Enishi regardait devant lui. Le ninja gris s'était réfugié dans une attraction que l'adolescent ne connaissait que trop bien...
- Le train fantôme, murmura-t-il.
Le Tisseur ravala sa salive puis se décida à prendre son courage, et son épée, à deux mains. Il fit quelques pas avant de s'asseoir sur le premier wagonnet. Bien sûr, il ne pouvait pas marcher. Il n'avait aucune chance qu'il ne marche. L'électricité avait été coupée depuis des mois, plus aucun appareil ne pouvait fonctionner. Ce ninja de pacotille s'était sûrement planqué ici parce que c'était un coin sombre. Bien sûr, c'était la seule raison, songea Enishi en souriant.
Au même moment, le train se mit à démarrer, lui arrachant un cri de surprise.
Quoique... N'y avait-il vraiment que de la surprise dans sa voix ?
Saturne était assis sur les rails. Sa proie approchait, il la sentait... Lentement, il dégaina sa dague et concentra sa magie à l'intérieur. Il avait déjà tout prévu. Son plan était aussi simple qu'infaillible. Il allait se cacher derrière l'un des monstres et il dissimulerait toute sa magie. Dès que le Tisseur arriverait à sa portée, il lui planterait la lame magique dans la nuque. Astucieux. Imparable.
T'as pas peur Enishi, t'as pas peur ! Pourquoi est-ce que tu aurais peur d'un train fantôme ? Ca serait complètement con ! T'es un homme merde, assume ! Tu peux pas te comporter en femmelette !
Quoiqu'il avait beaucoup de mal à imaginer Hira en train d'être effrayée dans ce train fantôme. Encore moins l'autre Tisseuse qui l'avait soigné. Et pourtant, elles n'étaient pas des hommes. Peut-être devrait-il mieux réfléchir aux arguments propres à le rassurer ?
Mais attends, t'as déjà butté de vrais mort-vivants ! Bon presque, c'étaient des chimères en fait, mais ça, tu le savais pas sur le coup ! Et t'as même pas eu peur ! Bon alors, tu vas pas avoir les chocottes maintenant, alors que ce ne sont que des mannequins qui vont se dresser devant toi ? Voilà, c'est ça, le regard fier et le poing serré ! T'es un héros Enishi, un vrai, et un héros ça n'a pas peur des...
- Whaaaaaaaaaaaa !
Un spectre venait de surgir devant l'adolescent. Celui-ci criait de toutes ses forces, complètement affolé. Il lui fallut plusieurs secondes pour se remettre de cette effrayante apparition...
Merdeeeee ! Tu gères pas Enishi ! Putain, si tu fais le con, tu vas encore avoir un combat pourri et Ray va continuer à se foutre de ta gueu...
- Aaaaaaaaaaaaah !
Cette fois-ci, ce fut une araignée géante qui sauta juste au-dessus des wagonnets.
Du calme Enishi, du calme ! Te laisse pas déconcentrer ! Putain, si l'autre ninja décide de m'attaquer maintenant, je ne pourrai rien faire contre lui ! Merde merde merde ! Allez Enishi, réfléchis, trouves une solution !... Hum... Hum... Ca y est ! J'ai une idée ! Et géniale en plus ! Putain, qu'est-ce que je suis doué !
Un sourire sardonique se dessina sur les lèvres du Tisseur, tandis qu'il levait sa lame.
Accroché à la fourrure d’un mannequin articulé représentant gorille géant, les paupières closes, Saturne attendait. Il entendait déjà le wagon arriver. Sa proie était là, il la sentait. Oui, il sentait la peur qui nouait sa gorge, la sueur qui coulait de son front. Ce Tisseur était jeune. Inexpérimenté. Il ne savait pas comment réagir face à un assassin. Il le craignait, même. Il craignait les forces cachées dans l'ombre qui, d'un instant à l'autre, allaient l'assaillir. Et il avait raison. Car dans une dizaine de secondes, il allait mourir. C’était logique, inéluctable.
Un sourire triomphant orna les lèvres de l'assassin. Déjà, le gorille faisait un premier pas. Parfait. Bientôt, le sang de son adversaire allait couler. Oui, Saturne les imaginait déjà, ces quelques gouttes écarlates ruisselant le long de la nuque de son adversaire, tâchant le coin de ses lèvres… La chasse était maintenant terminée. Le wagon s’approchait. Caché derrière le gorille, l'assassin leva son arme et...
- Crève putain de gorille des mes deuuuuuuuuuuuuux !
Un croissant de flammes heurta la poupée mécanique, qui tomba en arrière. Saturne écarquilla les yeux et eut juste le temps de planter sa lame d'énergie dans un rocher. Que s'était-il passé ? Le Tisseur n'avait pas pu le repérer, c'était impossible, absolument impossible ! Mais alors, comment avait-il deviné ?
- Prends ça, putain de sale fantôme ! Ah ah ah, tu fais moins le malin hein, maintenant que t'as la gueule enflammée !
La voix de l'adolescent se faisait de plus en plus lointaine. Saturne écarquilla les yeux : Non, ce n'était pas possible... Ce Tisseur ne pouvait pas...
- Retournes en enfer putain de diablotin ! Quoi, un diablotin ? Double ration de Maryokus alors ! Prends ça, ça, ça et ça ! Et encore ça ! Mouhahaha !
Si... Ce... Cet imbécile… détruisait chacun des monstres artificiels qui croisait sa route... Sous le coup de la surprise, Saturne lâcha son arme et tomba à l'eau.
Le train s'arrêta devant une petite plate-forme. Enishi soupira et sauta dessus. Il était très fier de sa stratégie. Maintenant, gare aux monstres qui voudraient l'effrayer !
Soudain, il se rappela les raisons de sa présence ici et leva son épée. Le ninja ne s'était pas encore montré. Ce n'était pas normal... Il devait sans doute être caché dans un coin, en train de l'épier.
- Ouh ! Ouh ouh ! Ouuuuuuuh !
- La ferme crétin de spectre, je réfléchis !
Machinalement il faillit envoyer un Maryoku avant de se rendre compte qu'il n'avait que des hologrammes en face de lui. Les dirigeants du parc n'avaient pas fait les radins pour cette attraction...
Il se retourna en entendant des bruits de pas. Derrière lui, le ninja gris !
- Ah ah, tu sors enfin de ta planque ?
- La... La ferme !
- Pourquoi tes habits sont tous cramés ? On a pas encore commencé le combat !
- Ferme-la je t'ai dit !
Saturne leva son épée et s'élança contre le Tisseur, qui para habilement l'attaque, repoussant son adversaire et ripostant d'un Maryoku.
L'assassin écarquilla les yeux : il eut juste le temps de se baisser pour esquiver le croissant de flammes. Il pesta contre lui-même : il avait été stupide, il n'aurait pas dû attaquer le maître du feu de front. Le Tisseur avait beau être jeune, ses pouvoirs étaient offensifs et dangereux. Différemment au siens. S'il prenait un seul de ces Maryokus, cela en serait fini de lui…
- Bon, je vais terminer ce combat rapidement, je le sens ! Surtout que cette fois-ci, t'as pas ton copain avec ses attaques aquatiques pour te sauver la mise !
- Essaye donc... Tu n'es qu'un gamin, aussi puissante que soit ta lame.
Et ce fut sur cette raillerie que Saturne sortit une bille explosive qu'il lança sur Enishi. Celui-ci sauta en arrière pour éviter le souffle de l'explosion, mais elle n’eut pas l’effet qu’il avait cru deviner : le projectile se contenta de projeter un nuage de fumée qui aveugla l'adolescent. Lorsqu'il se dissipa, le ninja avait disparu.
- Merde ! Le lâche ! Il s'est encore barré !
Saturne avait couru. Maintenant il était assis sur la piste des auto-tamponneuses, réfléchissant à un nouveau plan. Les rapports des Tisseurs indiquaient qu'Enishi était un garçon « impulsif », parfois « irréfléchi ». Parfois oui... Tu parles, il était tombé sur un véritable pyromane paranoïaque qui cramait tout ce qu'il voyait !
Son plan avait été d'une simplicité telle qu'aucun génie n'aurait été capable de le déjouer, Saturne en était persuadé. Seulement, un simple d'esprit peut réussir là où un génie échoue. Il lui fallait donc raisonner à l'inverse : trouver, en quelques minutes, un plan tellement génial que le débile qui lui servait d'adversaire ne pourrait rien y comprendre... Non, il lui fallait trouver mieux encore. Quelque chose qui lui permettrait de regagner son honneur perdu face à ce primitif...
Le train fantôme avait repris sa course. Enishi aurait bien voulu continuer à brûler tous les mannequins qui croisaient sa route, seulement il allait rapidement être à court de force s'il continuait ainsi. Et il devait en garder assez pour vaincre son adversaire.
Aussi l'adolescent fut-il aux anges lorsque le train sortit du tunnel hanté, marquant ainsi la fin de cet épouvantable parcours. Le sourire aux lèvres, il sauta, appréciant de retrouver sous ses pieds la douceur du béton armé. Maintenant, il ne lui restait qu'à rattraper ce ninja et à lui bousiller sa gueule. Puis il pourrait rentrer en héros. Avec un peu de chance, il finirait même son combat avant les autres !
- Tu es bien lent, Tisseur.
La voix de Saturne perça les ténèbres du parc et son silence, résonnant autour d'Enishi qui, stupéfait, leva les yeux. Son adversaire se tenait assis sur le train du grand huit.
Il ne s’agissait pas de montagnes russes ordinaires, l’adolescent le savait parfaitement : les rails avaient été conçus de manière à pouvoir accueillir non mais un, mais deux trains, côte à côte. Cette petite particularité en avait fait l'attraction vedette du parc, lorsque celui-ci était encore en activité.
Saturne était assis sur le second wagon du train droit. Et, chose plus étonnante encore, il avait planté son épée dans l'unique wagon du train gauche.
Enishi écarquilla les yeux en voyant que son adversaire était désarmé et se mit à sourire, avançant vers lui :
- Et bien, tu t'allèges de ton épée ? Ca veut dire que tu te rends déjà ?
- Non, cela signifie que nous allons jouer à un petit jeu, toi et moi.
- Un...Un petit jeu ?
Enishi grimaçait tout en prononçant ces paroles : il n'avait pas envie de jouer, lui ! Tout ce qu'il demandait, c'était pouvoir se battre dans un vrai et beau duel, lame contre lame !
- Exactement. Les règles sont simples : j'ai planté mon épée dans ce wagon. Tu vas faire de même. Comme tu t'en doutes sûrement, étant donné mon surnom, je maîtrise le temps.
- Quel rapport entre Saturne et le temps ?
L'assassin soupira et se frotta les paupières. Encore une fois, il avait surestimé l'intelligence de son adversaire.
- Saturne, c'est l’équivalent romain de Chronos, le dieu du temps ! Enfin bref, ça n'a pas d'importance. Je vais utiliser mes pouvoirs pour modifier l'écoulement du temps autour de ce wagon : parfois il sera accéléré, parfois il sera ralenti, de manière complètement aléatoire. Et je vais le laisser commencer son grand huit.
- Hey, mais si on plante nos épées tous les deux, ça veut dire que...
- Tu as tout compris. Dès que le wagon se sera éloigne de nous de plus de cinq mètres, nous serons tous deux incapables de nous servir de nos pouvoirs. Mais nous allons monter dans le train de droite, ensemble. Qui partira à son tour un peu plus tard. Est-ce que tu comprends ce que cela signifie ?
- Dès qu'il aura rejoint le train de gauche, le premier qui aura récupéré son épée tuera l'autre.
Sous son masque, Saturne sourit. Le Cro-Magnon avait compris. La partie allait pouvoir commencer... Il se retourna et tendit la main, se préparant à la poser sur la garde de son épée
- Mais je marche pas.
Les yeux écarquillés, l'assassin arrêta son geste, laissant sa main en suspens.
- Pardon ?
- Je marche pas. C'est quoi ces manières ridicules, merde ? On est là pour se battre à mort, pas pour jouer comme des gamins !
- Se battre à mort ? La violence te plaît-elle à ce point ? Oh oh, serais-je tombé sur un psychopathe ?
- Je te rappelle que c'est toi l'assassin ici !
- Vraiment ? N'as-tu jamais tué personne, Tisseur ?
- Bien sûr que non ! Seulement quelques chimères !
- "Seulement quelques chimères" ? Cela signifie que leur vie ont moins d'importance que la tienne ?
Enishi écarquilla les yeux. Pour la première fois, les paroles de son adversaire le troublaient...
- Je...Je...Non, c'est pas ça, c'est que...
Mais Saturne ne le laissa pas finir sa phrase :
- N'as-tu jamais voulu tuer un être humain, Tisseur ? N'as-tu jamais essayé de le faire pour obéir aux ordres ?
Enishi se revit dans la forêt, en face de Praek. Oui, il avait essayé de le tuer, ce jour-là. Pour obéir aux ordres, ou du moins à ce qu'il pensait être les ordres. L'assassin avait raison, parfaitement raison…
- Tu vois ? Sommes-nous différents, après tout ? On m'ordonne de tuer, je tue. Mais différemment à toi, la manière dont meurent mes adversaires m'importe peu. La seule qui compte, c'est sentir leur dernier souffle s'envoler lentement dans les airs, de voir la mort s'emparer de leur visage...
La tête baissée, Enishi fit un pas vers son adversaire. Puis un second. Et lorsqu'il fut en face de lui, il planta son épée dans le wagon, avant de le dévisager, dardant son regard dans le sien.
- Vas-y, démarre-le, ton jeu.
A nouveau, Saturne sourit derrière son masque et posa sa main sur la garde de son épée. Aussitôt, de petits éclairs bleus envahirent le wagon. Lorsqu'ils se dissipèrent, son image devint flou. Puis l'assassin se leva.
- Le temps est troublé autour du wagon, comme tu peux le voir.
Il sortit une petite télécommande et appuya sur l'un des deux boutons. Le train de gauche démarra alors, à une vitesse incroyable. Cinq secondes plus tard, il avait déjà disparu de leur champ de vision... Enishi se mit dans le train de droite, debout derrière son adversaire. Il préférait ne pas lui montrer son dos.
Saturne sourit à présent qu’ils étaient face à face, et il appuya sur le second bouton.
- La partie peut maintenant commencer !
Et le train démarra.
Les eaux du bassin s'étaient envolées et réunies en une seule sphère géante, qui n'était pas raccordée à l'épée de son créateur, comme animée de sa propre volonté.
Ice écarquilla les yeux. Il savait qu'il n'aurait jamais assez de force pour renvoyer une telle attaque. Il ne pouvait pas s'emparer du sort de son adversaire. Et maintenant que le bassin s'était vidé de toute son eau, il lui fallait escalader les parois pour en sortir. Impossible donc de réussir la moindre esquive…
- Tu es fini, jeune maître de l'eau. Que ta lame périsse avec toi…
Et le sortilège explosa. Le temps sembla ralentir autour d'Ice. Lentement, il leva sa lame. Le même désespoir qui l'avait envahi contre le Léviathan ressurgit à nouveau. Sans qu'il ne sache vraiment pourquoi, d'anciens souvenirs lui revinrent en mémoire...
Il était jeune. Quel âge avait-il, 10 ans peut-être ? Non, 11 sans doute. Oui, il était en sixième quand Laïna était venue vers eux pour la première fois.
Il n'avait jamais pu oublier cet instant. A la sortie du collège, il discutait avec Ray. Ils s'étaient liés d'amitié depuis plusieurs mois, lorsqu'ils s'étaient aperçus qu'ils possédaient tous les deux une épée de tisseur de néant.
La journée aurait pu être banale, semblable à toutes les autres. Mais ce ne fut pas le cas. Une femme, qui devait avoir à peu près 25 ans, s'approcha d'eux. Quand il la vit, Ice se demanda si ce n’était pas une ange qui se tenait en face de lui : sa beauté était extraordinaire, tout en elle respirait la perfection, que ce soit son regard, bleu et profond comme l'océan, ou ses longs cheveux qui semblaient tissés d'or.
Elle s'était baissée pour être à leur hauteur et elle leur avait expliqué qu'elle était une Tisseuse, elle aussi, qu'elle était chargée de leur instruction, et que deux autres garçons allaient les rejoindre. L'un maîtrisait la terre, l'autre le feu.
A partir de cette soirée, chaque vendredi, Laïna vint les chercher à leur sortie du collège. Ce fut ainsi que commença leur apprentissage...
Enishi et Saturne se regardaient. Le second train était encore loin, mais ils étaient tous les deux crispés. Si l'un d'eux avait la mauvaise idée de faire le moindre geste un peu trop brusque, ils se jetteraient dessus comme des bêtes sauvages et s'égorgeraient à mains nues, ils le sentaient…
Les secondes passèrent, tellement longues qu'elles semblaient chacune durer une éternité. Et enfin, le wagon fut à leur portée.
Enishi n'hésita pas une seconde : il fléchit les genoux et sauta. Seulement, le poing de Saturne heurta son ventre, le renvoyant en arrière. Sans de formidables réflexes, le jeune Tisseur se serait écrasé par terre, mais au dernier moment il réussit à se rattraper à un wagon.
Saturne se prépara à sauter lui aussi, mais le temps autour du train s'accéléra et en quelques dixièmes de seconde, il fut trop loin pour espérer le rattraper. De rage, l’assassin frappa le capot du wagon.
Ice s'assit sur l'herbe. Il avait déjà réussi à créer une lame aqueuse, comme Laïna le lui avait demandé. C'était facile pour lui, il n'avait pas à créer son élément différemment aux autres, juste à le maîtriser.
Du haut de ses 12 ans, il contemplait la rivière endormie. Le soleil se couchait à présent, peignant l'horizon de ses couleurs dorées.
Laïna vint s'asseoir à côté de lui.
- Tu t'ennuies, Ice ?
- Un peu... J'aimerais être capable de créer de l'eau, comme les autres. J'ai l'impression de tricher...
- Tricher ? Tu ne triches pas voyons, c’est tout à fait normal que tu n’arrives pas à créer ton élément.
- Les autres, eux, y arrivent…
Elle se tut un instant, observant la rivière ambrée. Puis finalement, sans détourner son regard du cours d’eau, elle reprit doucement la parole :
- Tu veux que je te dise un secret ? Quand j'étais petite, j'ai rencontré le maître de l’eau. Ton prédécesseur.
- Et il était capable de créer de l'eau ?
- Oui, non seulement il la créait, mais il pouvait aussi la geler.
- La geler ?
- Oui. Et je te parie que toi aussi, tu seras capable de le faire, un jour.
Elle tourna la tête et lui sourit. Laïna était la seule à savoir faire ces sourires qui réchauffent les gens jusqu'au plus profond de leur cœur…
A nouveau, le train se rapprochait. Enishi et Saturne se jaugeaient en silence. Le premier qui sauterait laisserait une ouverture, sans doute mortelle. Mais si aucun des deux ne bougeaient, ils allaient louper cette nouvelle chance.
Finalement, Saturne se décida. Il se retourna et fléchit les genoux, mais au même moment, Enishi lui fit un croc-en-jambe.
L'assassin chuta. A l’instant où il allait heurter les rails, le temps s'arrêta autour de lui.
Quel crétin, pensa-t-il, il réagit exactement comme je l'avais imaginé. Je n'ai jamais précisé qu'il était interdit de se servir de ses pouvoirs ! Même si je ne peux pas toucher mon épée, elle est assez proche de moi pour que je puisse manipuler le temps !
Et le cours du temps s'inversa. Le corps de Saturne se releva lentement. A la seconde même où Enishi débutait son croche-pied, les flots reprirent leur écoulement.
Saturne leva le pied et écrasa la jambe d'Enishi. Alors il sourit au Tisseur et sauta, retombant exactement sur le wagon. Il avait gagné songea-t-il.
Enishi écarquilla les yeux. Il n'avait qu'une poignée de secondes pour agir, il le sut à l'instant même où l'assassin frappa sa jambe. Il allait devoir faire un sacrifice...
Alors que Saturne posait sa main sur la garde de son épée, il reçut un porte-monnaie dans la figure qui le déséquilibra. Il se sentit tomber du wagon.
A nouveau, il réussit à stopper le cours du temps, puis à le remonter jusqu'au moment où Enishi lança le porte-monnaie. Là, il se baissa, l'esquivant sans même le voir. Malheureusement pour lui, le train accéléra juste à cet instant. Il comprit alors qu’il avait échoué : quoiqu’il fasse, il ne pourrait pas récupérer son épée cette fois-ci. Une troisième fois, il remonta le temps. Alors qu'Enishi lançait son portefeuille, il sauta en arrière et atterrit dans le troisième wagon, revenant sur le train de droite.
Ice se tenait debout, la tête baissée. Son souffle était court, son visage recouvert de sueur. Il tendait encore son épée devant lui. Plantée dans le tourbillon que son adversaire avait déchaîné.
Un tourbillon de glace. Ice avait réussi. Lentement, il releva son visage.
Il l'avait fait. Il avait enfin réussi à geler l'eau. Ebahi, Neptune regardait son sortilège défait. Le Tisseur lui sourit doucement.
- Alors, trop lent mon vieux ? On dirait que t'as du mal à gagner à ton propre jeu, hein ?
- Tais-toi. Je te vaincrai, tu verras...
- Ouais ouais, en attendant, pour l'instant, c'est pas encore ça ! Enfin bon, tu m'as obligé à balancer mon porte-monnaie, c'est déjà un début hein !
Saturne serra les poings tandis que son adversaire le narguait d'un sourire moqueur. Il allait voir, ce ridicule Tisseur... Bientôt, oui bientôt... A présent, le maître du feu n'avait plus aucun projectile sur lui. La prochaine fois qu'ils arriveraient à hauteur du train, l'adolescent perdrait la vie. C'était inévitable, définitif.
Le vent nocturne agitait les cheveux rouges d'Enishi. Il se taisait, à présent. Les reflets argentés de la lune, qui dansaient sur son visage, lui donnaient un air plus sérieux que jamais. Même lui avait conscience qu'ils approchaient du dénouement de ce jeu meurtrier. Un dénouement qui serait fatal à l'un des deux adversaires... Au-dessus de lui, une feuille d'arbre volait doucement, éclairée par l'astre de la nuit.
Il sentit la force de son épée envahir à nouveau son corps. Il n'avait même pas besoin de se retourner pour regarder le train qui s'approchait. La dernière manche venait de débuter.
Neptune se tourna vers la paroi de l'aquarium. Il devait trouver de l'eau, rapidement, sans quoi ses pouvoirs seraient inutiles ! Mais à peine eut-il fait un pas qu'une aiguille de glace frôla l'arrête de son nez, le faisant bondir en arrière.
Ice était exténué, à bout de force. Il arrivait à peine à contrôler son sang pour éviter que son hémorragie reprenne à nouveau. Mais il était encore capable de vaincre son adversaire, il le savait. Lentement, il ouvrit la bouche, un sourire victorieux se formant sur ses lèvres :
- J'ai gagné, Neptune. J'ai pris le temps de t'observer, pendant ce duel, tu sais. Chaque fois que tu as fait un Maryoku, chaque fois que tu as lancé un sortilège, tu as commencé par immerger la pointe de ta lame dans l'eau. Lorsque ce n’était pas le cas, tu ne faisais même pas un pas. Parce qui si tu t’étais déplacé, ne serait-ce que de quelques centimètres, tu serais allé là où les flots ne t’auraient plus repoussé.
L'assassin serra les poings : c'était impossible, cet adolescent n'avait pas pu comprendre aussi vite...?
- Tu ne maîtrises pas l'eau de la même façon que moi, tu as besoin de la toucher avec ton épée pour la contrôler, n'est-ce pas ? C'est ton point faible, ton unique point faible. Et maintenant que cet aquarium est vide, que vas-tu faire ? Essayer d'escalader la paroi pour atteindre le second, en face de nous ? Si tu fais ça, tu seras une cible idéale. Je n'ai peut-être pas de dague, mais ces pics de glace me seront amplement suffisants.
La vue d'Ice commençait à se troubler. Il posa lentement la main sur son ventre : il saignait. A nouveau.
- Ton raisonnement est correct, Tisseur. Mais tu t'es peut-être vanté de m'avoir vaincu un peu trop vite, vois-tu. Ta blessure s'est réouverture. Je ne te donne pas cinq minutes avant de t'évanouir.
- Dans ce cas, étant donné nos situations respectives, je te propose d'en finir immédiatement. Celui qui réussira à trancher l'autre en premier gagnera.
Neptune posa sa main sur l'étui qui était attaché à sa jambe droite. S'il prenait une dague et qu'il la jetait sur son adversaire alors qu'il se précipitait sur lui, il gagnerait ce combat. Seulement, s'il faisait ça...
- Si tu fais ça, tu prouveras seulement que tu es le meilleur assassin. Et ce n'est pas ce que tu veux, je me trompe ?
Le ninja écarquilla les yeux. Ce gosse...
- J'imagine que ça doit être dur de maîtriser l'eau sans pour autant être reconnu comme son maître, n'est-ce pas ? Tu me dois me haïr depuis longtemps. Non, tu as du me haïr avant même que je ne naisse... Ma simple existence constitue pour toi la pire des insultes. Parce que j'ai obtenu ce don qui t'a été refusé, à toi.
Lentement, Neptune leva sa main et attrapa la garde de son épée. Ce gamin n'était pas seulement futé, non, c’était un véritable génie. En quelques minutes, il avait été capable de lire en lui comme en un livre ouvert...
- Tu as raison, Tisseur. Si je te tuais d'une manière aussi sournoise, je ne laverai jamais l'affront qui a été fait à mon égard... Non, je te promets que c'est cette lame et elle seule qui te transpercera et qui me donnera le titre que l'on m'a si longtemps refusé...
Ice sourit. Et ensemble, ils s'élancèrent.
Le poing d’Enishi passa au-dessus du visage de son adversaire, frôlant ses cheveux. C'était incroyable songeait-il, ce type arrivait à esquiver toutes ses attaques !
Une soudaine douleur dans l'abdomen le ramena à la réalité : le ninja l'avait frappé du tranchant de la main. La souffrance le força à se courber, mais il réussit à se jeter à plat ventre pour éviter de recevoir un uppercut dans le visage.
Saturne sourit : le temps se figea puis son cours s'inversa. Au moment où son adversaire esquissait son mouvement, il heurta violemment le pied de l'assassin. Alors tomba en arrière. Saturne sortit l'une de ses dagues. Une lame d'énergie s’y forma immédiatement, mais déjà Enishi s'était relevé et débutait un coup de coude.
Le temps se figea et son cours s'inversa. A l’instant où Enishi tendit son coude plié dans sa direction, Saturne y planta sa dague. L'adolescent serra les lèvres et continua son mouvement, heurtant violemment le visage de l'assassin. Ce dernier retira la dague et essaya de la planter dans la poitrine du Tisseur, mais il attrapa son poignet, stoppant son geste.
Le temps se figea et son cours s'inversa. Au moment où l’adolescent tendit le poignet, Saturne baissa le bras et son arme se figea dans la hanche du Tisseur.
Enishi écarquilla les yeux. Soudainement, il sentit une bouffée de fureur l'envahir. C'était comme une vibration qui se répandait dans chacun de ses muscles. Il serra le poing et frappa Saturne. Au visage, une première fois. Puis une seconde, une troisième et une quatrième. Il entendit le nez de l’assassin se briser. Sans le remarquer.
Le temps se figea et son cours s'inversa. Au moment où Enishi brandit son poing, Saturne se baissa.
- TU ME FAIS CHIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIER !
Le Tisseur attrapa la nuque de son adversaire. Leur front se heurtèrent avec violence, assommant à moitié l'assassin. C'était la première fois que ce dernier voyait une telle frénésie : sa proie, au lieu de se débattre vainement, semblait entrer dans une fureur aussi puérile que noire !
Sa réflexion ne fut pas très longue : déjà Enishi posait sa main gauche sur son épaule, la serrant avec force. Puis il serra son poing droit et l'envoya dans son visage. Pour la deuxième fois, le nez de l'assassin se brisa.
- Comment est-ce que tu fais pour tout esquiver, hein ? Comment est-ce que tu fais ?
Chaque mot avait été ponctué d'un uppercut. Le visage du ninja était en sang. Il était tellement étourdi par les coups qu'il ne songeait même plus à changer le cours du temps
Le mutisme de l'assassin semblait redoubler la fureur d'Enishi. Il attrapa à nouveau son adversaire et multiplia les coups dans son abdomen.
- Comment hein ? Comment comment comment ?! Bordel, comment est-ce que tu fais pour prévoir tous mes coups ?! Mais parle putain !!!
Il le lâcha : Saturne n'était plus en état de répondre. Le ninja tomba silencieusement.
Des éclairs entourèrent à nouveau le train de gauche puis disparurent. Celui-ci reprit alors une allure normale. Enishi sauta dessus et attrapa la garde de son épée. Il avait gagné. Et pour la première fois, il n'en tirait aucune fierté. Il regarda sous lui. Ils étaient au sommet du grand huit. Dans quelques minutes, ce serait terminé. Enfin terminé. A nouveau, le vent nocturne jouait avec ses cheveux...
- A...Attend sale morveux, c'est pas...pas encore terminé !
Enishi se retourna, surpris. Saturne avait rampé. Le bras allongé, il touchait son épée. Le maître de feu se jeta en arrière par pur réflexe.
- Je...Je vais te butter, tu m'entends ! Même si je dois crever avec toi ! De toute façon, Jupiter ne voudra plus jamais de moi, après ça... Tu viens de me ridiculiser, sale merdeux, et tu vas le payer, crois-moi !
Enishi se rendit alors compte que ses pieds touchaient les rails. Le train était en train de descendre. Dans dix secondes, il serait sur lui.
- Tu peux choisir d’être écrasé par ce train ou pas par les lois de la gravité !
L'adolescent leva son épée. Des flammes entourèrent sa lame. Il l'abattit violemment, projetant un puissant Maryoku.
Ice regardait devant lui, les yeux posés sur un mur vierge. Neptune, dans son dos, fixait également le mur en face de lui, tout aussi immobile.
- C'était un beau combat, articula lentement l'assassin.
L'adolescent hocha lentement la tête.
- Je suis fier de t'avoir fier affronté, Tisseur. Notre duel était...nécessaire. Maintenant, je sais. J'ai enfin la réponse à cette question que je me pose depuis plus de vingt ans.
Ice posa sa main sur son abdomen : celui-ci avait recommencé à saigner.
Neptune se retourna lentement. Son visage était blême à présent.
Ice laissa tomber sa lame brisée : il n'avait plus la force de la tenir.
L'épaule de Neptune était profondément entaillée : son sang coulait de cette plaie béante.
Les lèvres d'Ice s'ouvrirent et crachèrent à leur tour un peu de sang. L'épée de son adversaire avait tranché la chair de sa hanche gauche. Sur une quinzaine de centimètres.
- Maintenant, reprit l'assassin, je sais que je suis digne d'être le maître de l'eau. Que l'Empereur s'est trompé.
Le Tisseur n'eut plus la force d'acquiescer. Son corps était devenu trop lourd et ses jambes refusaient de supporter son poids plus longtemps. Il s'affaissa, lentement. Sa chute lui donna l'impression de durer une éternité. Lorsque ses joues heurtèrent le sol rude, son esprit avait déjà perdu connaissance depuis de nombreuses secondes.
Saturne avait fermé les yeux quand son adversaire lancé un Maryoku. Pour la première fois depuis des années, il avait senti le souffle de la Mort sur son visage. Des étincelles avaient heurté ses joues. Puis plus rien. Alors, il s’était risqué à jeter un coup d'œil.
Son adversaire ne l'avait pas touché. Le Maryoku avait brûlé les rails, quelques mètres devant lui. Soudain, l’assassin éclata de rire. Un rire brusque et moqueur. Il ne put résister à l'envie de railler une dernière fois de ce pitoyable maître des flammes :
- Tu m'as raté, minable !
- T'es con ou quoi ? J'ai fait fondre les rails juste devant toi ! Ton train va tomber dans le trou et s'écraser par terre, alors qu'on est au sommet du Grand huit !
Saturne écarquilla les yeux : il y eut une secousse. Puis le train chuta.
L'assassin n'avait qu'une solution : utiliser ses pouvoirs. Il ferma les yeux et se concentra, mais le cours du temps ne s'inversa pas. Il avait épuisé toutes ses réserves de magie dans leur duel...
Enishi se pencha au-dessus de l'ouverture entre les rails, lui lançant un sourire narquois :
- Hey, un dernier petit cadeau pour la route !
Réunissant ses forces, il lança un nouveau croissant de flammes. Qui descendait plus vite que le wagon...
Saturne eut juste le temps de prononcer ces quelques paroles :
- Oh oh...
Tels furent les derniers mots de Saturne.
Neptune fit un pas vers le corps de son adversaire. Celui-ci était déjà évanoui, mais ce serait un déshonneur de ne pas l'achever. Après tout, ils avaient livré un superbe duel. L'assassin n'avait pas eu à se battre ainsi depuis bien longtemps...
Soudain, une déflagration se fit entendre et le plafond, au-dessus de leur tête, éclata. Un train, comme ceux qui servaient dans les montagnes russes, chuta lourdement. Dedans se tenait un corps calciné. Etait-ce possible qu’il s’agisse de…? Non, non bien sûr, Saturne ne pouvait pas… Neptune fronça les sourcils, inquiet, et s'approcha.
- Waaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !
L'assassin n'eut pas le temps de comprendre ce qu'il se passait : la garde d'une épée heurta le sommet de son crâne et il tomba par terre, assommé, tandis qu'Enishi tomba lourdement dans le second aquarium.
- Aïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïïe ! Putain d'eau ! Je déteste l'eau ! Ca fait maaaaaaaaaaaaaal !
Rapidement, il se hissa et se laissa tomber de l'autre côté de l'aquarium.
- Et merde, quel finish minable... Je gère sur tout le combat et il faut qu'à la fin, je tombe accidentellement ! C'est quand même pas de b...
Il s'interrompit : Ice était par terre, immobile. Une flaque de sang se formait sous son corps pâle. Et lentement, Neptune se relevait. Il examina Enishi, le souffle court. Ils avaient sous-estimé le maître du feu... Et le ninja n'avait plus assez de force pour entamer un nouveau duel. Il n'eut pas le choix : il sortit une petite bille, y concentra le peu de magie qu'il lui restait et la lança par terre. En heurtant le sol, elle dégagea un voile de fumée, suffisamment épais pour lui laisser le temps de s'enfuir.
Quand elle se dissipa, Enishi pesta contre la couardise de ces assassins avant de se retourner vers Ice. Son ami était dans un état vraiment critique...
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