Ray ouvrit lentement les yeux. Il avait très mal à la tête, à tel point qu'un instant, il crut qu'il était tranquillement couché dans son lit, après avoir particulièrement arrosé la soirée de la veille. Mais la vision des quatre inconnus qui l'entouraient et de Praek, assis en face de lui, le ramena bien vite à la réalité...
- L'était tant que tu te réveilles, on t'attendait, nous !
C'était bien la première fois que la voix d'Enishi rassurait Ray... Le maître du feu poussa l'un des inconnus afin de pouvoir se mettre devant lui, suivit de Sanga et d'Ice.
- Qu'est-ce qui se passe ? J'ai un peu de mal à comprendre, là... Ce sont nos ennemis ou pas ?
- Non, ce sont des Tisseurs. Tous les cinq.
La seule femme du groupe, qui jusqu'à présent était restée silencieuse, fit un pas vers lui. Et à ce moment, Ray se souvint...
Noir. Tout était noir autour d'eux. Et l'épée de son double, plantée dans son ventre...
- Tu es faible, lui expliquait-il doucement. Je vais te dévoiler le véritable pouvoir de celui qui fait tomber la foudre.
Cette lame, figée dans son abdomen, le paralysait complètement. Il n'arrivait plus à parler ni même à penser. L'obscurité qui régnait autour de lui semblait l'assaillir de toute part et envahir son esprit. Non, il était déjà dans son esprit. Etait-ce normal alors, toute cette noirceur ?
Et puis soudain, le néant avait tremblé. Et l'épée avait disparu. Lentement, son double ramena sa main vers lui et referma son poing vide. Son image commençait à se troubler et à disparaître, comme un songe qui s'effacerait lentement...
- Nous nous reverrons, compagnon. Tôt ou tard, tu auras besoin de ma force. Lorsque à nouveau, ton corps refusera de bouger et que la colère et le désespoir envahiront ton âme, tu me rappelleras. Sais-tu pourquoi ? Parce que tu es faible. Et que moi, je suis l’incarnation de cette force que tu recherches depuis toujours.
Déjà, il ne restait de lui que l'image floue et imparfaite d’un visage nébuleux.
- A bientôt, compagnon.
Ces mots furent ses derniers, avant qu’il ne disparaisse complètement.
Ray se frotta le visage. Que s’était-il passé ? Il avait l'impression de revoir des flashes d'un combat qu'il avait mené contre Praek. L'aura bleue, la foudre qui l'entourait... Mais pourtant, tout ceci ne lui disait rien. Comme si c'était un autre qui avait combattu à sa place...
La jeune femme qui s'était approchée ouvrit finalement la bouche :
- Nous sommes une équipe d'élite envoyée par le Conseil des Sages. Tous les quatre. Praek n'est pas un traître. Il y a des années que sa fidélité nous est acquise.
- Mais cette femme, Valentina ?
- Elle fait bien partie de la Confrérie. Et elle vous a tendu un piège dans lequel vous êtes tous tombés, même votre instructeur…
Ce dernier prit à son tour la parole :
- Ice m'a raconté toutes vos déductions. Vous aviez un peu raison : je n'ai pas joué franc-jeu avec vous. Mais c'était un ordre du Conseil. Ils savaient que la Confrérie commençait à s’intéresser à vous, alors ils m'ont donné pour mission d'évaluer votre loyauté. Nous savions qu'un ou plusieurs membres de cette organisation étaient ici. La nuit où tu es entré dans ma chambre et que tu n'as vu personne, j'étais en réalité parti fouiller le secteur. C'est là que j'ai rencontré Danra. Il m'a fait croire que vous aviez déjà rallié la Confrérie et qu'il était trop tard. C'est pour ça que j'ai riposté quand vous m'avez attaqué : au début, je ne voulais pas croire ce qu’il disait, mais quand Enishi s'est jeté sur moi...
Il soupira, avant de reprendre :
- On a été dupé, tous les cinq. Heureusement, dès mon retour à l’auberge, après notre bataille contre la petite armée de morts-vivants, j'ai envoyé un message au Conseil pour demander des renforts, au cas où... L'arrivée d'une équipe d'élite nous a sauvés.
- Alors Valentina a menti, vous n'avez jamais tué votre partenaire ni tenté de rejoindre la Confrérie ?
Un silence pesant s'établit dans la pièce. Ray comprit alors qu'il ignorait encore beaucoup choses et que certains secrets lui resteraient sans doute inconnus pour l’éternité...
Finalement, ce fut la femme qui reprit la parole :
- Votre mission est maintenant terminée. La Confrérie s'est débarrassée du nécromancien pour vous piéger. Et ils sont repartis. Vous pouvez rentrer chez vous.
- Qu'est-ce qu'on va faire ?
- Rien. Rien, jusqu'à ce que Praek revienne avec une nouvelle mission pour vous cinq.
Même s’ils ne le montrèrent pas, les quatre adolescents furent soulagés de savoir qu'on leur pardonnait leur erreur. Lentement, Ray se leva et ils quittèrent tous les quatre la pièce, comprenant qu'il valait mieux laisser les deux combattants d'élite discuter entre eux...
Praek referma la porte lorsque les quatre adolescents furent sortis, avant de se retourner vers ses sauveurs.
- Merci, leur dit-il simplement. Vous êtes arrivés à temps.
- Nous avons tous eu de la chance.
- Et pour Ray, que va-t-il se passer ? Même si ton sceau le protège, la marque de l'Epée est toujours gravée dans son esprit...
- Je ne sais pas. Nous n'avons pas eu le temps de discuter avec les membres du Conseil...
- Est-ce que tu penses que ton sort tiendra ?
- Je n’en ai aucune idée, tu sais que je n'ai jamais eu l'occasion de le tester... Il devrait retenir la bête, mais si ton protégé l'invoque de lui-même, alors je suis incapable de prévoir ce qui se passera...
- Et pour la Confrérie ? La venue de Danra n'est pas vraiment étonnante en elle-même, mais celle de Valentina l'est bien plus. Qu'elle se déplace en personne, simplement pour faire de Ray l'un des leurs me semble inconcevable !
- Tu as raison. On dirait qu'ils désiraient ardemment ce jeune garçon... Il va falloir qu'ils soient surveillés. Tous les quatre, 24 heures sur 24.
- Je ferai de mon mieux.
- C'est un jeu risqué, Praek. Surtout pour toi...
- Vous n'avez pas à vous inquiéter pour moi. Je n’aurai aucune pitié face aux membres de la Confrérie.
- Tu n'as pas à risquer ta vie pour réparer tes fautes. Tu as peiné à l'affronter aujourd'hui. Que se passera-t-il demain, lorsqu'il sera encore plus fort ?
- Je saurai me débrouiller, Ena.
Son ton était catégorique. La dénommée Ena posa ses yeux sur les siens avant de soupirer.
- N'en fais pas trop, Praek. Je te le répète, ce n'est pas en mourant bêtement que tu rachèteras la vie d'Enek. Au contraire.
Mais le jeune homme ne répondit rien. Ce fut un autre des combattants d’élite qui prit la parole :
- Ramène les garçons et retourne faire ton compte-rendu au Conseil.
Praek hocha la tête et se retourna. Mais à peine avait-il fait un pas qu'un dernier avertissement retentit :
- Elle a raison tu sais, ne meurt pas inutilement. Ca ne ramènera personne à la vie.
Mais le destinataire de ses paroles étaient déjà sorti de la pièce...
Le retour s'était déroulé tout à fait normalement. Enfin, si l'on considère comme normal de traverser une frontière dimensionnelle et que l'on se retrouve téléporté à l'autre bout du globe. Mais lundi, les quatre adolescents retournèrent au lycée, trouvant tant bien (Ice) que mal (Enishi) des excuses pour expliquer qu'ils n'aient fait aucun des devoirs qui leur avaient été donnés...
Comme tous les lundis, à quatorze heures, ils avaient sport. Exceptionnellement, leur professeur leur laissa le choix : ceux qui le désiraient pouvaient faire un match de handball, les autres continueraient à s'entraîner au sprint. Sanga, Ice et Ray décidèrent bien sûr de se défouler en faisant un peu de hand', comme les trois quarts de la classe. Un détail avait toutefois retenu l'attention d'Enishi : c'était la prof' qui surveillait les sprinters.
Si l'adolescent avait été un tant soit peu poète, il aurait sans doute pu dire que son esprit s'était à tout jamais noyé dans le regard pétillant de la jeune femme, dans les yeux brillaient d'un éclat capable de rendre jalouse n'importe quelle émeraude, qu'il était captivé par les flammes ardentes qui dansaient dans ses cheveux roux ou bien encore que son corps était tétanisé lorsqu’il contemplait les fines lèvres de la jeune femme.
Mais comme Enishi n'avait rien d’un poète, il se contentait de penser que Hira, c’était son nom, était "vraiment canon". Oui tout de suite, c’est moins impressionnant...
Donc, comme un imbécile, Enishi était resté avec huit autres élèves pour continuer à courir. Et il commençait à le regretter amèrement, parce qu'il était déjà complètement épuisé après à peine deux sprints, alors qu’il lui en restait encore trois à faire...
Et merde, songea-il en se laissant tomber par terre pour se reposer, j'aurais dû aller avec les autres ! Quand je pense qu'ils doivent être en train de s'éclater alors que moi j'arrive à peine à mettre un pied devant l'autre... Cette prof' est sadique, c'est pas possible !
Il commençait à se dire qu'il allait s'évanouir ici, alors qu'il était resté debout même après un assaut meurtrier contre Praek... Et puis soudain, il eut une idée : il allait tricher ! Après tout, personne ne le saurait jamais s'il utilisait le Shintaisen pour doper ses forces ! Il était vraiment génial, parfois... Il se leva lentement, un sourire cruel sur ses lèvres quand il pensait à tous les autres qui allaient se fatiguer à courir le plus rapidement possible sur trois fois cinq cents mètres !
Il laissa la magie envahir ses muscles. Les battements de son coeur ralentirent, sa fatigue disparut. Il se releva, en pleine forme. Ils allaient voir ce qu'ils allaient voir, tous, et surtout sa prof' !
Alors qu'il s'imaginait déjà en train de distancier ses camarades, il s'aperçut que le mur en face de lui était bizarre... Il semblait se troubler, comme la surface de l'eau après qu'on ait lancé une pierre dans un lac. Et soudain, une drôle de créature en sortit.
Elle ressemblait à un enfant de six ans, mais à la peau bleue. Ses yeux avaient une forme ronde et ils étaient noirs. Entièrement noirs. Tous comme ses longs cheveux, qui descendaient jusqu'au bas de ses épaules. Deux petites cornes dépassaient de son front, lui donnant un aspect comique.
Cette créature flottait au-dessus du sol, à un mètre de hauteur. Elle se tourna vers Enishi et le regarda avant de lancer un rire sonore et cristallin. Pourtant, personne ne se retourna. Le jeune tisseur semblait être le seul à la voir. Donc, c'était un espèce de chimère...
Machinalement, il serra son poing, appelant son épée.
Ce truc doit pas être bien dangereux, ça serait réglé en un ou deux coups.
Et puis soudain, il se rappela qu'il y avait neuf autres personnes autour de lui. Neuf personnes incapables de voir la magie et qui donc ne manqueraient pas de le prendre pour un fou s'il se mettait à gesticuler dans tous les sens pour essayer de trancher cette petite créature alors que pour eux, il n’y avait ni créature ni épée.
Meeerde ! Qu'est-ce que je vais faire ? Je peux tout de même pas la laisser foutre la merde ici ! Mais si je fais le moindre geste fou, je vais passer pour un crétin !
Comme s'il lisait dans ses pensées, le diablotin se mit à nouveau à rire et disparut.
Ouf ! J'ai eu chaud, ce coup-ci...
Il se dirigea alors vers la ligne de départ, paré pour son nouveau sprint. Mais à peine eut-il fait trois pas que le diablotin réapparut derrière lui. Il se retourna vivement pour voir la figure enfantine de la créature s'orner d'une horrible grimace. Puis elle lui tira la langue, avant de se fendre d'un nouveau rire.
- Bordel, se mit à crier Enishi, il se fout de moi en plus !
Tous les regards se tournèrent vers lui. Son visage devint cramoisi tandis que la créature se mettait une nouvelle à rire, apparemment très satisfaite de sa farce.
Putain, je vais le butter celui-là !
Mais le diablotin avait déjà disparu. Serrant les poings, le jeune Tisseur reprit sa marche et se plaça sur la ligne de départ. Les autres élèves le regardaient encore avec étonnement, mais lui essayait de faire comme si de rien n'était.
Puis Hira siffla, donnant le signal de départ. Bien entendu, cette fois-ci, le Shintainsen dopait ses forces. Mais l’adolescent ne comptait pas se relâcher pour autant : il monopolisait toute son attention afin de guetter le diablotin. Il était certain que cette saleté allait revenir, alors il préférait se tenir prêt.
Malheureusement pour lui, il n'eut le temps de rien faire : la créature réapparut soudainement en face de lui, sans le moindre signe annonciateur, et pointa un doigt menaçant dans sa direction.
Me…Merde ! Mon corps bouge plus ! Mes jambes refusent d’avancer ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Aaaaaaaargh ! Tout le monde me regarde en plus ! Putain de diablotin, celui-là je vais te me le… Hé ! Non, pas ça ! Non, pitié ! Nooooooooooooooooooon !
Soudain, les jambes d'Enishi s'étaient mises à danser, sans qu'il ne puisse les arrêter... Il commença par exécuter quelques pas de "Cha-cha-cha", avant d'enchaîner par quelques figures de Hip Hop et de terminer par une très sensuelle danse du ventre. Inutile de dire que tous ses camarades s'étaient arrêtés pour le regarder, bouche bée, et que même son professeur avait les yeux écarquillés.
- Putain de diablotin de merde ! Je vais te creveeeeeeer !
Enishi aurait pu atteindre le comble du ridicule à cet instant, en train d'insulter une créature invisible après s'être mis à danser en pleine course. Mais non, dès que la petite créature eut relâché son emprise, l'adolescent se jeta sur elle. A peine eut-il fait trois pas qu'elle claqua des doigt. Le pantalon d'Enishi tomba par terre, exposant à la vue de tous le caleçon "Superman" qu'il portait...
Une heure et demie plus tard, Sanga revenait au stade. Il aurait cru qu'Enishi serait sorti avant lui et finalement c’était lui qui devait l’attendre. Voilà qui était tout de même étonnant, quand on connaissait le côté survolté du jeune homme. Habituellement, personne d’autre n'avait pas encore commencé à se changer que son ami était déjà dehors à l'attendre.
Les garçons étaient en train de sortir de leur vestiaire. Etonné, Sanga alla vers l'un de ses camarades :
- Enishi n'est pas là ?
- La prof l'a amené à l'infirmerie...
Il semblait un peu gêné. Mais Sanga pour sa part était surtout étonné : Enishi ? Malade ? Avec sa santé de cheval ? Même les microbes n'osaient pas s'attaquer lui...
- Qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?
- Il devait être trop surmené...
Ca, ça serait étonnant : Sanga n'avait encore jamais vu Enishi réviser ou même travailler. Et pourtant, ils vivaient dans le même appartement.
- Trop surmené ? Enishi ?
- Il y a eu une petite, disons... Crise de délire tout à l'heure... Il s'est mis à danser et à crier des insultes dans le vide, contre un diablotin disait-il.
Sanga se frappa le front : il lui arrivait d'oublier qu'Enishi n'était pas vraiment le membre le plus fin du groupe... Il soupira, songeant à toutes les difficultés qu'ils allaient encore avoir pour expliquer cette "crise de délire"...
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