux, c'est combattre, encore et encore.
- Est-ce que tu vas...
Un liquide chaud remonta dans sa gorge et la réduit au silence pendant quelques secondes. Elle tourna la tête pour cracher un peu de sang par terre, puis lança à son adversaire d'un ton plaintif :
- Je ne suis plus très présentable, je crois...
- Avant que tu partes, j'aimerais que tu répondes à une question. Pourquoi avoir tué Light ? Qu'est-ce que tu avais à y gagner ?
- Je croyais que seul le combat t'intéressait ?
- Je veux connaître, comprendre mes adversaires. Ca aussi, ça fait partie du combat. A partir du moment où nos épées se sont croisées, nos destins ne sont entremêlés. Tu vas disparaître, mais tu continueras de vivre à l'intérieur de moi, à l'intérieur de ton bourreau. Alors j'aimerais savoir, pourquoi as-tu fait ça, pourquoi Light et pas Kin, pourquoi pas nous ? Pourquoi avoir attendu tout ce temps ?
- Je ne voulais pas vous tuer, tout ce que je voulais, c'était la clef. Mais pas pour les Tisseurs, ni pour la Confrérie d'ailleurs. Tout ce que je voulais, c'était détruire cette épée de malheur... Seulement, ce n'était pas dans l'intérêt de notre organisation, n'est-ce pas ? Tu images, détruire une arme capable de rendre son porteur totalement invincible et omnipotent ? En agissant de cette manière, j'étais forcée de trahir ouvertement les Tisseurs. Et Light ne l'aurait pas supporté, pas lui qui est si fier. Avouer que la personne dont il est le plus proche, que la femme qu'il aime a trahi tout ce pour quoi sa Noble et Illustre Famille a lutté depuis des siècles, il ne l'aurait pas supporté...
- Alors tu as abrégé ces souffrances, n'est-ce pas ?
- Ne parle pas de Light comme s'il s'agissait d'un homme normal, il était unique et différent de tous ceux que tu ne croiseras jamais... Oui, il aurait préféré mourir, plutôt que d'être torturé jusqu'à la fin de ses jours par l'humiliation du coup que je lui aurais porté. Il était un Lumen avant d’être un homme... Il est mort sans souffrir, c'était la dernière chose que je pouvais lui apporter. Lui a trouvé la paix dans ces cieux qu'il a toujours tant chéris, moi je vais regagner les ténèbres dans lesquels j'ai toujours vécu...
- Je vois. Dans ce cas, adieu. Je vais essayer de faire en sorte que ce soit le moins douloureux possible.
- Avant, juste avant... Une dernière chose, il y a une dernière chose que j'aimerais te révéler... Tu as dit que tu voulais combattre, non ? Tu aimerais sans doute rencontrer un adversaire dont les pouvoirs dépasserait les tiens ?
- C'est ce que je veux.
- Je connais un homme, murmura faiblement Aya, qui n'a d'homme que le nom. Son pouvoir est tel qu'il défie celui des dieux en personne. Un être dont la puissance dépasse tout ce que les Tisseurs ont connu, capable de te condamner au néant éternel d'un simple battement de cils. C'est lui... C'est lui qui a tué Laïna. Laïna, le maître de la lumière, la plus forte des Cinq Grands, celle qui domptait les cieux, la plus brillante des femmes que la lignée des Lumen n'ait jamais connues. Il l'a tuée, en quelques minutes, sans même donner le meilleur de lui-même.
Ray était resté silencieux tout ce temps. La pitié dans ses yeux avait laissé place à un intérêt qui brillait d'une ardeur sans limite.
- Et qui est donc cet homme, demanda-t-il dans un souffle, quel est son nom ?
Les lèvres d'Aya s'entrouvrirent pour murmurer cette réponse si ardemment désirée. Mais avant que le son de sa voix ne résonne aux oreilles du maître de la foudre, Enishi arriva en trombe et donna une grande tape dans le dos de l'adolescent, s'exclamant joyeusement :
- Bien joué, t'as réussi à comprendre avant nous ! On est tous venus parce qu'on avait la trouille, mais Ice a réalisé en chemin que quelque chose clochait avec Aya. J'ai pas tout compris, une histoire de fringues... Enfin bref, on se doutait que t'étais déjà là et que t'aurais besoin d'un coup de main, parce que bon, sans vouloir te vexer, Aya est quand même autrement plus balèze que toi, mais apparemment t'as réussi à te démerder seul !
Aya avait vaguement conscience que quelqu'un d'autre venait d'arriver et de parler, mais elle n'arrivait pas à savoir de qui il s'agissait, encore moins à reconnaître les mots qu'il prononçait. Elle les entendait, ils franchissaient ses oreilles, mais son cerveau commençait déjà à se replier sur lui-même, il refusait de gaspiller ses dernières forces à les décrypter.
Elle avait prononcé le nom de cet homme au pouvoir incommensurable, de cet être qui avait atteint à la fois les sommets du firmament et les abysses des enfers. Elle n'avait plus la force de le répéter à présent, et puis cela n'avait plus d'importance. Elle avait froid, si froid. Tout était en train de disparaître autour d'elle...
La main de Light se posa doucement sur son front et il écarta une mèche de cheveux tâchée de sang de son beau visage, avant de lui demander d'une voix douce :
- Hey, il faut y aller, maintenant.
- Dormir... J'ai juste envie de... Dormir...
- Alors, qui passe son temps à roupiller maintenant, hein ?
A son tour, Aya sourit légèrement et attrapa la main qu'il lui tendit. Tout devint brusquement si lumineux autour d'elle...
Ray resta immobile. Il parvint à contenir son exaspération et à ignorer superbement Enishi et son petit discours. Il attendait le nom qu'allait lui donner Aya, cette ultime récompense du vaincu pour son vainqueur.
Mais le visage inerte de la jeune femme était déjà retombé contre le sol. Toute vie avait abandonné ce corps qui avait déjà tant souffert... Ray inspira longuement et se retourna.
Enishi écarquilla les yeux et recula d'un pas. Il reconnut ce symbole qui brillait sur le front de son ami, le même que celui de Denwen. Et il sentit son sang se glacer dans ses veines quand le regard indifférent et dédaigneux du maître de la foudre se posa sur lui. Parce que ces yeux rouges et froids contenaient une haine sans égale, d'autant plus effroyable que le jeune homme semblait parfaitement détaché.
Le maître du feu fit apparaître son épée. Mais Ray n'était déjà plus là, il venait de réapparaître au sommet des escaliers qui menaient à l'autel, un peu plus loin. Enishi baissa lentement les yeux pour contempler son ventre.
Une première goutte de sang heurta le sol. Puis une myriade d'autres la suivirent, tandis que l'adolescent regardait la profonde entaille qui zébrait son abdomen. Pendant qu'il s'effondrait en silence, il songea qu'il n'avait même pas vu l'épée de Ray le transpercer. Puis tout devint noir...
Le maître de la foudre se tenait au-dessus de Kin, toujours plongé dans l'eau.
- Donne-moi la clef, lui ordonna-t-il tranquillement.
- Je suppose que tu ne comptes pas la rendre aux Tisseurs, n'est-ce pas ?
- Bien sûr que non, la Confrérie en a besoin. C'est le principe même de la droiture morale, n'est-ce pas ? Ils m'offrent ce pouvoir, en échange, je leur offre la clef qui les mènera à Excalibur.
- Dans ce cas, j'ai bien peur de ne pas pouvoir accéder à ta requête !
- Dois-je te faire un petit rappel élémentaire sur nos pouvoirs ? Tu maîtrises le feu et tu es plongé dans l'eau, donc tu es affaibli. Par contre moi, je maîtrise la foudre. A ton avis, que se passe-t-il lorsque quelqu'un est coincé dans l'eau et qu'il reçoit une décharge électrique ?
Kin déglutit lentement tandis que Ray levait sa main au-dessus de lui. Un fin rayon électrique effleura le liquide glacial dans lequel baignait le jeune homme, y imprégnant une onde très fine qui troubla la surface de l'eau.
- Je peux parfaitement envoyer une attaque et te laisser inconscient, voire mort, puis récupérer par moi-même cette sphère. Qu'est-ce que je perdrai, 10, 15 secondes ?
- Qu'est-ce que tu attends alors ?
- Je n'ai aucune raison de te tuer, mais si tu t'opposes à moi, alors je n'hésiterai pas à le faire.
Cela aurait pu être une menace. Mais pas avec le ton froid et détaché qu'avait utilisé Ray pour parler. Non, il se contentait d'énoncer calmement un fait. Tandis que Sanga et Ice arrivaient pour prendre part à une bataille déjà terminée, Kin leur jeta dans un ultime et vain espoir la sphère protectrice.
Ray l'attrapa au vol. Elle tenait dans la paume de sa main, il l'observa un moment. On aurait dit qu'elle était faite de verre, mais un verre opaque, très doux au toucher. Quelques rayons électriques heurtèrent alors sa surface et la firent exploser.
Ice, Kin et Sanga retinrent leur souffle. Le maître de la foudre observa patiemment ce qu'il lui restait en main.
Un peu d'air s'échappa de la bulle, rien de plus. La sphère protectrice ne contenait absolument rien. Ray soupira et laissa tomber par terre le fragment de verre qui était resté dans sa main.
- Attends, lui cria Ice, qu'est-ce que tu veux ?
Le maître de la foudre se retourna vers lui, étonné que son ami, d'habitude si vif, lui pose une telle question. Comme s'il assénait une vérité évidente, il répondit :
- Mais rejoindre la Confrérie, bien sûr. Ils sont encore sur l'île, je peux les sentir. J'imagine que savoir que la clef qui les mènera jusqu'à Excalibur se trouve sur Nyx pourra les intéresser.
- Tu crois que je vais te laisser partir ?
- Tu crois que tu pourras m'arrêter ?
Un léger sourire amusé se dessina sur les lèvres de Ray. Ice tira son épée, mais c'était inutile. Son ami avait déjà disparu, il s'était échappé de la clairière avec une vitesse qui n'avait plus rien à voir avec celle d'un simple être humain...
Bob et Glub étaient allongés sur la plage, profitant de la douce chaleur de cette superbe journée pour bronzer un peu. Enfin, théoriquement, ils ne pouvaient pas bronzer puisque leurs corps étaient constitués d'une matière semblable à de l'eau, mais ils essayaient quand même. On ne pouvait pas leur retirer leur obstination : en plus de 50 ans, ils n'avaient pas encore obtenu le moindre résultat, mais ils continuaient quand même d'essayer.
Le sable était chaud, une brise légère agitait les feuilles de palmiers autour d'eux. Il n'y avait personne, ces maudits Tisseurs n'étaient jamais revenus sur cette plage, sans doute parce qu'ils se faisaient dessus à la simple idée d'un nouvel affrontement contre les véritables maîtres de Bubbleland.
C'était Bob qui avait trouvé ce nom. Il trouvait que "l'île", ce n'était pas très joli comme nom, alors ils avaient décidé de la renommer. Et puis, pourrait-on inventer jamais un nom plus classe que Bubbleland, franchement ?
- Tu sais quoi, Glub ?
- Heu, non ?
- Franchement, c'est la belle vie, ici. Nous avons bien fait de choisir cette île pour fonder notre nouveau royaume, tu ne penses pas ?
- Heu, ouais.
- Je me demande si on a pas été un peu trop durs avec Pif, Paf, Pouf. Bon, ils ont agi comme de véritables incapables, mais ils méritent une seconde chance, non ?
- Heu, ouais.
- En plus, nous ne pouvons pas nous séparer de nos seuls soldats, deux rois sans armée, c’est ridicule ! La prochaine fois que nous les croiserons, nous leur proposerons d'entrer à nouveau à notre service, mais ils seront rétrogradés tous les trois, d'accord ?
- Heu, ouais.
- Ah, soupira Bob, c'est le pied !
A cet instant précis, une fenêtre invisible s'ouvrit, dévoilant le mobilier vétuste mais luxueux d'une superbe chambre à coucher. Bob et Glub se redressèrent en écarquillant les yeux, tandis qu'un vieil homme en sortait. Un Tisseur manifestement, et qui arborait une longue cicatrice sur son front.
De rage, Bob serra les poings, hurlant à son coéquipier :
- Non mais c'est pas vrai, faut toujours que ces misérables Tisseurs viennent nous déranger !
- Ce sont des... Des... Des VILAINS !
- Vieil homme, tu n'aurais pas dû venir nous importuner sur notre territoire ! Glub, tu es prêt ?
- Ouais ! Heu, à quoi ?
- Prêt pour le... Bubble combo ! Bubble... Kick !
Et il sauta en l'air tandis que son pied retombait à toute vitesse vers le vieil homme. Ce dernier soupira et fit apparaître son épée, lançant un regard désolé au slime.
L'instant d'après, il frappa. Et si vite que l'on aurait dit qu'il avait cent bras. En une seconde, Bob fut tranché des milliers de fois, jusqu'à ce qu'il ne reste de lui que quelques bulles qui s'envolèrent dans les airs.
Tandis que la mâchoire de Glub s'écrasait contre le sol sous l'effet de la surprise, le vieil homme lui lança :
- Alors, tu ne viens pas m'attaquer ?
- Nouveau plan : Bubble escape !
Et il détala immédiatement, s'enfuyant en courant à l'autre bout de l'île. Le conseiller soupira et sourit légèrement, tranchant sans se retourner le corps de Bob qui commençait à se recomposer dans son dos.
Puis il utilisa la célérité pour se diriger vers l'endroit le plus important de l'île. Vers l'autel où son vieil ami avait caché le reflet du cosmos.
Denwen était couché sur un rocher plat, les yeux posés sur le manteau dense créé par la frondaison luxuriante des arbres. Cette partie de la forêt était si reculée et si sombre que même le soleil n'osait pas y pénétrer et qu'il l'avait abandonnée, se résignant à n'envoyer que quelques rayons lumineux qui suffisaient à peine pour distinguer ce qui se trouvait autour de soi.
Une légère brise se souleva et le jeune homme ferma les yeux. Une bonne petite sieste avant d'aller exterminer quelques Tisseurs prétentieux, que pouvait-on rêver de mieux ?
- C'est comme ça que tu prépares à accueillir le chef de la Confrérie, Denwen ?
Cette voix familière et féminine le tira de sa rêverie. Immédiatement, le paladin se redressa pour saluer Assia, un sourire charmeur au coin des lèvres :
- Assia, cela faisait une éternité, ravi de te revoir !
- Ce n'est même pas la peine d'y penser Denwen, non, je ne céderai pas à tes avances. Ni moi, ni toutes les autres femmes de la Confrérie.
- Tu pourrais te montrer un peu plus compatissante pour me mettre un râteau quand même...
- Je te rappelle que je t'ai attrapé en train de me regarder sous la douche, il y a deux mois.
- Mais enfin, puisque je te répète que c'était pas moi ! C'est la faute à Hugin ça, ce sale pervers a dû...
- Je ne suis pas ici pour reparler de ça, mais pour aller éliminer les Tisseurs qui t'ont échappé. Par deux fois. Où sont-ils ?
- Par-là, mais ils ne sont plus que six. Ah non, cinq, on dirait qu'un autre vient encore de claquer... Je sais pas pourquoi, depuis hier ils ont commencé à s'entretuer. Enfin bon, on va pas s'en plaindre, hein ?
Il en profita pour dévisager la jeune femme. Elle n'avait pas beaucoup changé depuis qu'il la connaissait, ce qui était logique après tout puisque comme lui, elle ne pouvait pas vieillir. Elle portait évidemment la longue robe qui rappelait son appartenance aux paladins. Sa peau était aussi sombre qu'un carré de chocolat au lait, ses fines lèvres aussi rouges et attrayantes qu'une fraise un soir d'été. Ses longs cheveux bruns, qui exhalaient un délicieux parfum vanillé et exotique, étaient attachés et noués par un ruban pour ne pas la gêner durant ses combats. Quant à ses yeux, qui possédaient la charmante couleur des noisettes, ils auraient pu être sublimes, s'ils n'étaient pas aussi froids. En présence du Denwen, en tout cas...
- Effectivement, je les sens, reprit la jeune femme. L'autre d'eux est d'ailleurs en train d'utiliser la Marque.
- Ouais, c'est aussi ce qui m'a étonné. C'est le maître de la foudre, Valentina s'est chargée de lui poser le sceau il y a quelques mois. Sauf ça fait des jours qu'il l'utilise et qu'il redevient normal après, y se passe quelque chose de bizarre.
- En effet... Ah, au fait, pendant que j'y pense, le maître veut te voir.
- Pour... Pourquoi ?
- Peut-être parce que tu as désobéi aux ordres de Nefertem, que tu n'as pas réussi à éliminer un seul Tisseur en deux combats et que tu t'es fait tuer deux fois ?
- Quoi ?! Mais c'est pas de ma faute, moi je...
- Ce n'est pas devant moi que tu vas devoir t'inventer des excuses, mais auprès de lui.
- Bon, bon, d'accord. Je vais juste, hem... Aller voir ce que nous veut le maître de la foudre et j'arrive.
- N'en profite pas pour t'échapper, hein ?
- Voyons Assia, pour qui me prends-tu ! Franchement, est-ce que tu crois que je pourrai faire quelque chose comme ça ?
- Tu veux dire, fuir lâchement tes responsabilités et disparaître mystérieusement au moment d'affronter les conséquences de tes actes ?
- Non, en fait, s'il te plaît, ne répond pas... Je reviens dans quelques minutes.
- Hum.
Et Denwen s'en alla dans la direction du maître de la foudre pendant que la jeune femme hochait lentement la tête.
Le conseiller s'arrêta un instant. Pourtant, la forêt était calme et silencieuse autour de lui. Il n'y avait pas un bruit, rien pour l'alarmer. Juste quelques oiseaux qui chantaient, au loin. Ainsi qu'une impression diffuse, un message insaisissable mais inquiétant.
Le vieil homme se retourna brusquement et son épée broya un tigre noir aux rayures orangées qui bondissait sur lui. Une voix enfantine et moqueuse résonna alors dans son dos :
- Ca alors, un nouveau Tisseur ! Oh-Hy, Oh-Hy ! Dis, toi, tu ne voudrais pas faire partie de mon armée ?
- Oh-Hy ? Tiens, c'est amusant...
Un sourire désabusé se dessina sur les lèvres âgées du conseiller, tandis qu'il se retournait pour faire face à son adversaire. Le petit singe recula d'un pas, les yeux exorbités et posés sur la cicatrice sur le front de cet homme.
- Cela faisait au moins dix ans que je n'avais pas entendu cette exclamation. Alors Mi-Ho-Ky, comment vas-tu, depuis le temps ?
- ... Toi ?
- Et oui, ravi de voir que tu n'as pas oublié ! Dis-moi, tu n'étais pas un peu plus grand, la dernière fois ? Tes muscles n'avaient rien à envier à ceux du Tifôn, si je me suis souviens bien ! Tu es tout raplapla, qu'est-ce qui t'arrive ? Oh mais non, suis-je bête, c'est sans doute parce que j'ai réduit en pièces ton corps précédent ?
- Et toi, tu as pas mal vieilli, non ? La cicatrice que je t'ai infligée ne te va pas si mal !
Dans une épaisse fumée orange commencèrent alors à apparaître des dizaines et des dizaines de chimères assoiffées de sang. Le vieil homme sourit et attrapa son épée à deux mains, lançant d'un ton joyeux :
- Tu as raison, si nous reprenions notre combat là où nous l'avions laissé dix ans plus tôt ? Reflète, ô ma lame !
Son arme tout entière devint alors bleue. D'un coup sec, il la sépara en deux, se retrouvant avec une épée dans chaque main. Son sourire s'agrandit. Les chimères se jetèrent sur lui.
- Me revoilà avec trente ans de moins, murmura-t-il en se lançant dans la mêlée.
Ray et Denwen se dévisagèrent, immobiles. Ils ne s'étaient jamais affrontés. C'était la première fois qu'ils se croisaient. Pourtant, ils ressentaient tous deux de l'aversion pour l'autre. Denwen haïssait ce calme et cette supériorité qu'il lisait dans les yeux de son adversaire, Ray ne supportait pas les fanfarons qui s'agitaient sans cesse.
Finalement, le paladin finit par lui demander :
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Ce n'est pas évident ? Repartir avec vous. Je n'ai plus rien à faire sur cette île.
- Comment être sûr que tu ne mens pas ?
- Tu fais exprès d'être aussi bête ? Je te rappelle que la Marque dévore l'individualité de celui qui la porte. Puisqu'elle brille sur mon front, cela signifie que je ne peux pas qu'obéir à la divine volonté de l'Epée.
- Sauf que tu as déjà réussi à la faire disparaître plusieurs fois.
- Bon, j'en ai assez de parler à des subordonnés, si tu me laissais plutôt discuter avec quelqu'un autorisé à prendre des décisions ?
- Cela tombe bien Tisseur, me voici.
Denwen se figea. Durant un instant, il crut que son cœur s'était arrêté de battre. Lentement, très lentement, il tourna la tête.
Nightmare se trouvait derrière lui. Nightmare, le maître et le fondateur de la Confrérie. Celui qui avait créé la marque de l'Epée. Le plus puissant des élus d'Excalibur. Et aussi celui qui fut l'un des plus grands Tisseurs que les deux mondes n'aient jamais connu...
Le vent faisait doucement flotter ses longs cheveux qui retombaient jusqu'à ses épaules, ses cheveux plus sombres que la plus noire et la plus profonde des nuits. Mais pourtant, ils n'étaient rien face à ses yeux. De véritables trous noirs, comme si toutes les ténèbres de l'univers étaient concentrées à l'intérieur de ces deux perles froides et arrogantes. Tout en lui respirait une fierté et un orgueil démesurés. Même lorsqu'il restait immobile et silencieux, son maintien aristocratique trahissait ce sentiment de supériorité qu'il ressentait face à tous les êtres qui évoluaient autour de lui.
Il portait lui aussi une longue robe noire, avec le blason rouge de la Confrérie sur son bras droit. Le haut de sa tenue était recouvert d'or, une fleur de lys pourpre avait été cousue sur sa poitrine. Son fourreau était attaché sur sa jambe droite, révélant la poignée sublime d'un long sabre, rouge comme le sang, noire comme la nuit.
Mais surtout, surtout, il y avait ce pouvoir en lui. Il était tel qu'on aurait dit que son propre corps ne pouvait contenir cette masse fabuleuse. Un océan enfermé dans un lit d'un fleuve, voilà ce qu'était le pouvoir de Nightmare. Il suintait de son corps, s'évadait de lui à chacun de ses pas, à chacun de ses souffles.
Denwen déglutit lentement tandis que les yeux courroucés de son maître se posaient sur lui. D'un ton hypocrite, il murmura :
- Oh, comme je suis content de vous voir, monsieur...
- Mais bien sûr Denwen, je n'en doute pas une seconde. Assia m'a dit que tu voulais partir à la rencontre d'une nouvelle recrue, aussi ai-je jugé plus sage de venir rencontrer le maître de la foudre en personne.
- Il ne fallait pas vous déranger pour si peu...
- Ne reparlerons de tout ceci plus tard. J'ai appris tes échecs, Denwen. Ils sont nombreux.
- N'exagérons rien, Dorol était tout de même assez...
- Je connais Dorol, j'excuserai donc ta défaite contre lui. Je n'ai jamais pensé un seul instant que tu avais le pouvoir de t'opposer à lui.
Sympa, merci du compliment, songea Denwen. Bien entendu, il garda cette pensée pour lui.
- Mais, reprit Nightmare, tu n'as aucune excuse pour ne pas avoir tué les autres Tisseurs. Tu as voulu t'amuser, comme d'habitude, mais tu n'as pas su garder le contrôle de la situation et tu as laissé quatre adolescents en vie.
- Je...
- De plus, tu es reparti une seconde fois les affronter, malgré la réticence de Nefertem. Quel a été le résultat ?
- Je n'y suis pour rien, Enishi a carrément pulvérisé la...
- Enishi ? Le maître des flammes, n'est-ce pas ? Celui qui passe son temps à mettre le feu aux forêts dans lesquelles il se trouve et qui ne serait pas capable de compter jusqu'à dix ? Tu vas me dire que c'est ce déficient mental qui t'a humilié ?
- Ben...
Pour le coup, Denwen avait espéré que Nightmare lui couperait à nouveau la parole, mais non, son maître semblait bien décidé à attendre sa réponse, cette fois-ci. Un silence lourd de sens s'installa durant quelques secondes et le jeune paladin trouva un profond intérêt dans la contemplation des brins d'herbe, à ses pieds. Très verts, il en avait rarement vus de si beaux.
- Très bien, acheva Nightmare lorsqu'il fut persuadé que son subordonné n'avait excuse crédible à lui présenter, à partir d'aujourd'hui tu n'es plus qu'un simple protecteur. Tu intègreras la faction de l'Ouest dès ton retour.
Et le maître de la Confrérie se retourna, mettant implicitement fin à cette question. Denwen, pourtant, ne put empêcher une exclamation de surprise de jaillir de sa gorge :
- Quoi ?!
Nightmare s'immobilisa alors. Il ne se retourna pas immédiatement. Mais la terre se mit à trembler autour d'eux, la vision du jeune paladin et celle de Ray se troublèrent, les feuilles tombèrent, les troncs d'arbres commencèrent à se désagréger...
Il fallut quelques secondes au maître de la foudre pour concevoir l'effroyable réalité. Nightmare n'était pas en train de déclencher un séisme, non. Une telle quantité de pouvoir s'échappait de son être que la nature autour d'eux n'arrivait pas à le supporter et que même les corps de ses deux interlocuteurs ne tenaient pas le coup. Denwen tomba à genoux, Ray mit sa main devant sa bouche juste à temps pour contenir un épais flot de sang.
Puis tout redevint normal et dans un geste très mesuré, le maître de la Confrérie se retourna vers Denwen. Un brasier destructeur brillait dans ses pupilles.
- Serais-tu en train de contester mes ordres ?
- Non, non, Monsieur ! J'irai dans la faction que vous m'avez indiquée, dès que je retournerai au repaire !
- Bien. Restez ici jusqu'à mon retour, j'ai encore une dernière mission à accomplir. Ray, nous aurons ensuite à discuter, tous les deux. Et je pense que ton frère aussi aimerait te parler.
Ray se mit humblement à genoux et baissa la tête. Nightmare se retourna et disparut alors.
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