
Enishi et Amatsu traversaient le marché d'une île quelconque, s'attardant sur chaque étal qui présentait des produits en rapport avec la médecine. Malheureusement, chaque fois qu'ils posaient leur question, la réponse était toujours la même : « Désolé, pas d'antidote contre le venin des requins-serpents en stock ».
Après avoir passé une heure entière à scruter chaque herbe disponible sur le marché, les deux camarades finirent par s'asseoir sur une pierre pour faire le point. Enishi fut le premier à poser la question qui leur brûlait les lèvres :
- On fait quoi, maintenant ?
- L'état de Ray empire. Il nous faudra cinq heures pour atteindre l'île habitée la plus proche d'ici, je ne sais pas s'il tiendra jusque-là...
- Fait chier, y'a pas un autre moyen de le guérir ?
- Pas à ma connaissance. Il nous faut trouver une solution ici même.
- Ca me paraît plus simple d'aller à Nounia à la nage ! Attends, il peut pas mourir comme ça, il a survécu aux ninjas, au Tifôn, à la Confrérie, clamser à cause d'un requin venimeux, ça serait la lose intégrale !
- C'est pour ça qu'on doit trouver un remède. Allez, lève-toi.
- T'as une autre idée ?
- Aucune. Tu viens ?
Enishi soupira et se redressa. Quand Ray serait à nouveau sur pied, il lui ferait payer de l'avoir forcé à passer une journée entière à tourner en rond dans un village de bouseux. A moins que... C'était peut-être l'occasion pour lui de faire mieux connaissance avec Amatsu !
- Au fait, t'as un copain ?
- Non.
- Ta poitrine fait quelle taille ?
- La même que l'empreinte de mon poing sur ta gueule si tu me reposes cette question un jour.
Konaginata, le chat qu'Amatsu portait entre ses bras, montra ses dents à l'adolescent pour bien appuyer la menace qui venait d'être faite. Enishi grommela en silence. Décidément, cette journée allait être vraiment pourrie, il le sentait bien...
La caverne était obscure, les parois exiguës. Jamais plus d'un être humain n'avait traversé cette grotte à la fois, et ce depuis des siècles. Pourtant, aujourd'hui, les flammes de cinq torches illuminaient l'antre souterrain.
Un premier Tisseur se pencha et éclaira les dessins faits sur le mur. Ils représentaient de manière très primitive l'histoire des Anytes, ce peuple qui vivait derrière les montagnes de l'Est.
- Praek, cria ce Tisseur, viens voir, on dirait que ça peut être intéressant !
Praek se baissa à son tour et examina les peintures. Elles racontaient bien l'histoire des Anytes, mais ce qui l'intéressait vraiment, c'était que plus on descendait, plus elles se faisaient anciennes. En suivant ces dessins, il était donc probable qu'ils trouvent le cœur de la grotte en même temps que l'origine de ce peuple.
- On est sur la bonne voie, lança Praek, continuons !
Les cinq Tisseurs s'enfoncèrent de plus en plus profondément dans les ténèbres de la caverne.
- Putain, j'ai faim !
- On vient à peine de faire une pause, Enishi.
- On s'en fout, on a déjà fait le tour de l'île une fois, on va pas recommencer éternellement, non ?
- On n'est encore jamais passés par cette ruelle.
- Tu m'étonnes, c'est désert, même les mendiants ils ont pas envie de rester ici !
- Si tu comptes continuer à gémir jusqu'à la fin de la journée, tu ferais mieux de retourner au bateau, Ray doit s'ennuyer.
- Oh c'est bon, tu vas pas commencer à râler, non ?
Amatsu soupira. La journée lui semblait de plus en plus longue... Elle interrompit cette discussion en tombant sur une impasse. Enishi avait eu raison, il n'y avait rien d'intéressant par ici. La jeune femme se retourna et commença à rebrousser chemin.
Elle fut interrompue par l'arrivée impromptue d'une dame très âgée et tellement petite qu'elle ne devait pas dépasser le mètre vingt. Celle-ci tapa sur le sol à l'aide de sa grosse canne en bois pour attirer l'attention des deux alliés :
- Hem, hem ! Vous, on peut dire que vous avez été difficiles à trouver !
- Heu, demanda Enishi, on se connaît ?
- Je vous connais, rectifia la vieille dame. Tu es le tueur de dragons, celui qui fait naître les flammes impétueuses. Et toi, mademoiselle, tu es celle qui marche sur les eaux.
Enishi se tourna vers Amatsu, surpris :
- Tu m'avais pas dit que tu avais ce pouvoir !
- C'est une métaphore, Enishi. Je n'ai aucun pouvoir, je te rappelle que je ne suis pas une guerrière.
- Ah, je comprenais pas pourquoi elle m'appelait le tueur de dragons, aussi. J'en ai butté qu'un seul y'a trois ans, et encore il était tout petit.
- Quant à moi, on me nomme Sanatendra, et j'ai fait tout ce chemin parce que j'ai un message à vous remettre. Vous avez quelques heures de libre, j'en profite ; par la suite il sera bien plus difficile de vous joindre.
Enishi s'approcha discrètement d'Amatsu et se pencha pour lui murmurer :
- Je crois qu'elle perd la boule, la vieille...
- J'entends très bien, jeune homme, vous savez !
- Je disais : Je crois que vous jouez aux boules, parce que vous savez, les voyants, ils regardent dans une boule pour lire l'avenir, et, heu...
- Pas très futé, mais spontané, c'est bien. Tout d'abord, sachez que vous ne trouverait aucun remède au poison qui ronge Ray sur cette île. Vous devez repartir.
- Putain, comment vous savez, pour Ray ?
- De toute manière, ajouta Amatsu, il ne supportera même pas le voyage jusqu'à l'île la plus proche.
- Il le supportera. Ray est plein de ressources ; s'il veut grandir, il doit apprendre à contempler l'abîme sous ses pieds. Mais cette histoire n'est pas très importante. Ce qui l'est, en revanche, c'est que bientôt, vous franchirez les limbes séparant l'univers. Tous autant que vous êtes, Tisseurs, adeptes de l'Armonys, membres de la confrérie de l'Epée ou simples fugitifs, vous ressemblez à des nains essayant chacun de porter les cieux de votre propre côté. Continuez ainsi et le firmament s'écroulera. Gagnez les limbes, et vous connaîtrez la mort.
- Hein ?
- Je vais être plus claire : Si vous allez dans les Limbes, je peux vous promettre que l'un d'entre vous tombera.
- C'est où, les Limbes ?
La vieille femme soupira et repartit. Enishi voulut l'arrêter, mais Amatsu l'attrapa par le bras pour le retenir. Bientôt, la dame disparut derrière des buissons. Les deux alliés décidèrent alors de revenir au port.
Sanatendra continua de marcher pendant plusieurs minutes, jusqu'à atteindre un arbre aux branches particulièrement épaisses. Elle frappa trois fois le tronc de sa canne, avant de crier :
- C'est bon, j'ai fini, tu peux sortir !
Kaermel, perché sur une branche, quitta son abri et atterrit juste devant la vieille femme. Tout en retirant quelques copeaux de bois sur sa chemise, il lui demanda :
- Vous êtes sûre qu'ils ne vous ont pas suivie ?
- Absolument certaine. Tu as peur qu'ils te voient, hein ?
- Pour l'instant, je préfère continuer à agir dans l'ombre. Temps que personne ne connaît mon rôle, j'ai encore une chance d'accomplir ma mission.
- Ce n'est pas à moi de t'apprendre ce qu'il te faut faire, jeune homme. Bon, on y va ?
- Oui grand-mère, je vous ramène tout de suite dans vos marais.
- Arrête de m'appeler comme ça ! Je préférais l'autre surnom !
- A cette époque, vous n'aviez que dix ans, je pouvais vous appeler petite sœur. Mais maintenant que vous en avez plus de 80 ans, ça serait moins crédible.
- Tais-toi et ramène à la maison, mon marais me manque.
- A vos ordres, grand-mère.
Kaermel posa sa main sur l'épaule de la vieille femme. Aussitôt, ils disparurent.
Les cinq Tisseurs s'arrêtèrent brusquement. Les flammes de leurs torches ne parvenaient plus à éclairer la caverne tout entière. Ils avaient atteint une sorte de salle creusée dans la roche, peut-être par la nature, peut-être par l'homme, ils n'en eurent jamais la réponse. Il paraissait certain, en revanche, que cet endroit avait été transformé en un lieu de culte. Quatre des Tisseurs examinèrent avec attention les peintures sur les parois, espérant trouver dans la genèse de leurs ennemis des informations qui leur permettraient de les vaincre. Praek, lui, s'avança jusqu'à atteindre un puits au fond de cette grotte.
La lumière de sa torche lui permit d'éclairer un liquide épais, d'un bleu trop opaque pour être de l'eau. Le combattant d'élite fronça les sourcils. Il ne sentait pas seulement de la magie dans ce produit, il avait l'impression que la vie affluait à l'intérieur. Avec prudence, il avança sa main au-dessus du liquide.
Celui-ci, attiré par ce membre humain, l'attrapa brusquement. Praek recula d'un bond, retirant sa main de cette chose qui avait tenté de l'avaler. Il se tourna alors vers ses coéquipiers :
- Faîtes attention, ce qu'il y a dans ce puits est vivant et on dirait que ça a envie de faire connaissance avec nous. De votre côté, quelque chose d'intéressant ?
- Ouaip, répondit un combattant, d'après ces dessins, les Anytes ont l'habitude de plonger à l'intérieur de ce puits. C'est pas très clair, mais j'ai l'impression qu'une fois qu'ils en ressortent, ils sont capables d'utiliser leur sceptre.
- Ok, c'est bon à savoir. Mais on ne va pas détruire ce puits tout de suite, avant, j'aimerais en savoir un peu plus dessus.
- Commandant, venez voir ça !
Praek s'approcha du soldat qui venait de l'interpeller et regarda les dessins qu'il pointait du doigt. Le premier représentait trois créatures à peu près identiques. La première était entièrement noire, la seconde tout à fait blanche, la troisième semblait composée de flammes. Des hommes vêtus d'habits aux styles différents se prosternaient devant elles. Praek fronça les sourcils et examina une autre peinture, à quelques centimètres de là.
La créature blanche était à l'intérieur d'une sorte de temple surmonté d'un symbole représentant sept cercles, chacun enfermé dans un autre, et au cœur du plus petit, un triangle. Sous la créature blanche se trouvait un puits renfermant un liquide bleu qui ressemblait beaucoup à celui qui se trouvait dans cet endroit même. A côté, un homme se tenait debout, les yeux entièrement blancs et des peintures ou des rayures d'une couleur identique sur tout le corps.
Dans un premier temps, Praek essaya de comprendre ce que ces dessins pouvaient signifier. Pour lui-même, il murmura :
- J'ai déjà vu ce temple... Ce petit symbole me dit quelque chose, mais où est-ce que j'ai bien pu le voir...
Il continua à réfléchir, à fouiller dans sa mémoire, extirpant lentement des souvenirs oubliés depuis longtemps, éclairant des fragments de son passé qu'il avait fini par abandonner. Puis brusquement, la lumière se fit. Il écarquilla les yeux et recula d'un pas. Lui-même, il n'arrivait pas à croire en sa découverte...
- Impossible, murmura-t-il, impossible...
- Qu'est-ce qui se passe, commandant ? Vous y comprenez quelque chose ?
- Oh oui... Les Anytes, la confrérie de l'Epée, les Armonys, ils sont tous liés ! Je viens de tout comprendre... Leurs pouvoirs sont l'héritage de nos erreurs, les Tisseurs paient le prix de leur arrogance et de leurs crimes !
Le combattant qui se trouvait le près de l'entrée tomba brusquement en hurlant. Les quatre autres Tisseurs se retournèrent simultanément. Pas assez vite, cependant, pour éviter la foudre qui se répandit partout dans la caverne et frappa chacun d'entre eux, à l'exception de Praek.
Ce dernier réapparut face au nouvel arrivant, alors que tous ses compagnons tombaient sans en poussant leur ultime râle. Une simple lumière, le temps d'un éclair lumineux, et tous étaient déjà morts. Le combattant d'élite serra son épée et dévisagea son adversaire.
Il portait la longue robe des paladins et le blason de la Confrérie était cousu sur son bras droit. Les traits de son visage, ses cheveux blonds qui formaient de longs pics, ses yeux verts et brillants comme une émeraude, Praek connaissait chaque détail de cet homme. Le combattant d'élite soupira et déclara :
- Cela faisait longtemps, hein ? Comment vas-tu, Raïji ?
- Salut, Praek. Mieux que jamais pour ma part. J'espère que toi, tu te sens très mal. Cela rendra ta mort moins douloureuse pour nous deux.
Le Tisseur recula d'un pas. Le frère de Ray leva sa main dans sa direction.
Ray ferma les yeux. La douleur était trop importante pour qu'il puisse continuer à l'ignorer. Lentement, il passa une main dans ses cheveux ternis par la sueur. Il ne sentait plus le sang qui coulait dans ses veines, seulement cette lave en fusion qui le tiraillait seconde après seconde. Combien de temps encore ses pouvoirs lui permettraient-ils de ralentir la maladie ? Une heure peut-être ? Rien de moins sûr, son esprit s'était épuisé à force de rester concentré si longtemps. Il n'avait plus envie que d'une seule chose : dormir. Mais s'il relâchait son attention une seule seconde, le poison en profiterait pour l'achever. Il devait tenir, lutter, encore et encore. Mais il n'en ressentait plus l'envie.
Son double le gifla pour le réveiller.
- Je t'ai déjà dit d'arrêter de vouloir mourir. Je sais que tu ne fais rien d'autre depuis qu'on se connaît, mais si tu en assez de vivre, laisse-moi ta place, plutôt que de nous condamner tous les deux.
- Boucle-la, tu parles en boucle...
- C'est que tu ne comprends pas les choses du premier coup, alors je suis obligé de me répéter. Par exemple, tu sais pertinemment qu'invoquer la marque de l'Epée te guéris de toutes tes blessures. Si tu me laisses t'aider, je soignerai tout le poison qui coule en toi.
- Bah voyons, et après, tu refuseras de me laisser regagner ma place ! Est-ce que si je te pique tes pouvoirs quelques secondes, comme je l'ai fait hier, ça suffira ?
- Tes yeux étaient violets, hier.
- C'est une métaphore ? Alors, le violet, c'est la couleur de la jalousie, non ? Ca veut dire que je vais échouer parce que je jalouse tes pouvoirs ?
- Normalement, ceux qui utilisent la Marque ont les yeux rouges. Les tiens sont violets, voire bleus. Cela signifie que tu ne prends pas l'intégralité de mon pouvoir. Si c'était le cas, alors nous ne ferions plus qu'un, ce que tu tiens précisément à éviter.
- Mais si je te pique pas tout ton pouvoir, la Marque ne me soignera pas complètement ?
- Le poison est trop répandu dans ton organisme pour qu'en m'invoquant partiellement, tu puisses t'en tirer.
- Hier, je t'ai appelé juste après avoir été empoisonné, et ça n'a pas viré le poison pour autant, que je sache.
- Tu n'as toujours pas compris ? La Marque t'aide à réaliser tes désirs. A ce moment-là, inconsciemment, tu préférais guérir tes blessures physiques, le poison ne t'inquiétait pas jusqu'au plus profond de ton être.
- J'ai vraiment l'impression de m'être fait arnaquer, faudrait qu'on revoie les termes de notre accord.
- Nous n'avons aucun accord, Ray. Le plus fort dévorera l'autre pour l'éternité, c'est tout.
- Bon, c'est pas que ta compagnie me dérange, mais... En fait si, tu me fais chier, j'en ai ras-le-bol de discuter avec toi, je vais marcher un peu.
Ray réunit ses forces et se leva brusquement de son lit. Son double lui jeta un regard indifférent lorsqu'il le vit s'effondrer contre le sol, victime d'un malaise. Grognon, l'adolescent lui lança :
- Tu pourrais m'aider à me relever, non ?
- Aucun problème, invoque-moi.
- Vas chier.
Alors qu'ils se dirigeaient vers le port, Amatsu et Enishi furent bousculés par une foule compacte et bruyante. Etait-ce de la peur ou de la joie ? Aucun des deux compagnons de voyage n'aurait pu l'affirmer. Un peu des deux, sans doute.
Amatsu se retourna pour suivre leur course des yeux. Avant qu'elle n'ouvre la bouche, Enishi s'exclama :
- On les suit pas. Ray nous attend, on rentre le plus vite possible.
- Ca ne nous prendra que quelques minutes. S'il se passe quelque chose d'important, peut-être que ça pourrait nous aider. On les suit.
- Non, on...
Mais Enishi avait déjà perdu. La jeune femme courait vers la place du village. Le maître des flammes grommela et se décida à la suivre.
Tous les villageois et tous les passants semblaient avoir décidé de se réunir autour de la fontaine, sur laquelle un homme les haranguait, posé sur la surface de l'eau comme s'il s'agissait de la terre ferme. Sa longue robe blanche et le symbole au creux de sa main ne laissait planer aucun doute quant à son identité.
Un Prédicateur s'adressait à eux. Et lorsque Enishi s'immobilisa, réalisant l'erreur qu'ils avaient commise, l'adepte de l'Armonys agrippa ses yeux aux siens. Sans le libérer de ce regard étouffant, il cria à la foule :
- Mes frères, un Tisseur est parmi nous. Et pas n'importe lequel, c'est un maître élémentaire en personne qui vient fouler de ses pieds cette terre que vous chérissait. Laissez-moi vous prouver notre bonne foi en vous débarrassant de cet impie.
D'un même mouvement, la foule s'écarta, de manière à laisser une surface suffisamment large pour permettre au Prédicateur et au Tisseur de s'affronter. Même Amatsu s'éloigna légèrement. Enishi se tourna vers elle, furieux :
- Putain, viens m'aider au lieu de te barrer, toi !
- Et comment ? Je te rappelle que je ne suis pas vraiment une magicienne, je sais produire du Shintaisen, mais je n'ai aucun pouvoir. Tu veux que je fasse quoi ? Que je lui donne des coups de poing ? C'est toi le garde du corps, si j'étais capable de combattre un Armonys, je ne vous aurais pas demandé de l'aide !
- Putain, murmura Enishi en se retournant vers son adversaire, ça risque de faire mal...
- Ne t'en fais pas, répondit placidement le Prédicateur, ce sera trop bref pour que tu aies le temps de souffrir.
Enishi ne commit pas l'erreur de foncer bille en tête. Sa dernière défaite lui avait servi de leçon, il devait à tout prix mettre le plus de distance possible entre lui et le Prédicateur. Il commença donc par envoyer un Maryoku, qui heurta le torse de son adversaire sans laisser la moindre brûlure.
L'adepte de l'Armonys fit un pas en avant.
Enishi envoya un autre croissant de feu, qui ne fit pas plus de dommages. Les flammes s'envolèrent bien vite, incapables d'attaquer la peau ou même les habits de l'homme en blanc.
Le Prédicateur posa sa main contre le sol. Celui-ci commença alors à trembler. Douze piliers lumineux s'échappèrent des profondeurs de la terre et s'élancèrent vers les cieux. Lorsqu'ils commencèrent à retomber, Enishi déglutit lentement.
Il évita avec adresse les quatre premiers. Le cinquième tomba dans sa direction alors qu'il se relevait après une roulade ; il n'eut d'autre choix que de s'en débarrasser à l'aide d'un puissant Maryoku. Trop puissant, car le temps qu'il reprenne son souffle, le sixième pilier l'avait englouti. Les six autres ne tardèrent pas à l'emprisonner également.
L'adolescent essaya d'écarter les yeux, mais il n'y parvint pas. Aucun muscle de son corps n'acceptait de répondre à ses appels désespérés. Même son cœur avait cessé de battre. Pourtant, il se sentait bien, la douce chaleur que ces piliers de lumière diffusait en lui suffisait à l'apaiser.
Le Prédicateur se tourna vers la foule rassemblée, proclamant pour les sortir de leur torpeur :
- Admirez, mes frères ! Admirez le pouvoir de l'Harmonie face à celui de l'impie ! Reste-t-il encore un seul parmi vous qui oserait douter de notre capacité à vous protéger ?
- Ouaip, moi !
Tous les regards se tournèrent vers le maître de la foudre, qui venait de parler avec une assurance que son état ne laissait pas supposer. L'ardeur de sa détermination n'avait d'égale que celle de sa fièvre. Il avait tellement de mal à lever son épée qu'il préférait la laisser baissée. A bout de souffle, il était incapable de parler correctement et prononcer le moindre mot lui coûtait énormément. Le Prédicateur hocha gravement la tête.
- Qu'il en soit ainsi. Maître de la foudre, tu rejoindras ton ami dans les prisons de Nounia.
- Ca, tu ne crois pas... pas si bien dire ! ... Mais pas... pas au moment où vous... vous... vous y attendrez...
- Cette épée doit te sembler bien lourde, n'est-ce pas ?
Le Prédicateur s'élança. Indistinctement, Ray perçut son déplacement. S'il avait été dans son état normal, il aurait peut-être pu parer cette attaque. Mais son corps fut si lent à réagir qu'il ne put rien faire pour éviter le pied qui frappa sa mâchoire. En atteignant le sol, il vit son double lui jeter un regard dédaigneux. Il se redressa maladroitement et cria à cette illusion échappée de son esprit :
- Ferme-la ! J'ai pas... pas besoin de ton aide !
Le poing du Prédicateur se figea dans son ventre. Ray écarquilla les yeux, vit le sang s'échapper de sa bouche et sentit son corps tomber en arrière. La chute fut douloureuse, mais il ne put rien faire pour l'empêcher. Son adversaire posa alors sa main sur son crâne, appuyé contre la terre.
- Ca ne durera qu'un instant, petit frère. Lorsque tu te réveilleras, nous t'apprendrons à voir l'Harmonie.
- Abandonne, Ray. Tu n'as jamais été aussi pitoyable. Non seulement tu ne peux pas sauver ton ami, mais pire encore, tu es incapable d'assurer ta propre survie. Laisse-moi me charger de lui.
- LA FERME ! LAISSE-MOI !
Des rayons électriques se multiplièrent autour de Ray, frappèrent le Prédicateur, qui recula, surpris. Le maître de la foudre se redressa aussitôt, mais il dût abandonner sa fureur. Il savait que s'il la laissait l'envahir, son double ne tarderait pas à s'éveiller complètement. Epuisé, l'adolescent se redressa pour dévisager son adversaire.
L'adorateur de l'Harmonie avançait déjà dans sa direction. Ray envoya un Maryoku vers lui pour le ralentir. L'autre ne s'arrêta qu'une seconde. Le temps pour lui de laisser le croissant de foudre heurter son corps. Puis il reprit sa marche inexorable.
L'adolescent dressa sa lame. Trop tard. La main gauche du Prédicateur se referma dessus. Puis son poing droit frappa son jeune ennemi directement dans le ventre. Ray, poussé en arrière par la violence du choc, ne fut stoppé que par les piliers lumineux qui retenaient Enishi prisonnier. Un obstacle trop solide pour son pauvre dos, qui exprima son mécontentement par un sinistre craquement.
- « Inutile est la résistance du pécheur », proclama le Prédicateur, « car celui qui refuse le cycle de l'Harmonie s'isole du reste de la nature. Au contraire, celui qui recherche la protection de l'Harmonie se meut au rythme même de l'univers. » Penses-tu être capable d'affronter l'univers tout entier, maître de la foudre, simplement parce que ton orgueil te le commande ?
- Désolé mon... mon vieux, mais tu vois, tu... tu ne me sembles pas être le mieux pla...cé pour... pour donner des leçons de modestie...
- Sais-tu combien de Prédicateurs sont tombés au combat, depuis que nous avons déclaré la guerre sainte contre les pécheurs qui ravagent ce monde ?
- Je sais même pas combien... combien vous êtes, alors...
- Pas un seul. La voix de l'univers s'exprime à travers notre bouche. Nous sommes tous liés, que tu refuses ce lien ou non, notre victoire est inexorable.
Ray n'avait même plus la force de répondre. Le poison dans ses veines le faisait trop souffrir. Ce combat avait été court, mais il l'avait pourtant épuisé. Maintenir le Shintaisen à travers tout son corps depuis des heures lui avait demandé trop d'énergie ; il ne pourrait jamais vaincre ce Prédicateur, il le savait. Toujours immobile, supporté par le pilier lumineux, il réunit ses forces et lança de sa voix la plus moqueuse :
- J'ai déjà vu des fillettes frapper plus fort que ça, si tout l'univers s'exprime à travers ton poing, c'est pas gagné, votre conquête du monde, c'est moi... moi qui te le dis !
Son adversaire, au-dessus de lui, n'était pas du genre à devenir fou furieux après une insulte aussi puérile. Il se contentait de se désoler de l'aveuglement de cet adolescent. Il avait des ordres, néanmoins. Il devait le ramener vivant à ses frères. Il serra le poing et frappa.
Une fraction de seconde avant d'être frappée, la silhouette de Ray disparut et le coup du Prédicateur fissura le pilier lumineux contre lequel le maître de la foudre était appuyé jusqu'alors.
L'ancien Tisseur, debout à trois mètres de là, essayait tant bien que mal de reprendre son souffle et son équilibre.
- Pas mal, commenta son double, tu as utilisé mon pouvoir durant un instant, juste pour te permettre d'éviter cette attaque. Mais même pour un délai si court, cela te coûte énormément de me réprimer ensuite. Je ne pense pas que tu auras la force ni le cran de recommencer encore une fois, dans ton état.
- Toi, ferme... ferme-la un peu !
- Je n'ai pas encore commenté ton mouvement, jeune frère.
- Toi aussi, ferme-là !
Le Prédicateur s'élança sur l'adolescent, bien décidé à en finir une fois pour toute avec cet affrontement. Une brusque accumulation de magie dans son dos le força à se retourner.
Juste à temps pour apercevoir le croissant de flammes qui volait dans sa direction. Enishi avait profité de la fissure dans le sortilège qui le maintenait prisonnier pour ressembler ses forces et faire voler en éclats les piliers lumineux.
Le Prédicateur banda ses muscles et laissa le Maryoku le frapper. Les flammes ne provoquèrent pas le moindre dégât. En revanche, lorsqu'elles se dissipèrent, elles lui dévoilèrent la silhouette du maître du feu se précipitant sur lui, le spectre d'un dragon enroulé autour du poing. Cette fois-ci, l'Armonys n'eut pas le temps de se préparer correctement.
La chimère heurta son torse avec une rare violence. Son souffle enflammé le dévora et le fit tomber par terre. Sous terre, même. Une fosse de plusieurs mètres de profondeur se créa sous la violence du coup.
Enishi inspira profondément puis se redressa, très fier des fruits de sa stratégie. Il se tourna vers Ray et lui lança :
- Et bah, t'as pas l'air en forme, tu t'es fait défoncer, hein ?
- Tu parles, il m'a... m'a à peine touché... C'est le venin qui fait ça...
- Les traces de coups, c'est le venin aussi, peut-être ? Regarde comme je l'ai mis minable en trois secondes, ça c'est du pouvoir, du vrai pouvoir ! Le feu, y'a pas à dire, ça n'a rien à voir avec tes petites étincelles de merde.
Brusquement, le Prédicateur bondit hors du trou dans lequel il avait été enfoncé. Ses habits portaient plusieurs marques de brûlures, mais à part un peu de poussière, son corps n'avait rien. Les deux adolescents serrèrent les poings. Ce combat s'annonçait décidément très long...
- Bon, commença Enishi, j'ai une stratégie.
- Ok, tu m'expliques et je fais l'inverse.
- Et bah on...
Avant qu'il ne puisse terminer, un épais brouillard s'abattit brusquement sur la place du village, si dense qu'il rendit tout le monde aveugle et qu'il étouffa l'aura de chacun des magiciens présents.
Seule la voix d'Amatsu parvint à percer ce manteau protecteur :
- Filez, vite !
Mais ni Ray, ni Enishi, n'avaient eu besoin de ce conseil. Ils s'étaient déjà échappés en courant à la seconde même où ils avaient discerné une possibilité de diversion.
Raïji se tourna brusquement pour frapper l'éclair écarlate qui filait dans sa direction. Praek fut stoppé dans sa course, mais il repartit aussitôt. Le membre de la Confrérie soupira et para cette fois-ci une attaque sur sa droite, avant de s'exclamer :
- Bon, on va continuer longtemps comme ça ? Ca fait trois ans qu'on ne s'est pas vus, tu as dû t'améliorer entre temps, non ? Alors arrête de me sortir ton aura rouge, déjà à l'époque, je te battais à chaque fois que tu l'utilisais.
- Si tu n'utilises pas la Marque, hors de question que je te montre mieux que ça, Jiji.
- Je suis plus ou moins censé incarner l'ambition, l'orgueil, le mal quoi, alors oublie nos vieux surnoms, d'accord ?
Le corps du membre de la Confrérie disparut brusquement. Une fraction de seconde plus tard, la silhouette de Praek se figea à l'endroit où son adversaire s'était tenu. Il pesta et se prépara à bondir.
Un éclair frappa son torse avant qu'il n'en ait le temps. Le Tisseur commença à tomber en arrière. De sa main gauche, Raïji l'attrapa par le col pour le retenir. De sa main droite, il fit apparaître une boule faite de foudre, qu'il agita devant son visage :
- Désolé Praek, mais je maîtrise la célérité, à présent. Même avec ton aura rouge, fais-toi une raison, tu es plus lent que moi.
- Tu crois que je vais te donner une médaille pour ça, peut-être ?
Raïji voulut frapper Praek de sa foudre, mais le Tisseur parvint à se dégager et à disparaître dans un éclair rouge. L'adepte de la Confrérie se retourna vivement et para plusieurs coups d'épée avec une évidente facilité. Le combattant d'élite dut se rendre à l'évidence : il n'arriverait à rien de cette manière.
Il recula de quelques pas. Son aura se mit alors à enfler. De rouge, elle devint bleu, et elle tamisa la grotte entière de ses froides couleurs. Raïji laissa s'échapper un sourire mélancolique :
- Cette lumière me rappelle tant de souvenirs... C'est ce soir-là que tout a commencé... Pendant toutes ces années, j'ai attendu de revoir à nouveau ta technique. J'espère que je serai également celui qui éteindra cette flamme à jamais.
- Ne rêve pas trop, Jiji. Cette flamme, au contraire, sera celle qui t'embrasera et mettra fin à toute cette histoire.
La silhouette de Praek se brouilla. Sept fantômes bleus se jetèrent sur Raïji.
L'épée de ce dernier s'anima et frappa dans tous les sens, bloquant des coups invisibles et innombrables. Trois blessures, pourtant, se dessinèrent sur ses épaules.
Il se retourna. Six fantômes le chargeaient à nouveau. Il para les premières attaques, puis bondit en arrière. Même la célérité, pourtant, ne l'empêcha pas de voir son torse se zébrer de coups d'épée.
Lorsque ses pieds se posèrent à nouveau sur le sol glissant de la caverne, cinq fantômes s'acharnèrent sur lui. Lorsqu'il tomba contre ce sol glissant, son sang se mêla à l'eau qui coulait dans la grotte.
Puis brusquement, la foudre frappa cette antre toute entière. Raïji se redressa tranquillement. Ses blessures étaient guéries. La marque de l'Epée brillait sur son visage, si fort que l'on aurait cru que son éclat avait dérobé celui de Praek, misérablement étendu contre le sol, incapable de bouger.
Le Tisseur essaya de raviver son aura, mais en vain. Aucun de ses muscles n'acceptait de réagir. Son esprit était comme isolé de son corps. Incapable de répondre, il se contenta de fixer Raïji qui avançait vers lui. La foudre qui entourait son ancien ami et actuel adversaire formait un véritable manteau, fourmillant, impénétrable. Praek ne connaissait que trop bien cette image. Elle était restée gravée dans sa tête depuis son combat contre Ray.
Ce n'est qu'après cette vision infernale que Praek comprit à quel point les deux frères étaient proches. Il réalisa également qu'il avait échoué. Malgré tous ses efforts, Ray était devenu comme son frère. Et comme lui-même...
- Ne t'en fais pas, déclara Raïji en baissant les yeux, l'électricité qui paralyse tes muscles bloquera également la douleur. Je te remercie d'avoir ravivé tous ces souvenirs. En échange, je vais te montrer cette étoile responsable de tous nos malheurs. Te souviens-tu, Praek, du Kyuuden ?
Si Praek avait pu, ses yeux auraient été écarquillés par l'horreur. Si Praek avait pu, ses yeux auraient été fermés par la lumière qui naissait. Mais à présent, il ne pouvait plus que contempler, impuissant, la lune éclipser le soleil.
Raïji avait le bras tendu, la paume de sa main ouverte aux dieux célestes. Les rayons électriques qui l'entouraient plongèrent subitement au creux de celle-ci et formèrent une sphère parfaite, à peine plus grande que l'œil d'un aigle. Mais ce soleil minuscule était si instable qu'il menaçait à chaque seconde de s'effondrer, aussi un manteau de foudre protecteur vint l'entourer, formant un véritable globe qui ne tenait plus dans la main de son maître.
Praek réunit ses forces et essaya de s'échapper. Mais ses muscles, encore en grande partie paralysés, ne lui permirent pas d'éviter le cataclysme. Raïji se contenta de lever la paume de sa main face à lui. La sphère faite de foudre vola vers sa cible.
Le manteau protecteur brûla le dos du Tisseur, qui tomba en serrant les dents, pendant que le cœur du sortilège explosait à l'intérieur de lui. La foudre frappa tous ses organes, brûla chacun de ses muscles, s'empara des étincelles de magie qu'elle trouvait et détournait. En moins d'une dizaine de seconde, il ne restait de Praek qu'un cadavre informe, si corrompu par les flammes que nul ne pourrait certifier qu'il fut jadis un homme.
La Marque sur le front de Raïji s'estompa. Il jeta un dernier mélancolique au corps de son ancien ami. Puis il s'éloigna.
Ray, Amatsu et Enishi couraient si vite qu'ils sentaient le souffle d'Eole les repousser, comme si le dieu du vent lui-même tenait à les jeter dans les mains de leurs ennemis. Ray leva brusquement la tête vers le firmament et hurla à l'adresse des étendues cotonneuses :
- Bon Eole, maintenant, tu la fermes, ok ?
- C'est une forme de prière rituelle terrienne ?
- Heu, vois ça comme une envolée lyrique. Au fait, je croyais que t'étais pas magicienne, comment t'as fait pour la fumée ?
- Un sceau. Je n'ai aucun pouvoir, mais j'ai quelques bases dans l'art des sceaux.
- Putain, s'exclama Enishi, tu aurais pas pu te grouiller, j'ai failli me faire kidnapper, moi !
- Désolée, mais comme je viens de le dire, je n'ai que quelques bases. Le temps que je termine de dessiner ce sceau, tu étais déjà piégé dans le sortilège du Prédicateur.
- Ce combat a été si court que ça ? Et bah, et après il frime l'autre boulet ! En fait, sur Nyx, tu te moquais de moi parce que j'étais juste capable de battre les ennemis que les autres avaient distraits, mais tu fais pas mieux !
- Si t'as encore autant d'énergie, fais pas chier et cours plus vite, tu nous ralentis, là !
- Je voudrais bien t'y voir toi, j'ai tellement de poison dans les poumons que ça fait cinq minutes que je pique un sprint en apnée !
- Toujours à se plaindre, celui-là !
- Vous vous disputez toujours comme ça ?
- Parfois on est un peu méchants, mais oui, la plupart du temps, ça reste bon enfant.
Amatsu hocha gravement la tête. Elle continuait toujours à se demander si elle avait bien choisi ses gardes du corps, mais il était trop tard pour changer d'avis, à présent. Après tout, Konaginata était de bon conseil, généralement.
Justement, maintenant qu'ils venaient de gagner le port, Amatsu laissa son chat s'échapper de ses bras et lui cria :
- Naginata doit s'éloigner et nous lancer une corde, le temps presse !
Le chat poussa un miaulement assez neutre, comme la plupart des miaulements, d'ailleurs. Aussitôt, leur navire commença à s'éloigner. Ray et Enishi arrêtèrent leur course au bout du quai, stupéfiés :
- Attends, commença Ray, je commence à avoir des hallucinations ou...
- Putain, le bateau il obéit au chat ! C'est quoi ce délire ?
- Je crois que je préférais encore l'idée qu'Amatsu pouvait le piloter toute seule, là ça commence gentiment à devenir n'importe quoi, cette histoire...
Amatsu ne répondit rien. De sa main droite, elle se contenta d'attraper au vol la corde lancée du Naginata. Quant à son bras gauche, il se noua autour de la taille de Ray pour le soutenir. La jeune femme tourna son visage vers l'adolescent et lui adressa un sourire rassurant :
- Ne t'en fais pas, je faisais déjà ce genre d'exercices quand j'avais six ans, c'est impressionnant mais on ne risque rien.
- Quel genre d'exe...
Ray n'eut pas le temps de finir sa phrase. Il faut avouer que lorsque la mer tout entière cherche à plonger dans votre bouche, généralement, ça vous coupe la parole. Le Naginata avait brusquement accéléré et entraîné les deux compagnons dans l'eau. Toutefois, rapidement, une force inconnue les remonta. Lorsque Ray rouvrit son souffle, il était étendu sur le pont. Il n'y avait personne autour d'eux, pas même le petit chat, à croire que la corde s'était enroulée d'elle-même pour les tracter.
Enishi, toujours à patienter sur le quai, cria de toutes ses forces :
- Merde, attendez-moi ! Envoyez la corde, le bateau commence à s'éloigner, là ! Hé les gars ?
L'adolescent écarquilla les yeux et se baissa juste à temps. Une flamme orange érafla le sommet de son crâne et plongea dans l'eau. Le maître du feu n'eut même pas besoin de se retourner pour sentir que le Prédicateur se tenait à quelques mètres de lui à peine. Prenant son courage à deux mains, l'ancien Tisseur recula d'un pas, réunit tout le Shintaisen qu'il pouvait concentrer et bondit. Son corps sembla voler les airs pendant plusieurs longues secondes. Finalement, il retomba sans heurt sur le pont du Naginata. Il se tourna pour regarder le port. Il se trouvait déjà une vingtaine de mètres plus loin.
Enishi préparait les fleurs qu'il allait se lancer. Malheureusement, ce fut un autre genre de saut auquel il assista. Le Prédicateur venait de bondir à son tour.
Ray réagit immédiatement. Il avait compris que si leur adversaire atterrissait sur leur navire, alors la bataille serait perdue d'avance. Mais il suffisait de le retenir. Le maître de la foudre leva son épée pour envoyer un Maryoku. Il réunit ses forces. Des rayons électriques commencèrent à circuler autour de sa lame.
Puis ils se dissipèrent. L'adolescent n'en était plus capable, tout simplement. Le poison, la fatigue, avaient drainé ses dernières forces. Même un simple Maryoku était hors de sa portée, à présent. Dans quelques minutes, il ne serait plus capable de ralentir le poison qui circulait dans son corps. Dans quelques minutes, il mourrait, ici, sur ce pont.
Enishi envoya un croissant de feu. Le Prédicateur banda les muscles et se prépara au choc. Le Maryoku ne lui fit pas plus d'effet que si on avait attisé la flamme d'une bougie sur le buste d'une statue de marbre. Sa chute continuait, imperturbable, droit vers le Naginata.
Brusquement, un croissant de foudre le heurta, avec une telle violence qu'il l'envoya directement dans l'eau. Ray laissa tomber son épée et plaqua brusquement ses mains sur le haut de son crâne. Il avait mal, si mal...
Amatsu se précipita vers lui et posa sa main sur son bras :
- Ecoute Ray, dans moins de cinq heures, nous serons sur une autre île. Je te promets que là-bas, nous trouverons ton antidote.
Ray se redressa lentement et écarta ses mains de son visage. Il prit une profonde inspiration pour essayer de chasser la douleur. Peine perdue, celle-ci se jeta à nouveau sur lui avec une frénésie plus grande encore. Néanmoins, il trouva la force d'adresser un sourire tremblotant à la jeune femme :
- No problem ! Par contre, je vais me coucher, je suis complètement claqué. Venez... venez me voir quand... heu quand... quand vous serez ar...arrivés.
- Ray !
Amatsu essaya de le retenir. Enishi attrapa son poignet avant qu'elle ne le touche. Le maître de la foudre regagna sa cabine comme si de rien n'était, mais d'un pas si chancelant qu'il menaçait de s'effondrer à chaque instant.
La jeune femme se tourna vers l'adolescent qui la retenait :
- Il est mourant, Enishi !
- Ray est indestructible, crois-moi. C'est un loser, et depuis toujours, pourtant il a survécu face à des monstres que tu peux même pas t'imaginer. Le jour où il pensera mourir, j'peux t'assurer qu'il voudra être entouré de tous ses amis. S'il veut s'isoler, c'est qu'il a besoin d'autre chose.
- Quoi donc ?
- J'en sais rien. J'aime pas ça, mais je crois qu'on a pas le choix, non ?
Amatsu hocha la tête. Elle venait de réaliser qu'elle avait sous-estimé Enishi, jusqu'à présent. Elle se dégagea et vaqua à ses propres activités.
Ray tituba et s'effondra sur son lit. Il n'avait même plus la force de respirer. Chacun de ses muscles lui donnait l'impression d'être un bloc de marbre trop lourd pour lui, ses poumons pourraient être en train de brûler qu'il ne verrait même plus la différence, son esprit refusait obstinément de rester concentré et faisait défiler toutes sortes d'images sans qu'il ne puisse les contrôler. Des souvenirs lui arrivaient par brides, des réflexions dont ils ne comprenaient pas lui-même le sens. Il était devenu le spectateur de sa propre vie, un spectateur incapable de comprendre ce qui se jouait sur scène et qui se préparait à quitter la salle.
Son double posa doucement ses mains sur son épaule. Ray sentit brusquement sa douleur diminuer. L'autre approcha ses lèvres de l'oreille de l'adolescent, puis il susurra :
- C'est bien, tu as terminé ta crise ? Parce que maintenant, tu vas devoir te donner complètement. Notre union peut commencer. Tu n'as plus d'autre choix que d'associer mon pouvoir au tien si tu veux survivre. La question est : Peux-tu me voler et tenir pendant cinq heures sans me prendre complètement ?
Ray se mit à hurler. La douleur qui venait de jaillir en lui était immense, trop pour qu'il puisse la contenir. Il sentit son double s'insinuer dans chaque recoin de son corps. Puis tout devint noir.
Lorsqu'il rouvrit les yeux, il était couché contre le sol, en sueur. Ses affaires étaient éparpillées dans le chaos le plus complet, comme si une redoutable bataille avait eu lieu dans sa chambre.
Il essaya de se redresser, mais son corps souffrait de trop de courbatures pour s'exécuter. Au moins, songea l'adolescent, il en avait encore le contrôle. Une fois de plus, il était parvenu à repousser son double. Et la prochaine fois ? Il sentait son souffle plus proche de son visage à chaque tentative. Certes, il parvenait à le repousser, mais jamais complètement. Peu à peu, l'autre gagnait du terrain. Mètres par mètre, l'ennemi se rapprochait de son camp. Jusqu'au jour où il l'envahirait. Pourtant, Ray savait qu'il n'avait pas le choix. Cette expérience lui avait prouvé qu'il n'était plus capable de se passer de lui. Sa victoire d'aujourd'hui ne faisait que le rapprocher un peu plus de la défaite de demain, mais il avait besoin des armes qu'elle lui apportait.
Seul et souffrant pourtant du poids de la foule, Ray ne put contenir ses larmes.
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