Sarah était en train de reposer son rouge à lèvres lorsque la voix de son mari résonna une nouvelle fois dans la maison pour l'appeler. Elle soupira en songeant à l'humeur calamiteuse dans laquelle il se mettait, juste parce qu'ils allaient passer la soirée chez ses parents à elle.
Laura, leur fille aînée âgée de 14 ans, semblait partager l'avis de son père et aurait préféré passer une soirée tranquille à la maison. Le cadet, au contraire, attendait le départ avec impatience.
Quelques minutes plus tard, tout le monde était dans la voiture. La nuit était totale, la lune semblait s'être camouflée derrière des nuages sombres et opaques. Lorsqu'ils quittèrent la ville, seule la lumière de leurs phares permettaient d'éclairer la route sinueuse qu'ils empruntaient.
Comme toujours, les enfants se chamaillaient à l'arrière, mais cette fois-ci ils étaient particulièrement bruyants et pénibles. Furieuse, leur mère se retourna et leur cria :
- Taisez-vous un peu, vous ne voyez pas que votre père essaye de se concentrer pour conduire ?!
A cet instant, une voiture folle débarqua subitement d'un coin de la route caché par la montagne. Le père écarquilla les yeux et donna un violent de coup de volant vers la gauche pour essayer de l'éviter.
Violent, trop violent. Leur voiture quitta la route et commença à dégringoler. Terreur, cris, panique, sang. Puis les ténèbres s'abattirent...
Un seul enfant survécut à ce désastre. Le cadet, alors âgé de 11 ans à peine. Un petit garçon aux cheveux bleus, appelé Ice.
Quelques mois plus tard, Ice était assis sur une balançoire, seul dans la cour d'un orphelinat. Personne dans sa famille ne pouvait le prendre en charge, ou plutôt ne voulait. Et lui détestait cet endroit, il ne rêvait plus que d'une chose, que les cours reprennent et qu'il puisse s'enfermer dans ses cahiers, dans les livres, dans n'importe quoi qui lui permettrait de fuir ce monde décevant à qui il devait la mort de sa famille...
Un enfant blond d'à peu près son âge s'approcha de la balançoire et s'écria :
- C'est bon, ça fait un moment que t'es là, c'est mon tour maintenant !
- Pas avant que j'aie terminé.
- Tu sais pas à qui tu parles, hein ?
Le petit blond tendit sa main dans sa direction. Subitement, un minuscule éclair s'en échappa et frappa Ice, le chatouillant légèrement. Très fier, son "adversaire" s'écria :
- Je suis Ray et j'ai des pouvoirs magiques moi, alors dégage ou je te transforme en un tas de cendres !
Le visage d'Ice se fendit d'un sourire intéressé. Alors ça, c'était peut-être le meilleur moyen d'oublier ce monde décevant...
Cinq ans plus tard, ce sourire avait totalement disparu. Tandis qu'il sombrait dans les profondeurs de l'océan, son visage était totalement amorphe. On ne pouvait plus y lire ni joie, ni peine.
Le silence... Ice avait toujours adoré le calme et le silence sous-marin. Parfois, il passait des heures dans la piscine, à se laisser porter par les eaux pour se détendre. Il engouffrait sa tête sous la surface et restait là une minute entière, puis reprenait son souffle et recommençait. Aussi n'était-il pas déçu de devoir mourir ici et maintenant. Il estimait que la noyade était la plus douce des morts possibles. Il suffisait de ne pas espérer, de pas s'agiter. Cela ne serait pas difficile, il était incapable de bouger. L'air se raréfiait dans ses poumons, tout disparaissait autour de lui. Il y était presque, bientôt, tout serait fini...
Une main l'attrapa brusquement par le col et le hissa sur la terre ferme.
Enishi dormait profondément, serré contre la paroi de la caverne, lorsqu'un rire effrayant déchira l'air. Machinalement, le jeune homme grogna :
- Putain Sanga, va éteindre la télé, ils passent encore un film d'horreur débile...
Alors qu'il commençait à se rendormir, il se rappela que cela faisait des semaines qu'il n'était plus chez lui et donc qu'il n'avait pas de télé autour de lui.
Il haussa les épaules et referma les yeux. Puis il se redressa brusquement en réalisant que s'il n'y avait pas de télé à proximité, alors cela signifiait que ce rire venait d'autre chose que d'un téléviseur !
Alors que ses yeux essayaient de s'habituer à la noirceur de la nuit, il commença à distinguer une silhouette à l'entrée de sa grotte. Un homme petit et bossu, qui les regardait en se frottant les mains. Un rire sinistre s'échappait de sa gorge.
- Putain, grommela Enishi, alors lui, il a vraiment une gueule de méchant. Je parie que tu fais partie de la Confrérie, hein ? Par contre t'es con, tu t'es gouré d'uniforme, c'est pas celui-là le bon !
- Hihihi, c'est parce que je ne suis pas un paladin, moi !
- Ah dommage, t'es rien qu'une petite merde alors ? Moi qui espérais pouvoir briller dans un magnifique combat, je vais te massacrer en trois secondes dans ce cas...
- Pousse-toi Enishi !
Kin se jeta sur son ami et le plaqua au sol. Enishi, apeuré, le regarda avec de grands yeux :
- Ecoute mec, je suis que je super séduisant, mais je préfère les filles, alors s'te plaît, ne fais pas comme la démone de tout à l'heure !
- Crétin, tu ne vois pas qu'il allait t'envoyer une boule d'énergie dessus ?
Kin roula sur le côté et se redressa pour frapper son adversaire. Malheureusement pour lui, par réflexe, il arma son bras droit et s'aperçut à sa grande surprise qu'il n'arrivait pas à entourer son poing de flammes. Il se rappela alors qu'Assia lui avait tranché ce poignet.
Le membre de la Confrérie se fendit d'un nouveau rire aussi effroyable que les précédents et dessina un symbole obscur dans les airs. Aussitôt, un mur d'énergie sépara Kin de son allié.
- Mon nom est Rak'Al'Ker, déclara le bossu avec un sourire qui n'augurait rien de bon, et je suis un Recruteur. Félicitations mes amis, le Maître en personne vous a désignés pour devenir les nouveaux adeptes de la confrérie de l'Epée.
Et tandis qu'il éclatait d'un rire affreusement sinistre, une boule d'énergie blanche apparut dans sa main droite.
Ice ouvrit les yeux. Un soleil éclatant brillait au-dessus de sa tête. Il était allongé contre un duvet de sable blanc, merveilleusement confortable. Un silence absolu régnait, seulement troublé par le bruit des vagues qui venaient s'échouer à quelques mètres de lui. Jamais le maître de l'eau n'avait posé les pieds dans un endroit aussi paisible.
- Je suis au paradis ?
Tout en adressant cette question aux mouettes qui décrivaient des cercles près des nuages, il se redressa. A sa grande surprise, il s'aperçut qu'il n'avait pas mal. Il regarda ses mains, elles ne portaient aucune trace de la moindre trace. Comme s'il ne s'était rien passé...
Une voix féminine troubla le silence pour répondre à sa question :
- Pas encore, mais si tu continues comme ça, ça ne tardera plus.
Ice écarquilla les yeux et se retourna. La femme de tout à l'heure était derrière lui, assise sur un rocher. Elle lui adressa un sourire réconfortant et lui fit signe d'approcher. L'adolescent hésita un instant puis s'exécuta. Après tout, il lui devait sûrement la vie...
- Où sommes-nous ?
- Dans une autre dimension, que l'Empereur a créé pour nous et qui n'est accessible qu'à partir de ton esprit.
- Nous ?
- Je m'appelle Hiyasu. Nous, ce sont mes amis et moi, les autres Tisseurs élémentaires.
- Une seconde, vous voulez dire que...
- Oui Ice, c'est exact. Je suis le maître de l'eau.
- Mais c'est impossible, je veux dire, c'est moi le maître de l'eau !
- L'un n'empêche pas l'autre. Il ne peut y avoir qu'un seul maître de l'eau en même temps, mais cet endroit est en dehors du temps humain. Je suis le premier maître de l'eau, si tu préfères.
- Et pourquoi est-ce que vous m'avez sauvé ?
- Tout d'abord, je ne t'ai pas sauvé, je t'ai simplement amené ici pour te parler. Ton corps est toujours en train de couler au large de Nyx, mais encore une fois, cet endroit n'est pas soumis au même temps qui s'écoule sur Terre ou sur Nyx. Tu peux passer l'éternité sur cette île sans qu'il ne s'écoule une seule seconde chez toi.
- Vous n'avez pas répondu à ma question.
Hiyasu sourit et se leva à son tour, croisant ses jolis bras autour de sa poitrine.
- Tu es du genre têtu toi, n'est-ce pas ? Je t'ai sauvé parce que tu peux me voir. Tu sais, je ne quitte jamais des yeux mes successeurs, mais il est rare que eux, ils parviennent à poser les yeux sur moi..
- Pourtant je n'ai rien fait de spécial pour y arriver...
- Cela signifie que tu es prêt.
- Prêt pour quoi ?
- Pour passer l'épreuve. Tu t'es déjà demandé ce que les Tisseurs élémentaires avaient de plus que les autres, n'est-ce pas ? Après tout, beaucoup de Tisseurs sont capables de maîtriser les éléments, mais seulement une poignée héritent de ce titre.
- Neptune maîtrisait effectivement les eaux, et bien mieux que moi.
- Mais l'Empereur a rapidement compris qu'il n'avait pas l'âme d'un Tisseur élémentaire, voilà pourquoi il lui a refusé ce titre.
- Pourtant, il est digne que moi de le porter, il m'a battu à la loyale lors de notre dernier combat.
- C'est là toute la différence. Lui ne peut supporter l'humiliation de ne pas être le maître de l'eau, toi tu te fiches de ce titre. C'est pourquoi tu le possèdes et pas lui.
- Etrange logique...
- C'est une question de dignité, mais ce n'est pas important pour l'instant. Je suis ici pour te transmettre les véritables pouvoirs du maître de l'eau. Les miens.
- Ca veut dire que je peux hériter de toute votre force ?
- Tu ne serais pas capable de la contrôler. Mais je peux t'apporter mon soutien et te prêter, pendant un temps limité, une partie de mes pouvoirs, en effet.
- J'avoue que ça me serait assez utile, parce que lutter contre la marque de l'Epée avec mes capacités actuelles...
- Ce n'est pas si simple. Avant toute chose, tu dois passer une épreuve qui prouvera définitivement que tu es le maître de l'eau. Si tu y parviens, tu pourras invoquer ma force sous des conditions spéciales, mais si tu échoues, tu perdras tes pouvoirs à jamais.
- Quelles sont les chances de réussite ?
- En général, c'est du 50-50.
Ice hésita un instant. Il se tourna vers la mer pour la contempler. Essayer de s'imprégner de sa sagesse millénaire, de se fondre à l'intérieur du mouvement des vagues pour calmer les battements de son cœur. Pouvait-il prendre une décision aussi importante sans examiner posément la situation ? Pouvait-il risquer de perdre tous ses pouvoirs, même si la situation lui semblait désespérée ?
Finalement, il inspira un grand coup, se retourna vers Hiyasu et donna sa réponse :
- Je refuse.
- Pardon ?
- Je ne suis pas digne d'être le maître de l'eau. Neptune m'a arraché ce titre dans un combat à la loyale, je ne peux pas l'accepter avant de l'avoir repris de mes propres mains.
- Tu n'es pas obligé de passer l'épreuve aujourd'hui, je reviendrai te voir de temps en temps, mais pour ça il faut que tu survives et sans mes pouvoirs, tu n'as aucune chance de vaincre Ray.
- Dans ce cas, faîtes-moi passer une autre épreuve pour que je puisse les utiliser exceptionnellement aujourd'hui, mais je ne peux pas accepter d'avoir les avantages d'un titre que j'ai perdu.
Le regard d'Ice exprimait une détermination sans faille. Hiyasu sourit, elle comprenait à présent pourquoi c'était cet enfant parmi tous les autres que l'Empereur avait choisis. Oui, ce gosse lui plaisait bien.
- Très bien, finit-elle par répondre, ta probité te fait honneur. A titre exceptionnel, j'accepte de te prêter une partie de mes pouvoirs pour quelques minutes.
- Quelques minutes seulement ?
- Tu n'as pas idée de ce que cela fait d'être véritablement le maître de l'eau, mais tu ne vas pas tarder à t'en rendre compte.
Brusquement, Ice ouvrit les yeux. Il était en train de se noyer, à quelques mètres des côtes de Nyx. Mais surtout, il sentait à présent une force incroyable parcourir ses veines.
Les eaux furent secouées par une puissante explosion, comme si une bombe avait éclaté à l'intérieur même de l'océan. Ray se retourna vers l'origine de cette secousse.
Ice était déjà dans son dos. Son long manteau blanc, sous lequel apparaissait une mystérieuse tenue azur, flottait sous la force du vent et un flot aqueux tourbillonnait sans jamais s'arrêter autour de sa lame.
Des bras faits d'énergie immobilisaient à présent Kin. Le jeune homme avait beau se débattre, ses efforts restaient vains. Il était piégé à l'intérieur d'une cage énergétique, avec ce dénommé Rak'Al'Ker comme seule compagnie.
- Inutile de te débattre, hihihi ! Ca ne sera pas long, tu vas voir.
Le bossu fit un pas de plus dans sa direction. La boule lumineuse qu'il tenait à la main brillait de mille feux, sous le regard apeuré de la lune. Il la tendit dans la direction de Kin :
- Tu vois, dès que ce sceau te touchera, le pouvoir de la Marque t'envahira et tu te soumettras à la divine volonté de l'Epée ! Hihihi, on ressent à peine la douleur, tu verras !
Un croissant de flammes heurta la surface du mur. Rak'Al'Ker soupira et se tourna vers Enishi :
- Inutile, ce n'est pas un Maryoku qui détruira mes superbes créations. Patiente encore un peu, je serai bientôt à toi.
- Hé l'affreux, baisse ce mur et viens te battre ici, si t'es un homme !
Le bossu fronça les sourcils :
- Ne m'appelle pas l'affreux, face de singe !
- T'as les chocottes de m'affronter hein, tu fais dans ton froc rien qu'à l'idée de t'approcher de moi, c'est pour ça que tu te protèges derrière ce minable petit mur ! Poule mouillée va, bot, bot, bot !
Et Enishi commença à imiter une poule en train de caqueter. Kin faillit se mettre à pleurer. Il était sur le point de se faire corrompre pour une marque maléfique et tout ce que son allié trouvait pour le sortir de là, c'était d'essayer de blesser l'honneur de son adversaire avec une répartie indigne d'un enfant de cinq ans ? Pour la centième fois, il maudit sa mauvaise fortune de lui avoir donné un allié aussi inutile.
Contre toute espérance, le visage de Rak'Al'Ker se contracta. Il était visiblement furieux et se mit à crier :
- Arrête ça, arrête ça !
- Poule mouillée, poule mouillée ! Bot, bot, bot, booot !
- ARRETE CA !
Un autre bras énergétique bondit brusquement de la paroi du mur et attrapa la taille d'Enishi. L'adolescent n'eut que le temps de déglutir. Ensuite, le bras se rétracta et son corps heurta à toute vitesse la paroi du mur d'énergie.
- Ouille, eut-il le temps de grommeler.
Puis il s'effondra contre le sol, assommé. La cage de Rak'Al'Ker disparut alors et le petit homme se baissa au-dessus de son adversaire, lançant avec hargne :
- Alors, c'est qui le minable, hein ?
- Pudain, bon nez...
Enishi commença à se redresser. Le Recruteur eut un frisson et bondit en arrière. Sa boule lumineuse avait à présent disparut et il recommença à exécuter quelques signes dans les airs. Brusquement, Enishi se retrouva accroupi et recommença à imiter une poule en train de caqueter.
Kin était toujours immobilisé par un bras énergétique, qui le serrait par le cou, mais il trouva en lui la force de crier :
- Arrête ça, imbécile, et affronte-le !
- J'y peux rien, je contrôle plus mon corps ! Bot, bot, booot !
- Alors, grogna Rak'Al'Ker avec un sinistre rictus en guise de sourire, c'est qui la poule mouillée, hihihi ?
- C'est quoi ces sorts de merde ?! Bot, bot, bot !
- Les pouvoirs de ceux qui savent manier les sceaux antiques sont illimités ! A présent, tu vas imiter un poisson qui s'étouffe hors de l'eau !
- Noooooooooon bloup ! Bloup, bloup, bloup !
Enishi, couché de profil contre le sol, se dandinait de manière ridicule et essayait désespérément d'avaler un peu d'air. Rak'Al'Ker éclata de rire.
Kin, qui essayait de se libérer depuis tout à l'heure, parvint enfin à briser le bras qui le retenait et envoya un faisceau de flammes sur le Recruteur.
Ce dernier hurla de peur et parvint à éviter in extremis d'être embrasé par le souffle du phœnix. Il roula contre le sol sur quelques mètres avant de reprendre enfin son équilibre.
Lorsqu'il se redressa, la marque de l'Epée brillait sur son front. Ses yeux avaient également changé, ses pupilles et ses iris avaient disparu, remplacés par deux symboles étranges qui brillaient d'une lueur pourpre.
- Très bien, puisque vous me mettez au défi, je vais vous montrer le véritable pouvoir des manieurs de sceaux !
Ice ferma les yeux. Cette sensation était extraordinaire, il avait l'impression que le monde entier filait à travers son âme. Il sentait le souffle de l'univers battre à travers son cœur. Voilà donc ce que c'était, être un véritable Tisseur élémentaire ? A présent il comprenait les réactions de son ami, si la Marque ne procurait ne serait-ce que le dixième de cette sensation, peut-être que lui se serait damné pour pouvoir l'éprouver à nouveau !
Ray s'élança. Quelques minutes plus tôt, Ice parvenait à peine à distinguer les mouvements de son adversaire tant ils étaient vifs et adroits. A présent, chacun de ses gestes lui paraissait malhabile. L'épée du maître de la foudre s'abattit vers lui avec une lenteur extraordinaire. Ice soupira, la repoussa d'un coup rapide et se jeta.
Il s'arrêta quelques mètres plus loin et regarda sa lame. Elle était tâchée de sang. Il se tourna vers Ray.
Une large blessure entaillait son flanc. Mais l'adolescent ne réagissait pas. Il ne semblait même pas s'être aperçu qu'il venait d'être touché. Il bougeait lentement, si lentement...
Et puis brusquement, il s'anima et se retourna. Il n'y avait pas de trace de douleur dans ses yeux, seulement un peu de surprise. Alors, Ice comprit. Sans le savoir, il venait d'utiliser la célérité, ou un sortilège semblable. A nouveau, il s'élança.
Ray envoya ses éclairs dans l'espoir de le faucher. Ice s'arrêta et ferma à nouveau les yeux.
Il sentait chaque goutte d'eau autour de lui. Pas comme au début de ce combat, non. Il avait l'impression que chaque goutte d'eau faisait partie intégrante de lui-même, au même titre que ses bras ou ses jambes. Il n'avait même plus besoin de se concentrer sa magie à l'intérieur des flots pour les contrôler, est-ce nécessaire pour bouger un muscle ?
Des pics de glace bondirent de la surface de l'océan et bloquèrent chaque rayon électrique. Une seconde fois, l'épée d'Ice s'apprêtait à trancher le corps du maître de la foudre, mais celui-ci réagit brusquement et para son coup avant de se dégager et de sauter en arrière.
La surprise dans ses yeux avait laissé place au plus vif intérêt :
- Alors c'est bien ça, tu es capable d'utiliser la célérité ?
- Mieux que toi-même, si j'en juge par l'accélération de ton souffle.
- Mon souffle ne s'est pas accéléré.
- Ray, ça ne sert à rien d'essayer de frimer pour m'impressionner, tu respires tellement fort que ça me casse les oreilles, ça se voit dans toute ta physionomie que ton dernier mouvement t'a épuisé !
- Je ne plaisante pas. Je ne suis pas fatigué, ou à peine.
Le maître de l'eau fut encore plus surpris que son interlocuteur. Il n'en doutait pas une seule seconde, Ray commençait à fatiguer. Mais pourtant, il n'en avait pas encore conscience, alors comment était-ce possible ? Est-ce que ce nouveau pouvoir l'avait rendu sensible au point de lui permettre de percevoir des détails infimes qui passeraient inaperçus aux yeux de tous les autres ?
A nouveau, des éclairs se jetèrent dans sa direction. Ice n'eut même pas besoin de faire appel aux vagues qui clamaient leur soutien près de lui, l'humidité présente dans l'atmosphère fut suffisante. Il forma de fins miroirs de glace, juste assez solides pour bloquer chacun de ces éclairs. Chacune de ces créations alliait rapidité et efficacité. Ces qualités, ajoutées à sa vitesse actuelle, le rendait virtuellement invincible, même pour quelqu'un du niveau d'un paladin.
Une seconde fois, l'épée du maître de l'eau entailla la chair de Ray. Acculé, l'adolescent réunit ses forces pour éviter une nouvelle attaque. Il était à présent privé de toute forme de riposte, il ne lui restait plus qu'une seule solution : fuir.
Huit tentacules gigantesques, entièrement composés d'eau, émergèrent de la surface des flots et se précipitèrent sur le maître de la foudre. Il parvint avec adresse à éviter la charge du premier, roula pour ne pas être touché par le second. Le troisième l'effleura, mais il parvint à conserver toute son attention et esquiva le quatrième. Il bondit dans les airs lorsque le cinquième s'approcha, repoussa le sixième d'un Maryoku. Ses pieds effleurèrent le sol, mais une fraction de seconde trop tard, car le septième tentacule s'enroula autour de lui. En un éclair, tous les autres le rejoignirent et Ray commença à étouffer, piégé à l'intérieur de cette immense masse aqueuse.
Ice ferma les yeux. Il savait que son ami ne pouvait pas l'entendre, mais il murmura quand même :
- Je crois que ce sort a un nom. Le tombeau des glaces éternelles. Oui, c'est bien ça. Le tombeau des glaces éternelles...
Et brusquement, toute l'eau qui étouffait Ray se mit à geler. C'était comme si un pieu gigantesque se dressait vers les cieux pour leur demander de contempler ce coup d'éclat et de témoigner de la victoire du maître de l'eau.
Ice se retourna. Il ne tirait aucun triomphe de l'issu de ce duel, aucune satisfaction. Il fit un pas en avant.
Puis se retourna brusquement. Il l'avait senti. Comme un battement dans la glace.
Une seconde plus tard, le pic de glace explosa en mille morceaux et un gigantesque croissant de foudre se dirigea vers le maître de l'eau. Heureusement pour lui qu'il avait senti cette attaque venir, car il réussit à dresser devant lui un bouclier glacé qui bloqua le Maryoku de son adversaire.
Ray retomba agilement sur un rocher plat. Son visage avait bleui à cause du froid, mais la magie qui coulait dans ses veines le réchauffait déjà. Un mince sourire demeurait figé sur ses traits :
- Voilà qui est intéressant. Je retire ce que j'ai dit, Ice. Cette bataille est bien loin d'être stupide... Je ne sais pas quel est ce nouveau pouvoir, mais promets-moi juste une chose : Tiens le coup, le plus longtemps possible. Voilà enfin l'occasion d'éprouver pleinement ma liberté, ne me déçois pas, je t'en supplie !
Il ramena son épée en arrière, prêt à charger un nouveau coup. Ice attrapa son arme à deux mains.
Puis tous deux s'élancèrent.
Kin se trouvait au milieu des arbres et des buissons, totalement immobile. Les paupières closes, il parvenait même à distinguer la direction du vent qui courait dans ses cheveux.
Puis brusquement, il bondit. Lorsque son saut eut atteint son apogée, le jeune homme roula sur lui-même, dans les airs. Trois rayons d'énergie frappèrent un rocher près de lui, mais le Tisseur ne fut pas touché. Lorsque ses pieds retombèrent sur la terre ferme, il envoya un faisceau de flammes derrière un tronc d'arbre. Un cri de douleur résonna.
Puis Enishi sortit en courant, concentrant son attention à essayer d'éteindre les flammes qui avaient embrasé ses cheveux. Lorsqu'il eut réussi, il dressa un doigt accusateur face à Kin :
- Espèce de crétin, je suis ton allié, pas ton ennemi, je te rappelle !
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Kin :
- Tu as commis deux erreurs. Premièrement, Enishi ne serait pas aussi calme si je l'avais réellement touché. Il aurait couru dans tous les sens en hurlant qu'il avait mal et en m'ordonnant d'éteindre ces flammes et aurait commencé sa phrase par un « Putain ».
Enishi écarquilla les yeux et, brusquement, son apparence se modifia. Il rétrécit, ses traits se métamorphosèrent. Une seconde plus tard, c'était bel et bien Rak'Al'Ker qui se tenait face à lui. Le petit homme éclata d'un rire sinistrement aigu :
- Mince, et moi qui me croyais un bon imitateur ! Et ma seconde erreur ?
- Enishi n'aurait pas réussi à éteindre ces flammes aussi rapidement.
Kin sourit et envoya à nouveau le souffle du phœnix sur son adversaire. Les yeux rouges de Rak'Al'Ker se posèrent sur ce faisceau de feu. Les flammes se changèrent alors en gouttes d'eau inoffensives qui n'eurent d'autre effet que de rafraîchir le Recruteur.
- Inutile, s'écria ce dernier, personne ne peut vaincre ceux qui manient les sceaux ! Mes pouvoirs sont virtuellement sans limite, alors que les tiens sont si réduits !
Des racines sortirent alors du sol et s'enroulèrent autour de membres de Kin pour le paralyser. Rak'Al'Ker leva un doigt vers lui :
- Et maintenant, l'apothéose ! Je n'ai pas le droit de te tuer, mais si tu perds connaissance par manque d'air, j'imagine que le Maître ne m'en voudra pas. Etouffez-le !
Un gigantesque croissant de flammes s'abattit alors sur Rak'Al'Ker. Enishi s'avança tranquillement :
- Alors le minus, tu surveilles même pas tes arrières ?
Les flammes qui brûlaient le Recruteur disparurent alors, transformées en un simple souffle de vent. L'adepte de la Confrérie, couvert de brûlures, se tourna alors son adversaire, qui lui adressa un sourire méprisant :
- T'as eu chaud, hein ? Haha, mais elle est géniale celle-là ! « T'as eu chaud, hein ? » Vous avez compris ? Chaud, parce qu'il a eu du bol d'être encore vivant, mais aussi parce que le feu qui le cramait, il était chaud ! « T'as eu chaud, hein ? »
Le maître du feu tomba alors à genoux, serrant sa gorge sèche. Sa peau était devenue rouge, un brasier intérieur commençait déjà à anéantir chaque goutte d'eau de son corps. Ce fut au tour de Rak'Al'Ker d'éclater de rire.
Avant d'être percuté par un puissant faisceau de feu. Enishi se redressa alors et, le temps que son adversaire se débarrasse à nouveau des flammes qui léchaient son corps, abattit son épée sur lui. Le Recruteur n'eut que le temps d'écarquiller les yeux. Son sang s'envola dans les airs et éclaboussa les deux Tisseurs. Puis son corps retomba contre le sol, inerte. Les flammes terminaient de dévorer son cadavre.
Tout en faisant disparaître son épée, Enishi s'exclama :
- On devient de plus en plus bons, quand même !
A peine eut-il fini de prononcer ces paroles qu'une douleur intense le terrassa et qu'il s'effondra à genoux.
Ray sauta. Son pied effleura la surface de l'océan durant une fraction seconde, mais avant qu'Ice n'ait eu le temps d'en prendre le contrôle, il avait déjà disparu et s'arrêtait juste en face du maître de l'eau. Son épée, elle, continua sa course.
La lame d'Ice l'arrêta et la repoussa. Ray bondit en arrière et évita avec adressa sa morsure, tournoyant sur lui-même pour placer une contre-attaque aussi vive que l'éclair à qui il devait ses pouvoirs. Mais son adversaire fut subitement emporté par les flots, qui l'attrapèrent et l'attirèrent vers les profondeurs de l'océan, là où il était à l'abri des coups de son ancien ami.
Ray se précipita sur un rocher et envoya un Maryoku dans l'eau, espérant que l'électricité qui se répandait toucherait Ice. C'était peine perdue, car l'adolescent était déjà dans son dos, un sourire malicieux au coin des lèvres :
- Tu espérais que la même tactique marcherait autant de fois ?
- Ca aurait été te sous-estimer, mais il fallait tout de même que j'essaye.
- Tu comptes continuer encore longtemps, comme ça ?
- Jusqu'au lever du soleil s'il le faut.
- La nuit vient à peine de tomber je te signale.
- Tu ne comprends pas, Ice... C'est normal, personne ne réalise l'importance de la liberté tant qu'il n'est pas privé. J'ai passé toute ma vie enfermé dans cet esprit frustré et velléitaire. A chaque fois que Ray désirait se venger, à chaque fois qu'il serrait son poing et qu'il se préparait à frapper, j'étais là, tout proche.
- Et il ne t'écoutait jamais, hein ? Quel dommage, Ray si sage, qui l'aurait cru !
- Tu ne comprends pas ! Je n'ai pas choisi d'être ce que je suis ! Pire encore, je ne suis qu'une ombre créée par la frustration et l'envie d'un être faible, toute ma vie je n'ai été que le reflet de ce à quoi il aspirait. Mais aujourd'hui, aujourd'hui pour la première, j'ai la chance de pouvoir être ce que je veux ! De décider par moi-même de ce que je dois être ! Mais tu ne peux pas comprendre, pas toi qui es libre depuis ta naissance. Mais si tu ne meurs pas ici et maintenant, tôt ou tard tu réaliseras à ton tour quel était le bonheur d'être libre. Lorsque ton rang t'obligera à commettre des bassesses que ton honneur répugne, tu comprendras peut-être ce que j'ai pu ressentir pendant tant d'années...
Et il s'élança à nouveau. Leurs deux lames se croisèrent. Un instant, ils furent immobiles, l'un contre l'autre, séparés par deux remparts d'acier.
Puis un tentacule aqueux s'enroula autour de la cheville de Ray et l'attira dans les profondeurs de l'océan. Ice réagit aussitôt et, avant que son adversaire n'ait le temps de se libérer, plongea la pointe de son épée dans l'eau. Elle se gela instantanément sur plusieurs centaines de mètres.
Ray, ignorant la douleur, rassembla toutes ses forces et parvint à briser cette barrière de glace en déchaînait une véritable tornade de foudre autour de lui. Epuisé, il contempla alors, impuissant, la vague gigantesque qui s'échoua sur lui. Des milliers de lames le transpercèrent de part en part. Il écarquilla les yeux et regarda l'eau rougir autour de lui. Silencieusement, tandis que le courant l'entraînait à une vitesse faramineuse, il tendit la main et essaya d'attraper quelques gouttes de son sang qui s'échappait.
Son corps s'écrasa lamentablement sur la berge. Il toussa pour évacuer l'eau de ses poumons et essayer de la remplacer par un peu d'air.
Ses bras tremblaient. Il frissonnait. Le froid et la douleur se mêlaient en lui.
Ice posa le tranchant de sa lame sur sa nuque. Glaciale, aussi glaciale que cette eau chargée de sang, voilà comment était cette lame, comment était cette volonté qui la portait. Ray leva les yeux vers lui.
Ses yeux verts. La Marque avait disparu de son front. Ice écarquilla les yeux. Faiblement, Ray parvint à articuler :
- J'ai... mal.
- Je n'y suis pas allé de main morte, désolé.
- Non, j'ai mal à... Mal à la tête... J'entends sa voix, elle hurle... C'est insoutenable, je n'en peux plus...
Brusquement, Ray bondit en arrière. Ses blessures étaient déjà en train de se refermer. Ses yeux étaient redevenus bleus et il serrait son crâne de toutes ses forces :
- Tais-toi, tais-toi ! Va-t-en, laisse-moi, LAISSE-MOI !
Il trembla et tomba à genoux. Des larmes coulaient sur ses joues, mélange d'impuissance, de douleur et de terreur. Puis brusquement, il leva ses yeux graves et violets vers Ice :
- Va-t-en Ice, vite ! Je ne pourrai pas le retenir !
Mais son ami suffoquait lui aussi. De grosses gouttes de sueur coulaient le long de son visage et son souffle s'accélérait de plus en plus. Il était à bout. Il ne parvenait plus à garder le pouvoir de Hiyasu. Il le sentait s'échapper de son corps, comme des milliers de fils invisibles qui s'envoleraient par chaque pore de sa peau. Il avait beau se concentrer de toutes ses forces, il ne parvenait pas à les retenir. Déjà, l'aura de Ray lui semblait floue, il n'arrivait plus à la cerner distinctement...
Sa tunique disparut brusquement. Elle se décomposa en centaines de gouttes d'eau et s'écrasa sans un bruit sur le sable. Ice portait à présent ses habits habituels. Il n'y avait plus d'eau qui tourbillonnait autour de son épée. Et le pouvoir que Hiyasu lui avait prêté s'était évaporé.
Le maître de la foudre se redressa. Ses yeux rouges se posèrent sur son adversaire. Calmement, il déclara :
- Je ne sais pas comment tu as fait pour acquérir ce pouvoir, mais apparemment il est reparti aussi mystérieusement qu'il est venu.
- Quelque chose me tracasse...
Ice ne l'écoutait pas, il réfléchissait à voix haute.
- Si Denwen en avait été capable, il aurait à nouveau fait apparaître la Marque pour soigner ses blessures, après la première attaque de Dorol. Pourtant, il ne l'a pas fait et il s'est jeté sur lui, mortellement blessé. Alors pourquoi ?
- Normalement, répondit Ray, lorsque la Marque s'est retirée, il est impossible de l'invoquer à nouveau sans attendre un certain temps. Mais que ce soit parce que je l'ai portée sans interruption pendant des jours, parce que j'ai plus de potentiel que n'importe qui, ou parce qu'Excalibur m'accorde une faveur, il semblerait que je sois capable de passer outre cette règle.
- Mais pas totalement, semblerait-il. Tes blessures ne sont pas complètement refermées et tu parles de manière un peu hachée. Je parie que tu n'as pas récupéré toutes tes forces, je me trompe ?
Un léger sourire se dessina sur les lèvres de Ray tandis qu'il levait son épée. La réponse était claire. Ice sourit à son tour et leva également son arme.
Le sourire aux lèvres, ravi d'avoir vaincu son adversaire, Enishi s'exclama en faisant disparaître son épée :
- On devient de plus en plus bons, quand même !
Kin allait lui rétorquer qu'on disait meilleurs et non pas de plus en plus bons, mais il n'en eut pas le temps. Soudain, son compagnon se mit à hurler et s'effondra, terrassé par une intense douleur.
Le sang de Rak'Al'Ker s'était réuni en un flot vermeil qui flottait dans les airs. Il venait de transpercer la poitrine d'Enishi et se nourrissait de son sang pour grandir encore et encore.
Puis il reprit forme humaine lorsque le maître du feu s'effondrait contre le sol. Ses yeux rouges et inhumains se posèrent sur Kin :
- Je crains de vous avoir sous-estimé, en fin de compte...
Il ne riait plus, à présent. Son souffle s'était accéléré, son visage était couvert de sueur. Certes, il avait survécu à une attaque mortelle, mais à quel prix... A présent, il pouvait à peine marcher et il lui restait encore un adversaire à vaincre. Sans compter qu'il devait encore créer trois fois le sceau nécessaire pour offrir la marque de l'Epée à ces Tisseurs. Rak'Al'Ker calcula rapidement et son constat était sans appel. Il n'avait plus assez d'énergie pour réussir sa mission. La marque s'estompa sur son front et ses yeux redevinrent normaux, tandis qu'il pointait son index vers Kin :
- On se reverra, Tisseurs ! Et la prochaine fois, cela ne se terminera pas comme ça, croyez-moi !
Une boule d'énergie ne tarda pas à apparaître dans sa main et il l'appliqua contre sa propre poitrine. Il disparut aussitôt dans un éclat lumineux. Kin cligna des paupières, il n'en revenait pas. Il ne savait même pas à qui il s'adressait lorsqu'il déclara :
- Et... C'est tout ? Ca se termine là ? On a gagné ?
Il attendit quelques minutes et lorsqu'il s'aperçut qu'effectivement, son combat était bel et bien terminé, il traîna Enishi jusque dans la grotte où Sanga continuait de dormir. Puis il rejoint ses deux compagnons dans un sommeil sans rêve.
Danra ne perdait pas une miette du combat entre Ray et Ice. Ses yeux affûtés suivaient chacun de leurs mouvements, ils contemplaient chacun de leurs gestes, chaque attaque, chaque esquive et, en fin connaisseur, il appréciait la qualité de ce duel depuis des heures.
Car l'aube était sur le point de se lever. Ray et Ice s'affrontaient depuis une nuit entière. Leurs muscles étaient déchirés, leurs corps épuisés, leurs armes abîmées, leurs corps en lambeaux, mais leur volonté de triompher respectivement l'un de l'autre était restée intacte. Depuis de nombreuses heures, ils s'affrontaient sur cette plage. Leurs lames s'entrechoquaient et se repoussaient encore et encore, sans jamais parvenir à désigner un gagnant.
Cela faisait longtemps qu'ils n'avaient plus utilisé le moindre sort. Ils n'en avaient plus la force. Le peu de magie qu'ils leur restaient servait à maintenir un Shintaisen nécessaire pour rester debout. Mais à présent, tous deux touchaient aux limites de leurs pouvoirs. Ils avaient épuisé leurs réserves de magie, leurs corps criaient un cessez-le-feu depuis trop longtemps déjà. Et pourtant, ils refusaient de s'arrêter ne serait-ce qu'un instant et continuaient de bondir et d'échanger de multiples coups d'épées.
Et finalement, Ice tomba. La lame de son adversaire ne l'avait plus touché, non, mais il était à bout de force. Subitement, son corps décida d'arrêter d'obéir à ses ordres insensés et le lâcha. Ice s'effondra. Son visage s'enfonça dans le sable humide. Il trouva juste la force de le retourner pour respirer un peu d'air.
Ray se tenait juste au-dessus de lui. La respiration du futur membre de la Confrérie était hachée au possible, mais sa main ne tremblait pas. Elle serait capable de porter le coup final, Ice le savait. Le maître de la foudre adressa un dernier hommage à son ancien ami :
- C'est... enfin terminé... dirait-on.
- Dommage...
- C'était un... beau combat... maître de l'eau.
Ice ferma les yeux. Plusieurs passages de sa vie défilèrent devant lui. Ses journées dans le parc, lorsqu'il était enfant, avec sa famille. Ses nuits terrifiantes à l'orphelinat. Le jour où il avait obtenu ses pouvoirs de tisseur de néant. Son premier vrai combat. Ses soirées devant la télé avec Ray. Son combat contre Neptune.
Il avait vraiment gagné, alors... Neptune avait vraiment gagné le titre du maître de l'eau. Si tout se terminait maintenant, Ice ne pourrait jamais le lui reprendre.
Neptune, se souvenir... Cette nuit-là aussi, il avait été à bout de force. Son corps l'avait lâché, mais il était parvenu à détourner le sortilège de son adversaire. Certes, aujourd'hui il n'avait que peu de magie mais... Il devait essayer. Lentement, ses doigts palpèrent le sable. Alors que Ray levait sa lame pour porter le coup final, Ice effleura une petite vague qui lui léchait la main.
Un bruit immense et furieux résonna alors. Le maître de la foudre interrompit son geste pour lever les yeux. Une vague. Une seule et unique vague. De plus de cinquante mètres de haut. Si grande qu'elle semblait effleurer les étoiles. Son appel était si fort qu'aucun autre son ne parvenait à atteindre les oreilles de l'adolescent. Les oiseaux et les insectes s'enfuirent. Ray ferma les yeux.
La vague s'abattit.
Dès qu'il eut franchi le passage reliant le Nexus et la Terre, Praek se précipita. Il n'avait encore jamais mis les pieds sur Nyx, mais il n'avait pas le temps de découvrir les merveilles naturelles que renfermaient cette île. Il sentait à peine les auras de ses élèves.
Ena essaya de le retenir, mais elle n'en eut pas le temps. A peine ouvrit-elle la bouche pour l'appeler que déjà, une lumière rouge brillait autour de lui. Elle n'essaya même pas de prononcer son nom. Il avait disparu. La jeune femme se concentra. Elle sentit trois auras, à peine perceptible, près de l'endroit où ils trouvaient. D'un geste, elle ordonna à ses compagnons de la suivre.
Ils traversèrent la forêt à toute vitesse, sans rencontrer le moindre obstacle. Aucun des monstres qui l'habitait n'avaient envie d'affronter tant d'êtres humains avec une aura aussi élevée, pas même les plus affamés. Bientôt, ils atteignirent la grotte où s'étaient réfugiés Kin, Sanga et Enishi.
A peu près au même instant, Praek posait le pied sur une plage humide. Le corps de Ray gisait près de lui, le visage enfoncé dans la boue. Le cœur du jeune maître se serra. Il se précipita sur son élève et le retourna pour qu'il puisse respirer. Il prit son pouls, il sentit alors une faible palpitation. Le maître de la foudre était encore en vie. Lentement, il ouvrit les yeux. Praek lui demanda :
- Que s'est-il passé ?
- Ice... Emporté... Vague...
Il essaya de tendre le doigt vers l'horizon, mais il n'y parvint pas. Au contraire, son bras retomba contre son corps, inerte. Le maître de la foudre venait de s'évanouir, à bout de force.
Et tandis que les flots emportaient au loin le corps d'Ice, l'aurore se levait, et de ses doigts habiles, elle repeignait le ciel de couleurs roses et dorées.
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