CHAPITRE 41 : One hundredth of a second, the time of every life

Tableau chapitre 41

 

  Imaginez un coin perdu au milieu de l'océan, loin, très loin de toute activité humaine. Un endroit si mystérieux qu'il n'est entouré que par une brume meurtrière, occupée à faire couler tous les navires qui auraient l'audace de s'approcher de cette terre maudite. Une île se dresse fièrement ici, une île que les hommes n'osent plus aborder depuis des temps immémoriaux et qu'ils nomment craintivement les limbes. Personne ne sait exactement quelles créatures immondes peuplent cet endroit, mais toutes sortes de légendes circulent. On menace souvent les enfants tumultueux de les envoyer dans les limbes, là où un démon sans nom les dévorera avec une cruauté que personne n'est capable de conter.
  Le pied d'un jeune homme au teint halé, vêtu d'un long manteau blanc, et aux cheveux semblables à la neige hivernale, se posa sur le sable gris. Ce voyageur téméraire portait un masque blanc et avançait d'un pas décidé au milieu de cette terre inconnue.
  De sinistres rochers émergeaient des profondeurs de cette île infernale. Le jeune homme s'appuya contre l'un d'eux et sortit un petit cube transparent de sa poche, qu'il écrasa aussitôt entre ces doigts.
  Le son du verre qui se brise en mille morceaux résonna sur cette plage déserte, repris en écho, d'abord par le bruit inquiétant des vagues, puis par des cris épouvantables.
  Un premier monstre sortit du néant. Une créature à l'aspect humain, mais à la peau grisâtre et aux yeux aussi immenses que sombres. Courbé, les mains griffues dressées vers cet inconnu qui osait l'invoquer ainsi, la créature s'écria :

- Quoi toi vouloir ? Pourquoi toi lancer ce cri qui blesser nous ?

  Le jeune homme aux cheveux blancs ne répondit rien. Il tira simplement son sabre à la lame immaculée et frappa.
  La tête de la créature tomba contre le sable. Pas une goutte de sang ne coula ; son corps disparut aussitôt, transformé en milliers de sombres grains de poussière sombre déjà dissipés par le vent.
  D'autres monstres semblables apparaissaient. Leur nombre semblait infini, à chaque seconde il en arrivait deux fois plus qu'auparavant. Rapidement, le jeune homme aux cheveux blancs se retrouva entouré, cerné de part en part. Pourtant, il conserva son calme presque arrogant.
  L'une de ces créatures s'approcha de lui avant d'ouvrir sa gueule béante et couverte de crocs carnassiers, criant à l'intrus :

- Toi savoir qui nous être, pour attaquer nous ainsi ? Nous être appelés par humains les Brumeux. Toi t'être attaqué à l'un d'entre nous, toi devoir être poursuivi par spectres de la brume jusqu'à fin de ta vie !

  Le jeune homme aux cheveux blancs poussa un soupir dédaigneux. Et brusquement, la pointe de sa lame se figea dans le crâne du Brumeux, qui se décomposa aussitôt. Ses frères se mirent à hurler à la mort pour pleurer leurs compagnons défunts.
  Leur meurtrier se tourna face à la foule et cria :

- Mon nom est Antares. Et je maudis le vôtre jusqu'à la fin de l'éternité.

  Et brusquement, il disparut dans un éclat lumineux qui l'emporta loin, très loin des limbes. Sa silhouette se rematérialisa dans la campagne déserte, tout près de la petite ville de Lever.
  Le jeune homme retira son masque. Aussitôt, son apparence tout entière se métamorphosa. Son manteau disparut, sa peau halée devint livide, ses cheveux se rallongèrent et devinrent blonds.
  Ce n'était plus Antares qui se trouvait là, mais le Coryphée, qui contemplait son masque blanc reprendre la forme d'un visage en train de sourire.
  La première partie de son plan s'était déroulée à merveille. Mais un seul papillon ne suffirait pas à déclencher le cyclone qui sèmerait le chaos sur les deux mondes. Il avait encore beaucoup à faire.
  Il repartit d'un pas léger, joyeux comme la nuit qui s'éveillait, plein d'entrain pour cette nouvelle journée de travail.

*


  Posté au milieu de la neige, un Tisseur nommé Suerto frissonnait à cause du froid. Il détestait cet endroit. Il haïssait sa mauvaise fortune de l'avoir envoyé là-bas. Il s'était engagé dans l'armée pour découvrir des paysages inconnus et exotiques, des plages paradisiaques et brûlantes, pas des montagnes glacées ! Il avait naïvement cru qu'il mènerait la belle vie en devenant un tisseur de néant, mais au contraire, il vivait l'enfer, enchaînant les champs de bataille les uns après les autres, risquant sa vie pour tuer des gens qu'il ne connaissait pas et qui, dans le fond, ressemblaient à ses cousins, à ses parents. Oui, décidément, il rêvait d'une vie meilleure.
  Un épais rayon bleu percuta sa poitrine et le jeta à terre.
  Suerto mourut sans même pouvoir annoncer à ses compagnons que l'ennemi attaquait.
  Ils déferlaient sur la forteresse des Tisseurs. Une cinquantaine de combattants prêts à mourir pour défendre les leurs. On les nommait les Anytes, ceux qui vivaient de l'autre côté des montagnes de l'Est. Ils faisaient partie des rares peuples qui s'opposaient encore aux Tisseurs. Pour le moment...
  Leur peau était halée, leurs yeux très clairs. Ils portaient des tatouages tribaux dont la couleur variait en fonction de leurs mérites. Tous tenaient à la main un long sceptre surmonté d'un orbe bleu, qui concentrait leurs pouvoirs.
  De l'autre côté de la forteresse, les Tisseurs se dépêchaient de se mettre en position. C'était la troisième attaque de la journée. Ils commençaient à être à bout. Les renforts promis se faisaient encore attendre. Depuis le début de la semaine, ils avaient dû abandonner trois de leurs positions. A ce train-là, cette guerre allait tourner à leur défaveur, mais les Conseillers ne semblaient pas vouloir l'étendre. Depuis l'arrivée des Armonys, il fallait avouer que la situation se dégradait partout sur le territoire et que la paix intérieure était prioritaire face aux conquêtes extérieures. Allait donc dire ceci à tous ces hommes qui se préparaient à mourir pour une cause secondaire...
  Les premiers Tisseurs sortirent et commencèrent à affronter leurs ennemis. Les coups se multipliaient, les Maryokus et les rayons énergétiques se croisaient. A chaque fois, une attaque prenait le pas sur une autre et un homme mourait. Parfois, c'était un Tisseur, parfois, un Anyte.
  La seconde garde se préparait à entrer en jeu, bien que leurs ordres soient d'attendre que leurs compagnons n'aient plus aucune chance avant d'intervenir. Certes, en transgressant les règles, ils risquaient de s'épuiser plus vite, ce que désiraient précisément leurs ennemis. Mais leur commandant n'était pas homme à regarder ses subordonnés mourir sans réagir. Un tel comportement lui vaudrait d'ailleurs de perdre son rang quelques semaines plus tard, mais là n'est pas encore le sujet. Car aujourd'hui, cet homme est sans importance dans notre histoire. En revanche, celui qui à cet instant s'avançait d'un pas grave, celui-là tient un rôle essentiel.
  D'un geste, Praek demanda à l'un de ses amis de reculer. Ce n'était pas la peine de gaspiller plus de forces dans cette bataille. Il dégaina son épée. Son aura rouge illuminait les ténèbres de la nuit. Il bondit.

- On ne devrait pas aller l'aider, demanda l'une des jeunes recrues, ce n'est pas lui seul qui va renverser le cours de cette bataille ?

  Durant une seconde, la silhouette lumineuse de Praek s'immobilisa. Ce fut pour voir le sang d'un Anyte couler le long de sa lame. Puis à nouveau, le combattant d'élite s'élança. Il était une forme indistincte et imperceptible, une ombre parmi la nuit. Lorsque finalement il se s'arrêtait, cela signifiait qu'il venait de frapper. Et à chaque fois, un nouvel ennemi tombait. Personne ne pouvait le toucher, on ne pouvait qu'espérer ne pas être sa prochaine cible. Il était un démon insaisissable. Un éclair écarlate.

- Inutile, répondit un homme plus expérimenté, ils sont bien assez. Nos ennemis sont nombreux, vaillants et animés par le désir de défendre les leurs. Mais c’est loin de suffire pour stopper la lame meurtrière d'un combattant d'élite comme Praek.

  L'un des Tisseurs cria. A la dernière seconde, sa lame repoussa le bâton lumineux d'un Anyte. Ce dernier répondit aussitôt en sautant et en lui donnant un coup de pied dans la mâchoire, qui fit tomber à terre l'infortuné Tisseur anonyme. L'Anyte se préparait à porter le coup final. Un premier éclair écarlate trancha son sceptre en deux. Un second transperça son corps de part en part et ne laissa qu'un cadavre inanimé se vidant de son sang sur la neige souillée par cette bataille. Le jeune Tisseur n'eut même pas le temps de remercier son sauveur d'un regard : Praek était déjà reparti.

- Mais enfin, ce n'est qu'un homme, un homme seul ! Il est peut-être plus fort et plus rapide que n'importe lequel d'entre nous, mais si personne ne vient l'épauler, il s'effondrera, lui aussi !

  Praek poussa un grognement et repoussa l'arme qui se jetait vers lui, déséquilibrant son propriétaire, qu'il punit d'un coup rapide dans l'estomac. Puis il s'élança à nouveau. Le rayon bleu qui s'était dirigé vers lui heurta le sol sans faire d'autres dégâts qu'un peu de neige fondue. Et celui qui avait lancé ce sortilège fut châtié d'un coup d'épée plus vif que l'éclair.

- Un centième de seconde, répliqua le vétéran, c'est le temps qu'il faut à la foudre pour toucher le sol. On dit aussi que lorsqu'un homme est sur le point de mourir, il voit toute sa vie défiler devant ses yeux. Ca veut dire que les adversaires de l'éclair écarlate n'ont qu'un seul centième de seconde pour assister au défilé de toute leur vie. Qu'ils aient été rois ou paysans, philosophes ou débauchés, enfants ou vieillards, ça ne change rien. Toute vie, quelle qu'elle soit, tient dans ce minuscule laps de temps : Un centième de seconde.
- Je ne vois pas le rapport avec ce que je te disais juste avant !
- Il n'y en a pas. Mais c'est la seule réponse que je peux te donner. Reste ici, et attends. Dans moins d'un centième de seconde, tout sera terminé.

  Praek, harassé, planta son épée dans la neige et essaya de s'accrocher à elle pour ne pas tomber.
  Autour de lui gisaient plus d'une cinquantaine de cadavres. L'éclair écarlate s'effondra à son tour dans la neige vermeille, toujours vivant mais à bout de force.

*


  Lorsque la sonnerie résonna, Kaermel ne se leva pas tout de suite. Alors que tous les autres élèves se pressaient de rassembler leurs affaires dans leurs sacs, lui, il tourna la tête et regarda le soleil se coucher par la fenêtre. Une nouvelle journée finissait. Enfin, pour lui, elle ne faisait que commencer. Ce soir encore, il allait avoir beaucoup de travail, comme tous les soirs d'ailleurs. Ses recherches étaient longues et fastidieuses, mais il devait les mener à terme. Le vieux comptait sur lui.
  Kaermel soupira, rangea ses affaires et quitta à son tour la salle de cour. Par quoi allait-il commencer ? La bibliothèque, ou bien...
  Il fut interrompu dans ses pensées par la main d'Elena qui se posa sur son épaule. Kaermel n'avait rien contre Elena, il devait même avouer qu'il l'admirait : Elle était intelligente, jolie et elle avait un caractère en acier trempé, de quoi faire passer les blindages de Fort Knox pour des morceaux de papier mâché. Et puis, même si cet idiot de Ray ne s'en apercevait pas, elle se faisait beaucoup de soucis pour lui, et ça, c'était bien la preuve qu'elle était une chic fille, parce que même si Kaermel aimait bien Ray, il était forcé de reconnaître que ce gars était plus égocentrique et renfermé sur lui-même qu'un nourrisson. Même lorsqu'il pensait aux autres, en réalité, il ne pensait qu'à lui. Il semblait voir le monde entier à travers le prisme de sa propre existence et n'était jamais plus égoïste que lorsqu'il se montrait altruiste.
  Bref, Kaermel n'avait rien contre Elena. Seulement, à l'heure actuelle, il avait des choses bien plus urgentes à faire que de lui parler, parce que même s'il ne doutait pas que sa conversation soit passionnante, de ses travaux à lui dépendrait de l'équilibre futur des deux mondes. Autant dire que la jeune fille avait beau avoir de très beaux yeux, elle passait en second plan. Celle-ci, pourtant, ne l'entendit pas de cette oreille, et d'un ton catégorique, elle lança à Kaermel :

- Il faut qu'on parle.
- Mais c'est pas vrai, qu'est-ce que vous avez tous à vouloir me parler ? Depuis mon arrivée ici, je joue vingt-quatre sur vingt-quatre à l'asocial, je mange tout seul, je ne discute avec personne à la récrée ou à l'interclasse et quand je daigne adresser la parole à quelqu'un, ça se résume à "bonjour", "au revoir" ou "merci" ! Je peux pas rester tranquille dans mon coin ? J'aurais pas cru que c'était si dur, de rester sans amis !
- La vie est dure. On va au bord du ruisseau, je te paie à boire en chemin.
- Mais j'ai pas soif ! Et puis je déteste ce ruisseau, il est moche ! Et je suis allergique au foin, y'en a partout là-bas !
- Tu es allergique à l'eau, aussi ?
- Ouais non, ça, ça serait pas trop crédible...
- Dépêche-toi.

  Kaermel soupira et se résigna à la suivre. Ils ne marchèrent que quelques minutes, Lever n'était pas une grande ville et il ne fallait pas longtemps pour passer de l'épicerie la plus proche au petit ruisseau qui fuyait à travers la campagne.
  Elena aimait beaucoup cet endroit. Il était paisible et à l'écart de la ville. Ils passèrent sur une petite route déserte et s'en éloignèrent pour s'asseoir sur l'herbe, à l'ombre d'un arbre, tout près du ruisseau. La jeune fille tendit alors à son camarade une canette de thé glacé, que ce dernier accepta volontiers. Maigre récompense pour l'interrogatoire qui l'attendait, il en avait conscience, néanmoins il trinqua poliment avec elle et but une première gorgée. La boisson fraîche et sucrée dévala sa gorge et le rafraîchit, ce qui était agréable. Puis Elena prit la parole :

- Je t'écoute, qu'est-ce qui se passe ?
- Oh mais j'ai un peu de mal en math, mais je pense me rattraper sur le prochain contrôle...
- Kaermel.
- Pas la peine que j'essaie de jouer à l'imbécile, c'est ça ?
- Ray se comporte bizarrement depuis son retour, mais depuis que tu es arrivé, je ne le reconnais plus !
- Les gens sont rarement ce qu'ils paraissent être, tu sais. Le Ray que tu connais n'est qu'une facette parmi tant d'autres, tu ne peux le voir que comme face à un miroir déformant, ne t'étonnes pas si l'image n'est jamais la même : C'est impossible de le saisir totalement en s'y prenant de cette manière.
- Et comment est-ce que je devrais m'y prendre ?
- Je n'en sais rien moi, il te faudrait plonger directement à l'intérieur de lui ?
- Qui es-tu Kaermel, pour en savoir autant alors que tu viens à peine de le rencontrer ?
- On est pareil lui et moi, je le sens. C'est tout.
- Pourquoi est-ce que vous vous ressemblez autant ?
- Parce que la nature a parfois de drôles de jeu ?
- Je croyais t'avoir dit d'arrêter de jouer à l'imbécile ?
- Tu ne crois quand même pas que je vais te donner la réponse au sens de la vie en cinq minutes chrono dès notre première conversation ? Tu me poses des questions, je t'apporte des réponses, si elles te conviennent, tant mieux, sinon moi je veux bien repartir, je n'attends que ça !
- Qu'est-ce qui le tracasse ?
- La disparition d'Ice, j'imagine. Il se sent responsable de ce qui est arrivé.
- Et qu'est-ce qui est arrivé ?
- Tu devrais le lui demander directement, je peux pas répondre à sa place.
- Il ne me dirait rien, je le connais. On dirait qu'il est persuadé qu'il doit devenir une sorte de héros solitaire, ou...
- Ou un martyre. C'est de ça qu'il rêve. Il agit comme s'il voulait atteindre la plus glorieuse des victoires, mais dans le fond, il n'attend qu'une seule chose : Sa mort. Et depuis des mois, tout ce qu'il fait le prépare à la rejoindre.
- Comment peux-tu en être si sûr ?
- Parce que depuis la minute même où je suis né, je prépare ma mort. Et Ray fait de même. Depuis qu'il a réalisé ce qui l'attendait, inconsciemment, il tisse la toile qui l'étranglera et le condamnera. Tu ne pourras pas l'aider, Elena. Si tu le laisses choisir entre toi et sa destinée, il préféra encore mourir glorieusement plutôt que de vivre heureux. Si tu essayes de le raisonner, il te repoussera, si tu essayes de l'arrêter, il te tuera.
- On est en train de parler de Ray, là, pas d'un tueur psychopathe qui se prendrait pour le messie !
- D'ici peu, la différence va se faire de moins en moins perceptible, crois-moi, mais il ne sera pas le seul à souffrir de cette transformation. Tu veux que je te dise ce que tu peux faire pour l'aider ? Pousse-le simplement à faire les bons choix. Si personne ne le retient, il est si pressé de mourir sous les feux du soleil qu'il brûlera à cause d'une allumette. Crois-moi, Ray a le potentiel pour devenir quelqu'un de grand, mais j'ai peur qu'il se consume trop tôt, il est loin d'être prêt et il commence déjà à perdre pied...
- Comment est-ce que je dois faire ?

  Kaermel pointa du doigt la cannette qu'elle tenait à la main.

- Va le voir. Rappelle-lui qu'il n'y a pas que Sanga, Ice et Enishi et ses petits jeux dans l'univers, mais qu'il existe aussi un autre monde, dans lequel il n'est qu'un simple étudiant sur le point de foirer ses exam' s'il ne se concentre pas plus sérieusement en cours.

  Elena se redressa et le gratifia d'un léger sourire :

- Merci Kaermel.
- De rien, merci pour la boisson. Maintenant, si tu permets, j'ai énormément de travail !
- On a aucun pas de devoirs pour le reste de la semaine.
- Parle pour toi !

  Et sur ces paroles énigmatiques, Kaermel s'éloigna.

*


  Ray montait lentement les marches qui devaient le mener à son appartement. Il était épuisé par cette journée, plus par l'effort qu'il avait dû faire pendant des heures pour rester ancré dans la réalité que par les cours en eux-mêmes.
  Lâchant un profond soupir, il tourna sans entrain la clef dans sa serrure et ouvrit la porte, jeta négligemment son sac par terre avant de se traîner vers son petit salon.
  Quelle ne fut pas sa surprise en y découvrant un parfait inconnu, assis sur son canapé comme si de rien n'était, manifestement occupé à l'attendre. Ray fut si surpris qu'il ne pensa pas immédiatement à le renvoyer dehors à coup de pieds dans le derrière, il commença par l'observer soigneusement.
  Il devait avoir plus de trente ans, presque la quarantaine. Ses cheveux noirs étaient coiffés avec soin et retombaient souplement sur ses épaules. Son regard sombre et perçant le fixait avec une rare intensité. Ses traits étaient durs, son menton recouvert par une fine barbiche. Il apparaissait très musclé, vêtu d'un costume aussi sombre qu'élégant. On sentait à la fois quelque chose d'aristocratique dans son maintien, mais aussi quelque chose du fidèle garde du corps, peut-être par son silence et sa stature.
  Ray secoua la tête pour se réveiller et pointa un doigt accusateur dans sa direction :

- Hé vous ! Qu'est-ce que vous foutez dans mon appart' ?!
- Mon supérieur désirerait vous parler, maître de la foudre.
- Je ne sais pas de quoi... Oh et puis merde, oui je suis le maître de foudre, mais je ne discute pas avec des inconnus patibulaires qui s'introduisent chez moi par effraction, par contre je les honore d'un éclair de ma composition, ça vous tente ?
- Je prends note de votre impulsivité. Je représente une organisation appelée le Pacte de Babylone et je pense que vous devriez écouter ma proposition.
- Vous aussi, vous voulez conquérir le monde et vous pensez que je pourrais vous être utile ? Faîtes la queue, vous passez après les Tisseurs, la Confrérie et les Armonys.
- Oh non, non, loin de nous une telle ambition. Nous essayons simplement de nous faire une place dans les deux mondes, nullement de les assujettir à notre volonté. Notre organisation réunit des gens doués dans leur art et qui ont compris la nécessité d'être unis sous une même bannière pour survivre.
- Et quel est cet art ?
- Jupiter et ses compagnons en étaient de parfaits représentants. Quel malheur que vous et vos amis, vous vous soyez débarrassés de si bons éléments...

  A ces mots, Ray écarquilla les yeux. Il venait soudain de comprendre. Jupiter et sa troupe faisaient partie d'une organisation d'assassins professionnels. Et si ce type s'était introduit chez celui qui avait tué le plus puissant des quatre, ce n'était certainement pas pour bavarder autour d'une tassé de thé...
  Ray serra son poing. De l'électricité se mit à circuler autour. D'une voix moqueuse, il lança à l'assassin :

- Vous voulez venger votre ami ? Essayez donc !
- Je pense qu'en effet, un combat de quelques minutes vous instruira bien plus qu'une conversation de plusieurs heures.

  Le maître de la foudre sourit. Une décharge s'élança alors de son poing et se dirigea à toute vitesse vers l'assassin. Ce dernier se redressa et la balaya d'un puissant revers de la main.
  Ray aurait pu se laisser démonter par la surprise. Mais il avait combattu tant d'adversaires capables de repousser ses attaques à mains nues qu'il finissait par y être habitué. A la seconde où l'assassin s'était redressé, Ray avait fait apparaître son épée. Son éclair s'écrasa contre une armoire à l'instant où lui, il retombait sur son adversaire.
  Avec une agilité que n'aurait pas laissé supposer sa stature imposante, l'assassin réussit à éviter la lame meurtrière, bondissant en arrière, puis, d'un habile jeu de jambe, il fit tomber Ray à terre. L'adolescent n'essaya pas de se redresser immédiatement, il commença par envoyer un Maryoku. L'autre esquiva cette attaque sans difficulté, mais cela laissa à Ray un délai suffisant pour qu'il bondisse et enchaîne en se jetant sur son adversaire.
  Il fallait le reconnaître, l'assassin était un bien meilleur combattant que Ray. L'issue de ce duel ne faisait de toute manière aucun doute, il était évident que c'était le tueur aguerri au manteau noir qui remporterait d'ici quelques paragraphes. Pourtant, même s'il n'en laissait rien paraître, ce dernier était surpris. On lui avait décrit Ray comme un guerrier avec un immense potentiel, mais qui manquait trop d'expérience pour se révéler dangereux aujourd'hui. Pourtant, cet adolescent se battait avec une conviction désespérée et silencieuse qui témoignait d'une certaine forme de maturité. Il était parvenu à composer un style de combat à la fois animal et terriblement humain. Nyx lui avait-elle permis de tant progresser en si peu de temps ?
  Toujours était-il que lorsque le maître de la foudre se redressa et se jeta aussitôt sur lui, l'assassin se retrouva pris au dépourvu et ne parvint pas à éviter cette attaque. Il n'eut que le temps de bander ses muscles. Au moment où la lame dorée percuta son torse, une puissante décharge électrique se répandit dans l'immeuble tout entier. Durant quelques secondes, tous les appareils électriques grésillèrent. Un quadragénaire impatient frappa le haut de son téléviseur pour rétablir l'image. Il retira rapidement la main, frappé par le courant.
  Dans l'appartement de Ray, l'attaque avait été si puissante que la foudre avait percé le mur du fond et avait envoyé l'assassin par l'ouverture béante. Le Tisseur, satisfait, expira bruyamment et s'essuya le front du revers de la main pour faire partir la sueur. Puis il jeta un coup d'œil dans le vide.
  L'assassin flottait dans les airs. Son visage restait toujours aussi fermé, mais Ray croyait décerner une vague lueur d'admiration dans ses yeux. Ou peut-être était-ce de l'irritation ? En tout cas, il était loin d'être gravement blessé. Certes, ses habits présentaient quelques traces de brûlures éparses et une minuscule tâche rouge avait sali sa chemise blanche, à l'endroit précis où l'épée de Ray s'était abattue, mais de là à parler d'une blessure sérieuse...

- Et merde, lui lança Ray avec un sourire amusé, t'as piqué la résistance de Nefertem ou à partir de maintenant, tous mes ennemis vont être aussi solides ?
- J'admets que je suis assez fier de ma résistance, mais je dois reconnaître que Nefertem me dépasse sur ce point. Pour moi, cette attaque était une légère piqûre, pour lui, cela n'aurait pas été plus désagréable qu'une fourmi gambadant sur sa peau.
- Bon, me reste encore deux ou trois petits progrès à faire, mais c'est un début... Au fait, tu as le même pouvoir qu'Uranus, pouvoir marcher n'importe où ?
- C'est un peu plus complexe que cela.
- Tant mieux, parce que je commence à en avoir assez des doublons, deux personnes qui maîtrisent la foudre, l'eau et le feu, plus Denwen qui apparemment touchait un peu à tous les éléments, je commençais à me demander si je ne me trouvais pas dans un roman écrit par un auteur en manque d'imagination !
- Etes-vous prêt à reprendre ce combat ?
- T'es pas un trop prévenant, pour un assassin ?
- Si je désirais vous tuer, j'aurais simplement laissé du poison dans vos tasses et sur vos couverts, je ne serais pas resté ici pour que nous fassions connaissance.
- Pas faux. Une dernière chose, ça te gêne pas de planer comme ça dans les airs ? Non, parce qu'on risque de te voir, tout de même...
- Cette zone a déjà été sécurisée. Sortilège de dilatation visuelle. La magie qui coule dans nos veines brouillerait la vue et tous les autres sens de n'importe quel humain normal qui regarderait par ici. En clair, nous sommes totalement imperceptibles pour les non-magiciens.
- Pratique ce genre de sceau, j'en connais un qui paierait cher pour ça, on doit pouvoir entrer dans les vestiaires des filles sans se faire remarquer, non ?
- En revanche, il va cesser dans cinq minutes, donc nous ferions mieux de terminer ce combat en vitesse.
- Bah, mon maître répète souvent que la vie ne dure pas plus d'un centième de seconde, alors cinq minutes, ça me laisse presque l'éternité pour te battre !

  Et sur ces mots, Ray plongea sur lui. Le bras de l'assassin se dressa devant son visage juste à temps pour le protéger de la lame du Tisseur. Mais au moment du choc, un manteau de foudre les enveloppa tous deux et les accompagna durant leur chute, avant de s'étendre le long du parc, bloquant momentanément tout appareil électromagnétique.
  Les deux combattants se redressèrent immédiatement. L'assassin essuya un peu de sang qui coulait de sa bouche. Les attaques de son adversaire, décidément, étaient plus rudes qu'il ne l'aurait cru...
  Ray prit son épée à deux mains, rassembla ses forces et s'élança. L'homme au manteau noir évita adroitement chacun de ses coups et trouva même le temps de contre-attaquer en lui décochant un violent uppercut. Le maître de la foudre glissa en arrière, mais aussitôt, il reprit son équilibre et riposta en envoyant un puissant croissant de foudre dans la direction de son adversaire.
  L'assassin soupira et tendit le bras. Son épée apparut alors dans sa main et repoussa le Maryoku avant que ce dernier n'effleure sa cible. Ray écarquilla les yeux et détailla l'arme de son adversaire du regard. Elle était presque grande que lui-même et aussi épaisse qu'un bras humain. Composée de diverses couleurs sombres, elle donnait une sensation inédite au maître de la foudre. Il avait l'impression que, de là où il était, il arrivait à sentir l'odeur du sang. Oui, c'était ça. Cette épée majestueuse, qui pourtant semblait encore immaculée, empestait le sang humain. Elle n'était pas seulement un instrument destiné à prendre la vie des hommes, elle donnait l'impression de n'exister que pour les exterminer, comme si c'était son porteur qui n'était qu'un instrument ayant pour but de l'aider à accomplir sa morbide destinée.
  Ray frissonna. L'assassin ne lui laissa pas le temps de se débarrasser de sa peur, il se jeta sur lui. Le premier coup fut si violent que Ray manqua de tomber à la renverse. L'adolescent para le second à grand peine, il repoussa difficilement le troisième. Au quatrième, non seulement il bloqua l'attaque de son adversaire, mais en plus il parvint à le rejeter en arrière.
  L'assassin, surpris, recula d'un pas. A en juger par les attaques que le maître de la foudre avait portées jusque là, il n'aurait pas dû être capable de rivaliser avec lui aussi facilement. C'était comme si, en augmentant, sa propre force attirait celle de son jeune adversaire avec elle. Et le combattant expérimenté savait ce que cela signifiait. L'autre gardait un pouvoir secret en réserve. Ray était en train d'utiliser la marque de l'Epée. Exactement comme il l'avait prévu...
  Le maître de la foudre tendit deux doigts devant lui et envoya un éclair dévastateur. Le sortilège fut si rapide que l'assassin eut à peine le temps d'éviter. Une légère trace de brûlure ornait sa joue, mais l'éclair ne fit que l'effleurer et s'abattit sur un arbre qu'il enflamma. Des cris apeurés résonnèrent à travers le parc, mais aucun des deux combattants n'y prêta attention.
  Ray se sentait bien. Merveilleusement bien. Il percevait chaque goutte de son pouvoir circuler à travers ses veines. Cette sensation était trop jouissive pour qu'il ne se rende compte du danger qu'il courait. Sans se douter de ce qui était en train de se passer, il réunit plus de pouvoir, encore plus de pouvoir. Il se précipita sur son adversaire, plus prompt que la foudre.
  Son épée mit exactement un centième de seconde avant d'atteindre sa cible. L'assassin avait beau être rapide, il ne s'était pas préparé à une telle attaque. Une lame brûlante, à la fois par l'ardeur agressive de son propriétaire et par la foudre qui l'entourait, pénétra sa chair. Lorsqu'elle repartit, elle laissa place à une profonde entaille.
  Mais Ray ne s'arrêta pas là, non. Son arme repartit aussitôt à l'attaque et, si l'assassin n'avait pas bondit dans les airs, il aurait sans doute perdu un bras.
  Il s'immobilisa une dizaine de mètres au-dessus de Ray, le regard aussi sombre que son manteau que le vent agitait. Pourtant, il n'était pas furieux, au contraire. Tout se passait plus ou moins comme il l'avait prévu. Ray, sous ses pieds, poussa un grognement animal. Sa main gauche se referma sur son poignet droit afin de lui permettre de se concentrer pour créer un Maryoku surpuissant. Cette même attaque qu'il avait fait tant et tant de fois, contre Siete, contre le Tifôn, contre Nefertem... Il commença à accumuler toute sa force et à la diriger vers sa lame. Cette opération, il pouvait presque la faire machinalement, à présent : il l'avait répétée si souvent...
  Mais aujourd'hui, son pouvoir débordait. La foudre n'entourait plus seulement son épée, elle se répandait tout autour de lui, d'abord aimantée par son corps, puis s'enfuyant à travers le paysage, frappant au hasard tout ce qui se présenter à elle...
  Ray ne maîtrisait plus rien. Il écarquilla les yeux, horrifié, et lâcha son bras. Mais il était trop tard. Il avait lui-même brisé la barrière qui séparait son pouvoir de celui de son double. Cours d'eau impétueux trop longtemps retenu par un barrage, la force de l'autre Ray déferlait à présent en lui sans qu'il ne puisse l'arrêter ni même la canaliser. Son corps irradiait d'une lumière surnaturelle, la foudre s'échappait de lui...
  Il hurla. Sa terreur, sa honte, son dégoût, tous les sentiments qui agitaient son cœur, il essaya de les repousser en hurlant à plein poumons. Mais en vain. Il était totalement incapable d'endiguer ce flot, aussi faible qu'un nouveau né face à un tel péril...
  Brusquement, le sceau d'Ena se mit à briller sur son front. Il absorba sa force, draina son pouvoir pour arrêter celui de la marque de l'Epée. La foudre arrêta de tourbillonner autour de lui. La lumière cessa d'irradier de son corps. Et lorsqu'il disparut, Ray s'affaissa, à bout de force.
  L'assassin se laissa alors retomber lentement sur le sol. Sa blessure au torse s'était déjà refermée. Ray, pourtant, n'était plus assez fort pour faire un commentaire à ce propos. Ni physiquement, ni moralement...

- Et bien, commença l'homme au manteau noir, ne vous avais-je pas prévenu qu'un combat de quelques minutes serait plus instructif qu'une conversation de plusieurs heures ? A présent, vous et moi savons quel danger vous encourez.
- La ferme... Ne prends pas ce ton supérieur, si j'avais pu maîtriser mon pouvoir deux ou trois secondes de plus, tu serais mort, fauché par un Maryoku titanesque...
- Parce que vous croyez sincèrement que j'étais sérieux ? Le maître de la foudre n'est pas aussi naïf que ceci. Vous savez parfaitement que quelques secondes de plus ou de moins n'auraient rien changé. J'aurais évité cette attaque, quelle qu'elle soit. Et même si elle m'avait touché, elle n'aurait pu suffire à me vaincre. J'ai affronté des adversaires bien plus coriaces qu'un adolescent perdu, et j'ai toujours triomphé.
- C'est pour te la péter que tu as fait tout ce cirque ou tu as quelque chose d'intéressant à me dire ?

  L'assassin ne répondit pas tout de suite. Il attrapa Ray par le bras et, malgré les maigres protestations de l'adolescent, flotta jusqu'à la brèche dans le mur de son appartement. Puis il le laissa s'asseoir sur son canapé et reprit :

- Mon maître désire vous parler, maître de la foudre, et à votre place, j'accorderais une attention toute particulière à ce qu'il a à me dire.
- Je t'ai déjà dit que je n'avais aucune intention de changer de camp.
- Je crains que les Tisseurs, eux, aient bien l'intention que vous ne restiez pas dans le leur. Mais ceci n'a aucune importance. Je ne suis pas ici pour vous proposer de devenir un Babylon's, vous ne réunissez pas les qualités requises. Cela n'empêche que mon maître s'intéresse beaucoup à vous, aussi vais-je exposer deux raisons qui devraient vous motiver à accepter son invitation.
- Lesquelles ?
- La première, c'est que son pouvoir ne connaît aucune limite.
- Oui c'est bon, des mecs aux pouvoirs infinis, j'en ai déjà rencontré plein.
- Vous ne réalisez pas l'étendue de ses capacités. Son pouvoir est tel qu'il est capable de retirer la marque de l'Epée.

  L'ironie de Ray cessa aussitôt. Ses yeux s'agrandirent, miroirs qui trahissaient sa stupéfaction et son intérêt. Un léger sourire effleura les lèvres de l'assassin, qui ajouta :

- Oui, mon maître est capable de retirer la Marque à quelqu'un qui n'a pas encore fusionné totalement avec elle. Vous pourriez être débarrassé de ce fléau et recommencer à mener une vie normale.
- Ok, là, ça commence à m'intéresser. Et la seconde raison ?
- Comme vous le savez, Jupiter faisait partie du Pacte de Babylone. Mon maître s'était particulièrement intéressé à lui et avait placé beaucoup d'espoir dans son potentiel naissant. Il sait beaucoup de choses à son propos. Il connaît son histoire, mais aussi celle de Praek. Et de votre frère, Raïji.

  Ray s'immobilisa. Il ne savait même plus quoi dire. Sa bouche s'ouvrit, mais aucun mot ne put franchir ses lèvres, il se contenta de bredouiller quelques sons incompréhensibles. Jupiter était mort trop tôt pour lui révéler quoi que ce soit à propos de son frère, si ce n'était qu'il avait été corrompu par la Marque, et Praek avait refusé de lui en parler. Pour la première fois depuis le départ de Raïji, depuis huit longues années, il avait une chance d'en apprendre un peu plus sur lui.
  L'assassin se leva, visiblement satisfait, et tendit un carton d'invitation au maître de la foudre, concluant sa prestation sur ces mots :

- Mon maître donne une réception dans deux semaines. Vous êtes bien entendu cordialement invité. Soyez présent, et il répondra à toutes vos questions.

  Enfin, sur ces mots, l'assassin sauta dans le vide, s'envolant vers une destination inconnue. Quelques secondes plus tard, le sceau qu'un membre de sa guilde avait posé cessa de faire effet.
  Ce fut à peu près à cet instant qu'Elena sonna à sa porte. L'adolescent était encore sous le choc des révélations qui lui avaient été faites, à tel point qu'il ouvrit sans même réaliser la portée de sa bêtise. Surpris de trouver la jeune fille devant sa porte, une poche contenant quelques boissons et un DVD à la main, il baragouina, intimidé :

- Mais, heu, qu'est-ce que, pourquoi...
- Salut Ray, je me suis dit que décidément, tu n'avais pas le moral ces temps-ci et que je ne pouvais pas te laisser comme ça. Ca te tente une soirée DVD ?

  Comme son ami restait planté là sans rien dire, elle supposa que cela signifiait qu'il n'était pas contre et le poussa légèrement pour pouvoir entrer.
  Elle découvrit son appartement dévasté, toutes ses affaires sans dessus dessous, les appareils électriques complètement grillés, les meubles renversés, quand ils n'étaient pas brûlés. Lorsqu'elle aperçut une brèche béante dans le mur en face de la cuisine salle à manger, elle hocha gravement la tête, se retourna, l'attrapa par la main et s'exclama :

- Ok, changement de plan, on passe la soirée chez moi.

*


  La nuit était tombée sur la petite ville de Lever. La Veuve Argentée, après s'être cachée toute la journée, illuminait les cieux de ses pâles rayons, comme pour aider Heindoll à découvrir la vérité.
  Le paladin, assis sur le toit d'un immeuble, scrutait le sol à ses pieds dans l'espoir de découvrir le plus petit indice qui pourrait le renseigner sur ce qui était arrivé.
  Le membre de la Confrérie désespérait. Son frère et le partenaire de celui-ci avaient été envoyés à Lever pour surveiller le maître de la foudre. Alors pourquoi n'avait-il plus aucune nouvelle d'eux ? Pourquoi semblaient-ils s'être volatilisés ?
  Le paladin avait cru sentir des résidus de l'aura de son frère dans cet endroit, mais ses yeux ne voyaient rien, pas la moindre petite tâche de sang qui aurait pu le renseigner. C'était comme si Lardesh et Aldanir avaient disparu dans le néant...
  Quelqu'un se mit à pleurnicher près du paladin. Ce dernier se retourna, le visage grave et le regard glacé.
  L'homme qui pleurait portait un masque de théâtre qui empêchait de distinguer son visage. Ses habits, en revanche, semblaient crier pour qu'on les remarque, tant ils témoignaient d'un incroyable mauvais goût. Heindoll n'aurait jamais cru possible que quelqu'un puisse porter une veste à carreaux verts et rouges, alors en plus, y ajouter une cravate violette...
  Lorsque cet homme étrange s'aperçut que le géant le fixait, il redoubla ses pleurs, trouvant toutefois le moyen de geindre de manière à peu près compréhensible :

- Bouhouhou ! C'est si triste ! Ces deux paladins, ils étaient là, juste sur ce toit, et... Bouhouhou !

  Heindoll écarquilla les yeux, possédé par une fureur soudaine et, avec une effrayante vitesse, il attrapa cet inconnu qui se moquait de lui par le col. Il le pencha alors violemment au-dessus du sol, plusieurs dizaines de mètres plus bas, de manière à ce que sa tête pende dans le vide. L'homme au masque souriant cessa de pleurer et remarqua audacieusement :

- C'est haut, n'est-ce pas ? A ton avis, si tu me lâchais, combien de temps il me faudrait pour toucher le sol ?
- Moins de cinq secondes, à mon avis.
- Plus précisément, il me faudrait un centième de seconde, parce que c'est la durée de toute vie.
- Pardon ?
- Laisse tomber, c'est un vieil ami qui avait l'habitude de répéter ça... Bon, si on discutait calmement, en barbares civilisés que nous sommes, hein ?
- Qui es-tu et que sais-tu à propos des paladins qui étaient là ?
- Mon nom, mon nom, tu en as de bonnes, toi, tu me demandes ça, comme ça, innocemment, comme si c'était tout à fait naturel ! Tu ne te rends pas compte, une dissertation entière ne suffirait pas à te répondre, comment veux-tu que je fasse ça en quelques mots ?
- Parce que si tu ne le fais pas, tu laisseras le sol corriger ta dissertation, écrite avec tes boyaux répandus à travers toute la rue.
- Ah non, j'ai déjà essayé de mourir une fois en tombant du haut d'un toit et c'est très douloureux, non vraiment, je préfèrerais encore que tu m'arraches le cœur avec cet étrange gant en fer que tu portes sur la main droite !
- Ton nom !
- Pas la peine de m'agiter comme ça, je vais répondre, je vais répondre ! Tu veux un nom ? J'en ai plein à te proposer, choisis : le Coryphée, l'éphémère au sourire éternel, C, big C, Khaos, Loki... Mais non, fais pas cette tête, je plaisante à propos des deux derniers patronymes !
- Tu penses vraiment être en position de te moquer de moi ?
- Puisqu'on parle de ma position, si tu tiens vraiment à ce que je sois à la merci de ton corps viril, on peut aller négocier dans l'intimité dans une chambre d'hôtel, mais sinon, tu voudrais bien me relâcher ? Parce que bon, j'ai peur que tu fasses tomber mon masque et des comme ça, on en trouve pas facilement, sur Terre !

  Dans un geste plein de rage, Heindoll se retourna et le jeta sur le toit. Le Coryphée fut un peu secoué, mais il se redressa rapidement et épousseta sa veste, avant de déclarer au géant :

- Bon, parlons affaire, maintenant. D'après mes renseignements, tu es le frère de Lardesh, un paladin qui était chargé de surveiller un Tisseur plus ou moins renié par son groupe. Seulement, ton frère et son partenaire ont mystérieusement disparu, je me trompe ?
- Non, je te trouve même merveilleusement informé, à tel point que je ne vois pas qui aurait pu faire le coup, à part toi.
- Le maître de la foudre, peut-être ?
- Il est trop faible pour avoir vaincu deux paladins.
- Je me suis un peu intéressé à ce gamin. Il était aussi trop faible pour vaincre Praek, Jupiter et Sliven, et en plus il a tenu tête à Nefertem, mais non, tu as raison, continuons de le considérer comme un nullos incapable de faire quoi que ce soit avec son épée, il a juste eu de la chance en affrontant quelques-uns uns des meilleurs guerriers des deux mondes, c'est certain.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- Que un plus un fasse zéro, mais j'en ai marre de répéter mes explications à chaque fois que je croise un nouveau personnage, donc pour faire simple, je veux plonger les Tisseurs dans le chaos. Et je pense que commencer par les débarrasser d'un Tisseur élémentaire serait une excellente chose.
- En quoi ça expliquerait ta présence ici ?
- Je suis venu t'apporter l'opportunité de venger discrètement ton frère.
- Qu'est-ce qui me ferait croire que tu dis la vérité ? Comment savoir que tu n'es pas l'assassin de mon frère ou que tu ne me tends pas un piège ?
- Pour la première question, la réponse est très simple. Tu peux analyser mon aura, tu vois bien que je ne suis pas un guerrier, sinon j'irais exécuter mon plan tout seul, comme un grand garçon !
- Désolé, mais je ne te fais pas du tout confiance.
- C'est pas ta confiance que je veux, c'est ton poing, et si possible dans la face du maître de la foudre plutôt que dans la mienne. Donc je te propose un marché : Tu me craches à la figure, tu me poignardes dans le dos à ta guise, mais avant, tu t'occupes du maître de la foudre et tu venges ton frère par la même occasion.
- C'est quoi, ton plan ?
- Bof, tu sais, des plans, j'en ai des tonnes. Mais je suis un artiste moi, je ne dévoile jamais rien avant que le rideau ne se lève, et lorsqu'il le faut, je sais improviser jusqu'à la fin de la pièce. Tiens, tout ce qui te faut savoir se trouve là-dessus.

  Le Coryphée lui jeta une carte de visite. Le paladin l'attrapa au vol et l'examina. Sur le recto, une face blanche avec deux masques de théâtre dessinés en noir. L'un souriait, l'autre pleurait. Au verso, quelques lignes griffonnées à la main. Elles indiquaient l'adresse d'un lycée, une date, le mercredi 7 mars, avec cette simple inscrïption : Pénétrons en territoire ennemi !.
  Aujourd'hui, on était le mardi 6. Que devait-il se passer le lendemain, dans ce lycée ? Le paladin releva la tête pour poser la question à son interlocuteur, mais ce dernier avait mystérieusement disparu. Ses paroles, seulement, résonnèrent encore dans l'air nocturne :

- La vie est si courte, un centième de seconde, ce n'est même pas le temps d'une inspiration, ne gâche pas celle-ci !

  Puis le silence, enfin, retomba.
  Un éclair déchira brusquement le ciel argenté.

Commentaire (0)

Aucun commentaire

Ajouter un commentaire
Vous

Votre message

Plus de smileys

Champ de sécurité

Veuillez recopier les caractères de l'image :



Dernière mise à jour de cette page le 07/12/2008
Creative Commons License
Cette création est mise à disposition sous un contrat Creative Commons.

Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com - Signaler un contenu illicite - Voir d'autres sites dans la catégorie Littérature
Videos Droles - Clips musique - Cours création de site web