CHAPITRE 4 : Oracle

 

- Partir en vacances ? Vous êtes sérieux ?
- Totalement.
- Absolument.
- Oui.
- Non mais vous vous rendez compte que je vous ai déjà laissé quelques jours pour vous remettre de l'attaque du manoir ? Vous croyez que les missions du Conseil peuvent attendre indéfiniment ? Je vous ai déjà fait une fleur en me chargeant seul d'une mission qui vous avait été confiée, mais moi aussi, j'ai du travail !
- S'il vous plait Daedra...
- Non, non et non. C'est hors de question. Vous avez du boulot sur la planche. Si vous vouliez vous dorer la pilule sur une île exotique, il fallait faire marchands mes petits, pas tisseurs de néant !
- Mais ça fait un an que nous n'avons pas pris de vacances !
- Si justement, vous en avez eus, il y a quelques jours, c'est ça le problème !

  Light et Aya soupirèrent en chœur. Quand leur maître avait une idée en tête, il était difficile de lui faire entendre raison. Très difficile...

- S'il vous plait, reprit Aya, c'est très important...
- Moins que les ordres du conseil. D'ailleurs, vous avez une nouvelle mission.
- Mais on vient à peine d'en terminer une !
- Ca fait 24h.
- Mais il nous en fallut une dizaine pour rentrer !
- Une autre pour vous reposer et à peu près quatre heures pour vaquer à vos occupations. C'est parfait. Vous allez pouvoir repartir en pleine forme.
- Mais...
- Il n'y a pas de "mais" qui tienne. Cette fois-ci, vous partez pour les monts des mille craintes. Et le premier qui proteste, je les lui fais monter à cloche-pied, ça lui apprendra le respect !

  Light et Aya soupirèrent à nouveau.

- Je viendrai vous chercher à 21h précises, ici même. Tous ceux qui seront en retard porteront une pierre de 500g par dizaine de secondes de péché durant l'escalade des monts des mille craintes. Ca leur apprendra la ponctualité. Des questions ? Non, parfait. A bientôt !

  Et Daedra quitta la pièce sous les soupirs de Light et Aya. Dès qu'il fut suffisamment éloigné, Bast questionna ses amis :

- Que fait-on à présent ?
- On ne peut pas se permettre d'attendre plus longtemps. On ne sait même si mes parents sont encore en vie...
- Tu es certain du lieu dans lequel ils sont retenus prisonniers ?
- C'est mon oncle qui m'a donné ces informations. Le troisième conseiller, celui qui s'occupe des affaires intérieures. Ils ont réussi à suivre la trace du chapelier, mais ils n'ont pas encore réuni une équipe.
- Pourquoi est-ce qu'ils sont lents ? J'aurais cru que résoudre le kidnapping de deux des Lumen ferait parti des priorités de l'Etat !
- Ne sois pas si médisante, je n'y suis pour rien si ma famille est si influente, moi...
- Et modeste, avec ça !
- Puisque je te dis que...
- Aucune importance, j'aimerais avoir une réponse.
- Et bien, la Confrérie est plutôt active en ce moment, sans compter les troubles sur Terre et la guerre civile à l'Est. Les équipes qui auraient un niveau suffisamment ne sont pas encore disponibles et il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de les joindre pendant qu’elles sont en mission. En plus, ils redoutent un piège...
- C'est la raison pour laquelle nous allons essayer de nous précipiter à l'intérieur ?
- Exactement. Ils nous attendent sûrement, alors inutile de les décevoir.
- Encore faut-il réussir à l'atteindre, ce manoir. Daedra ne nous laissera pas partir...
- J'ai peut-être une idée, mais je doute qu'elle vous plaise...
- Propose toujours.

*


  Le clocher sonna neuf fois. Daedra ouvrit violemment la porte et pénétra dans la salle, le sourire aux lèvres :

- Parfait, vous êtes tous les trois à l'heure. Vos préparatifs sont terminés ?

  Aya, Light et Bast hochèrent tous les trois la tête.

- Prenez vos sacs et allons-y alors !

  Les trois Tisseurs s'exécutèrent sans un mot et suivirent leur maître qui quittait la pièce.

*


  Au même moment, quelques kilomètres plus loin, Aya, Light et Bast étaient en train de courir dans une forêt épaisse. La jeune femme se tourna vers son coéquipier, haletante, et lui cria :

- Daedra va nous tuer quand il s'apercevra de la supercherie !
- Tais-toi et cours ! Tu devrais plutôt me remercier d'avoir réussi à convaincre mes cousins de se faire passer pour nous. Encore heureux que cette branche de la famille maîtrise les illusions, sans quoi, nous serions fichus à l'heure qu'il est...

*


  Confortablement assis sur un fauteuil rembourré, le Chapelier tenait dans sa main un verre de vin rouge, qu'il agitait délicatement. Son corbeau, posé sur le rebord de la cheminée, lisait en silence quelque revue déconseillée aux enfants.
  A présent que la nuit était tombée, la lumière de la lune illuminait doucement la pièce, mettant en valeur son ameublement luxueux.

- Ne trouves-tu pas, Hugin, que la nuit est superbe ?
- Moins que ce qui y'a sur ce magazine, tu peux me croire !
- Et voilà, tu recommences... Pourquoi ne pas profiter un peu de la magie du lieu ? Regarde ce ciel infini et éternel, juste éclairé par les étoiles qui scintillent doucement... Il n'y a pas un souffle pas de vent, pas un nuage pour nous masquer le firmament...
- Moi je vois autre chose qui n'est pas masqué et je trouve ça mille fois plus intéressant !
- Inutile d'essayer de chercher la moindre sensibilité poétique chez cet oiseau de malheur, tu n'en trouveras pas, tu devrais le savoir depuis le temps.

  L'illusionniste et le corbeau tournèrent leur visage en direction de la voix. Danra venait d'entrer dans la pièce, enveloppé dans son épais manteau noir.

- Qu'est-ce que tu fous là toi, on t'a pas invité, que je sache ?
- Encore un mot et je te promets que tu finiras dans mon assiette, l’oiseau.
- Inutile de s'énerver voyons ! Hugin, voudrais-tu avoir l'obligeance de nous laisser en tête-à-tête ?
- Grumble... Tu sais combien y fait, dehors ?
- Hugin !
- Grumph... Bon, bon, ok...

  Le corbeau déploya ses ailes noires s'envola en passant par la cheminée.

- Il ne change pas, celui-ci, commenta Danra.
- Jamais... Que viens-tu faire ici ?
- Te prévenir. D'après nos espions, le Conseil a déjà choisi les membres de l'expédition. Elle partira dans huit jours.
- Ils ne sont pas bien rapides...
- Ils flairent le piège.
- Aucune importance. Ils n'ont aucune chance. Ne t'en fais pas, ce n'est pas parce que je suis le moins puissant des paladins que je ne saurai pas me débrouiller.
- Deux équipes d'élite feront parties du lot. Tu as intérêt à être aussi génial que tu le prétends, Chapelier, parce que si tu échoues, je peux t'assurer qu'Il sera furieux.
- Il tient tant que ça à la mort de ces deux aristocrates raffinés ?
- Pour l'instant, c'est sa priorité. Avant même de récupérer Excalibur.
- Ne t'en fais pas, nous n'échouerons pas.
- En toute franchise, je l'espère pour vous deux...

  Danra se retourna tandis que la lune se reflétait sur ses cheveux noirs. La conversation était terminée.

- Je serai de retour dans une semaine. Au revoir, Chapelier.

*


  Light se laissa tomber contre un tronc d'arbre mourant. Tous les trois, ils étaient épuisés. Depuis plus de deux heures, ils s'enfonçaient à l'intérieur d'un marécage putride, avançant lentement d'îlots minuscules en petits ponts de bois déposés sur la surface même des eaux violettes.

- Alors, lui demanda Aya, on s'approche de la sortie ?
- On n'est qu'à mi-chemin...

  Sa réponse fut accompagnée d'une grimace de dégoût, que ses deux compagnons imitèrent rapidement. Ils se reposèrent ainsi durant quelques dizaines de minutes, puis Aya se releva en dépoussiérant son pantalon.

- Allez, il va nous falloir encore un peu de courage...
- Et un coin pour dormir. On ne pourra pas continuer à marcher toute la nuit, tôt ou tard, il nous faudra nous reposer, surtout si on veut être prêt pour notre combat.
- Ces îlots sont trop petits et trop faciles à prendre, commenta Bast, il nous faudra un endroit plus isolé et plus facile à défendre en cas d'attaque...
- Seulement, si nous choisissons un îlot qui n'est relié au reste du marécage que par un seul chemin de bois et qu'on est attaqué, nos adversaires pourraient brûler notre unique sortie...
- Bon, trancha Aya, continuons de marcher et nous verrons si on arrive à trouver quelque chose d'à peu près sûr.

  Ses deux coéquipiers hochèrent la tête. Ensemble, ils se levèrent et reprirent leur marche.

*


  Le regard perdu parmi l'horizon obscur, le Chapelier porta délicatement à ses lèvres la coupe de vin rouge. La nuit était si belle, la lune si éclatante, les étoiles si douces... Quelle joie de pouvoir à nouveau contempler ce spectacle si fascinant. Qui l'aurait cru, un an plus tôt, qu'il pourrait recommencer à poser ses yeux sur un ciel aussi sombre ? Mais finalement, il en était capable. Et il en profitait d'autant plus qu'il savait parfaitement ce que cela faisait, d'être privé de cette contemplation.
  Hugin vint se poser sur son épaule, posant son bec dans le verre pour prendre quelques gouttes du liquide vermeil, mais il recracha rapidement ce liquide trop répugnant pour lui, laissant quelques tâches rouges sur le tapis blanc. Le Chapelier tourna son visage vers lui, soupirant :

- C'est incroyable, tu ne peux pas t'en empêcher...
- Je t'avais dit que ce vin, c'est d'la merde ! Pourquoi tu continues d'en racheter alors, hein ?
- Parce que moi, je le trouve délicieux, petit corbeau.
- Hé ! Ne recommence pas à m'appeler comme ça, sinon ça va barder !
- Promis, mon petit corbeau.
- Mais il recommence en plus, le con !
- Ah non, je ne t'ai pas appelé "Petit corbeau" mais "Mon petit corbeau". L'ajout de l'adjectif possessif "mon" modifie le surnom, introduisant une valeur affective, vois-tu ?
- Putain mais v'là-t-il pas qu’il fait à nouveau son dictionnaire ambulant, ce con... On t'a jamais dit que t'étais chiant, comme mec ?
- Voyons... "Adorable", "Extraordinaire", "Epatant", "Trop mignon", "Admirable"... Non, désolé, je n'arrive pas à me souvenir qu'on me l'ai dit un jour...
- Puisque c'est ça, j'me barre, tant pis pour toi !

  Hugin déploya ses ailes et commença à s'envoler dans la pièce, sous le regard amusé du prestidigitateur.

- Tu devrais aller dormir tu sais, les corbeaux ne sont pas censés veiller, la nuit !
- J't'emmerde, connard !

  Et tandis que son oiseau disparaissait, le Chapelier se replongea doucement dans la contemplation du clair de lune.

*


- Qu'est-ce que c'est que ça ?
- Il semblerait que ça soit une maison en bois.
- Merci Aya, jusque là j'avais pu comprendre... Non, je me demandais plutôt ce qu'une maison en bois faisait en plein milieu d'un marais désert et nauséabond ?
- Nauséabond il l'est sans conteste, désert par contre... Il semblerait que ça ne soit pas tout à fait le cas...

  Bast fut le premier à s'avancer et à frapper à la porte. De toute façon, il leur fallait bien savoir s'il y avait quelqu'un ou pas à l'intérieur.
  Ils attendirent pendant quelques secondes, mais pas un bruit ne rompit le silence de la nuit. Finalement, Bast haussa les épaules.

- Bon, commenta Light, tant pis, continuons notre route...

  Alors qu'ils s'apprêtaient à reprendre leur marche, un faible cri transperça l'air :

- Au... Au secours...

  Les trois Tisseurs s'immobilisèrent et se regardèrent. L'appel venait de l'autre côté de l'îlot. D'un accord tacite, Aya et Light firent apparaître leur épée et s'avancèrent prudemment, tandis que Bast serra le poing, assurant leurs arrières.
  Lentement, les deux équipiers s'avancèrent, longeant les murs de la maison de bois. Un nouvel appel, plus faible encore que le précédent, retentit. Aya et Light se regardèrent et hochèrent la tête. Puis ils bondirent. Et ce qui se cachait derrière la cabane leur fit écarquiller les yeux...
  L'autre versant de l'îlot était recouvert par d'épais buissons épineux sur lesquels semblaient pousser d'étranges agrumes marrons. Mais le plus étonnant, c'était qu'une enfant vêtue d'une longue robe noire semblait s'être coincée à l'intérieur de ces buissons, leur tournant le dos. Impuissante, elle agitait faiblement les jambes mais ne parvenaient pas à se dégager.
  Stupéfait, Light trancha les branches qui retenaient la petite, lui permettant de se libérer. Aya fut la première à s'inquiéter de la santé de l'enfant :

- Est-ce que ça ?
- Pfiou oui, grâce à vous ! J'ai eu de la chance cette fois-ci...

  Lorsque Light entendit plus distinctement cette voix, il haussa un sourcil. Et lorsque la personne qu'il venait de secourir se retourna, il comprit ce qui clochait...
  Ce n'était pas une enfant qu'ils avaient sauvé, mais une vieille dame qui devait avoir 80 ans au bas mot, même si elle n'atteignait pas le mètre 20... Son visage, marqué par le poids des âges, était pourtant sans cesse en mouvement et éclairé par un large sourire. Ses yeux verts et versatiles se révélèrent capables de passer d'un soulagement manifeste à une joie malicieuse, avec plus d'énergie que n'en avaient les deux jeunes gens. Avec une vigueur inconcevable, la petite vielle récupéra sa sacoche qui était posée contre un tronc d'arbre, sa canne qui avait roulé jusqu'aux pieds d'un rocher et son turban qui servait à masquer ses quelques cheveux gris éparpillés sur son crâne, avant de présenter à ses sauveurs :

- Bien le merci les enfants ! Je me présente : Je suis Sanatendra, ravie de vous rencontrer !

  Le spectacle que leur offrait cette vieille femme était si étonnant que les deux Tisseurs en restèrent bouche bée, sans même songer à articuler le moindre mot.

- Et bien, vous êtes muets ma parole ?
- Heu, je m'appelle Light...
- Et moi, c'est Aya.
- Voyons voir ça... Deux belles épées, un troisième équipier qui fait le guet là-bas... Vous, vous êtes des Tisseurs !

  Tant en parlant, la dénommée Sanatendra tournait autour des deux jeunes gens, les observant sous toutes leurs coutures. Cette fois-ci, Aya fut la première à répondre :

- Oui...
- Votre maître n'est pas avec vous ?
- Hem... Non, pas vraiment...
- Ah zut, c'est dommage, vraiment dommage... Parce que voyez-vous, j'avais quelque chose à lui dire, à lui aussi... Enfin tant pis, je lui parlerai quand il passera mais... C'est dommage, vraiment dommage.

  Light regarda sa coéquipière, l'air de dire "Un peu timbrée celle-là". Mais déjà, la petite vieille bondissait, laissant les Tisseurs sur place. Elle dut s'arrêter dans sa course et se retourner pour qu'ils la suivent :

- Et bien, vous venez ? Dépêchez-vous, on a pas toute la nuit devant nous !

*


  Les trois Tisseurs regardèrent autour d'eux. Qui aurait cru que la petite cabane en bois était en réalité un véritable laboratoire d'alchimiste ? Des étagères longeaient chaque mur, renfermant des centaines d'herbes, de champignons et de fruits différents. Des tables étaient disposées au hasard partout dans la pièce, renfermant des chaudrons dans lesquels bouillaient d'étranges mixtures. Il n'y avait même pas de lit, seule une petite couchette, posée sur l'une des tables, devait permettre de réaliser un sommeil correct.
  Sans se soucier de la surprise que ses invités éprouvaient à la découverte de ce lieu, la petite vieille déposa sa sacoche sur l'une des étagères et la vida de son contenu, qu'elle déposa soigneusement entre d'autres agrumes identiques. Une fois ce travail terminé, elle se tourna vers les trois Tisseurs et leur sourit :

- Bon, à nous, maintenant. Etant donné que vous m'avez sauvée d'une fin peu glorieuse, je vais tâcher de vous aider dans votre quête.
- Notre quête ? Mais...
- Toi, tu dois être l'ange, pas vrai ? Ca tombe bien, c'est à toi que je dois faire la recommandation la plus importante. "Celui que tu cherches, c'est l'autre, pas celui à qui tu penses. Si tu bats le blanc, le noir te vaincra."
- Mais...
- Bon, au suivant maintenant. Ah non, à la suivante. Pour toi jeune fille, hum... Ah oui : "Ne cherche pas la porte au milieu des cieux ou mille mètres sous terre, elle se trouve sous ton nez, où que tu sois."
- Mais...
- Et enfin, notre troisième gaillard. Ah oui, pour toi, c'est plus triste... "Si tu veux gagner, il te faudra réaliser le plus grand des sacrifices. Tout espoir est inutile, la victoire ne dépendra que de ton bras."

  Les trois Tisseurs restèrent silencieux. Pendant ce temps, Sanatendra bondissait d'étagères en étagères, apparemment à la recherche de quelque chose de très précieux :

- Où est-ce que je l'ai mise, cette potion... Non, c'est pas celle-ci... Celle-ci non plus... Non, toujours pas... Ah, la voilà !

  Elle exhiba fièrement un petit tube de verre à ses invités, refermé à l'aide fin bouchon. A l'intérieur, un mystérieux liquide jaune se balançait doucement.

- Ca, les enfants, c'est une perle de Lug. Vous n'en aviez jamais vu, je parie ? C'est normal, c'est une potion très difficile à réaliser. Si vous buvez, pendant un court instant, vos pouvoirs seront démultipliés. Mais ensuite, vous les perdrez pendant 24h. Utilisez-la précautionneusement, je n'en ai qu'une seule dose. Il faut boire tout le contenu du tube pour qu'elle soit efficace, aussi seul l'un d'entre vous aura la chance de pouvoir s'en servir.

  Light hocha la tête en récupérant le petit tube de verre.

- Et maintenant les enfants, au dodo ! Désolé, je n'ai qu'un seul lit, alors vous vous débrouillerez comme vous pourrez. Moi, je vais me balader dans les marais, donc on ne se reverra pas avant quelques temps. Bonne chance, jeunes Tisseurs !
- Mer... Merci.

  Et sans un mot de plus, la vieille femme sortit de sa maison en sifflotant, s'appuyant sur sa canne pour se déplacer.

*


  Doucement, le soleil se leva, éveillant les marais de sa lumière écarlate. Les trois Tisseurs s'étirèrent en baillant. Ils avaient passé les quelques heures de la nuit qu'ils leur restaient à dormir sur le parquet de la petite cabane en bois. La vieille dame leur avait laissé un grand bol rempli de fruits en guise de petit-déjeuner. Ils le finirent rapidement puis repartirent.
  La nuit avait été humide, aussi faisait-il encore un peu frais quand les trois amis reprirent leur marche. Même sous la douce lueur de l'aurore, les eaux violâtres du marais restaient toujours aussi repoussantes, mais aucun des Tisseurs n'y prêtait attention. C'était avec l'esprit tracassé par les prédictions de cette inconnue qu'ils avançaient... Bast, surtout, ne pouvait s'empêcher de répéter dans sa tête les mots de la vieille dame... "Si tu veux gagner, il te faudra réaliser le plus grand des sacrifices. Tout espoir est inutile, la victoire ne dépendra que de ton bras." Le plus grand des sacrifices ? Est-ce que cela signifiait qu'il allait...?

- Hé Bast, murmura Aya, inutile de t'inquiéter, cette petite vieille paraît gentille, mais je ne pense pas qu'elle ait toute sa tête...
- Comment en être sûr, hein ?
- Parce que si elle pouvait vraiment lire le futur, elle ne serait sans doute pas perdue en plein milieu d'un marais putride... C'est un pouvoir bien trop rare et bien trop précieux pour que les quelques élus qui le possèdent gâchent leur vie dans un tel endroit...
- Aya a raison, Bast, pas la peine de s'en faire pour ce qu'elle a raconté...
- Pourquoi as-tu gardé la potion qu'elle t'a donnée, alors ?
- Et bien, on ne sait jamais... Si on se trouve dans une situation tellement désespérée que la mort n'apparaît que comme la seule issue possible, on pourra toujours essayer d'y goûter... Même si la vieille s'est trompée et qu'il s'agit d'un poison mortel, on n'aura rien à perdre...

  Bast resta silencieux, peu convaincu par les tentatives de ses amis pour le rassurer.
  Leur marche continua ainsi pendant près d'une heure, seulement troublée par les bourdonnements de quelques insectes invisibles. Quelques remous dans l'eau leur laissaient penser que des poissons devaient vivre à l'intérieur, mais il était difficile d'imaginer une quelconque espèce animale capable de survivre à l'intérieur de ce marais putride... Le vent se faisait discret, seules les branches des arbres rachitiques qui remuaient autour d'eux rappelaient sa présence. Et puis, alors que les quatre Tisseurs avaient réussi à se persuader que rien ne pouvait leur arriver à présent, ils le virent.
  Il se tenait debout, face à eux. Un long manteau enveloppait son corps. La brise agitait avec douceur ses cheveux bruns. Ses yeux émeraude, froids, étaient posés sur eux. Pas une expression n'agitait son visage. Mais un simple coup d’œil suffisait à deviner les pensées meurtrières qui l'animaient...

- Des Tisseurs, commenta simplement cet inconnu. Trois misérables Tisseurs. J'ai cru un instant que vous étiez l'avant-garde de l'expédition envoyée par le Conseil, mais non, il n'y a aucun risque, vous êtes trop faibles.

  Aya et Light firent apparaître leur épée. Bast serra son poing. Mais l'inconnu ne fit même pas attention à leur réaction. Il continuait de parler sans que l'on puisse savoir s'il s'adressait à eux ou s'il exposait ses pensées à la brise matinale.

- Votre élimination ne durera qu'un instant, mon rapport ne sera pas en retard.

  Bast s'élança vers lui, le poing armé. Mais Danra n'eut pas le moindre geste de recul. Calmement, il leva la main gauche et plaça sa paume en face de son adversaire.

- Shou, articula-t-il doucement.

  Et Bast fut propulsé une dizaine de mètres plus loin, s'enfonçant dans l'eau verdâtre.

- Il a eu de la chance, commenta Danra, s'il était retombé sur la terre ferme, sa colonne vertébrale aurait été brisée en mille morceaux. Bien, maintenant, à qui le tour ?

  Aya et Light serrèrent la poignée de leur épée avec plus de force. Le combat avait à peine débuté, mais ils comprirent rapidement que jamais encore ils n'avaient affronté un adversaire si puissant...

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Dernière mise à jour de cette page le 12/08/2008
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