
Aux confins du territoire contrôlé par les tisseurs de néant se trouvait une chaîne de montagnes enneigées. Au sommet de la plus haute de ces montagnes se trouvait un camp militaire monté par les Tisseurs. Au cœur de ce complexe se trouvait un bâtiment mieux protégé que tous les autres. A l'intérieur de ce bâtiment, deux hommes discutaient.
Le premier était le commandant de ce détachement. Assis derrière son bureau de pierre, il écoutait patiemment l'autre soldat. Ce dernier avait fait parti de l'expédition dirigée par Praek. Tous ses compagnons étaient tombés, frappés par un éclair mystérieux. Lui seul avait réussi à se relever.
- Je vous écoute, soldat. Faîtes votre rapport.
- Nous étions en train d'explorer la grotte que vous nous aviez indiquée, monsieur. Nous avions trouvé des dessins antiques, retraçant l'histoire des Anytes. L'un d'entre eux était plus étrange que les autres. Il représentait une sorte de créature blanche dans un temple, au-dessus d'un puits. Lorsqu'il l'a vu, Praek a semblé effrayé, il a affirmé que tout était lié, les Anytes, la confrérie de l'Epée, les Armonys. Il a aussi assuré que tout ce qui nous arrivait était l'héritage de nos erreurs.
- Il vous a expliqué ce qu'il entendait par-là ?
- Non, monsieur. Il n'a pas eu le temps. A ce moment précis, des éclairs ont traversé la caverne. Nous avons tous été touchés, à part Praek.
- Comment avez-vous fait pour vous en sortir ?
- Dédoublement, monsieur. Je suis capable de faire sortir mon être spirituel de mon enveloppe physique. Je le fais instinctivement lorsque mon cœur s'arrête. Le problème, c'est que je n'avais que très peu de magie en réserve, alors mon corps spirituel s'est désagrégé au bout de quelques secondes. Il m'a fallu une heure entière pour réussir à me reformer et à regagner mon corps physique.
- A ce moment-là, qu'avez-vous vu ?
- Il n'y avait plus rien à voir, monsieur. La grotte était vide. Les cadavres de mes compagnons reposaient contre le sol. Seul celui de Praek manquait à l'appel.
- Praek n'est pas revenu depuis hier. Vous pensez qu'il s'est enfui ?
- Je n'en sais absolument rien, monsieur. En revanche, j'ai eu l'impression qu'il connaissait notre agresseur.
- Pourquoi cela ?
- Il l'a appelé par son nom, monsieur, avant d'ajouter que cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas vus. Je crois que l'autre semblait le connaître aussi, mais je n'en suis pas sûr, c'est à partir de ce moment que mon corps spirituel s'est désagrégé.
- Est-ce que vous vous souvenez de ce nom ?
- Parfaitement, monsieur. Il portait la robe des Paladins, dès que Praek l'a vu, il l'a appelé Raïji.
Le commandant se figea. Il connaissait ce nom. Tous les combattants d'élite ou presque en avaient entendu parler. La tragédie de Raïji et de Praek était souvent citée dans les écoles pour effrayer les étudiants trop téméraires.
- Je n'aime pas à avoir à dire ça, mais nous pouvons raisonnablement supposer que Praek a rejoint son vieil ami. Perdre un combattant d'élite du niveau de Praek en ce moment est déjà très mauvais en soi, le voir rejoindre nos ennemis serait une catastrophe. Nous ne pouvons pas nous le permettre.
- Que doit-on faire alors, monsieur ?
Le commandant soupira. Il savait ce qu'il restait à faire. La seule solution possible s'ouvrait à lui. Il détestait devoir emprunter ce chemin, mais comment faire autrement ?
- Vous allez retourner au quartier général. Avertissez en personne le conseil des sages de ce que vous avez vu. Toutes les mesures suffisantes doivent être prises pour stopper Praek.
- Bien, monsieur.
Le soldat s'inclina. A cet instant précis, des cris s'élevèrent partout dans le camp. Des Tisseurs sortaient en courant, agitant leurs épées pour repousser la pluie destructrice qui tombait sur leurs têtes.
Les Anytes les attaquaient à nouveau. Plus nombreux que jamais, déterminés à détruire ce fort même si cela devait coûter la vie de leur peuple. Leurs boules d'énergies pleuvaient partout sur le campement.
Praek se redressa. Il était exténué. Pour se vêtir, il avait rapidement enfilé l'habit d'un Anyte qu'il venait de tuer. D'autres cadavres gisaient à ses pieds. Sa lame était souillée par le sang de ses ennemis. Des gens pour qui ils n'éprouvaient aucune haine, mais qu'ils tueraient jusqu'au dernier s'ils s'interposaient. Parce qu'il le devait.
Ses pieds fatigués avancèrent doucement dans la neige sombre. Pas après pas, ils se rapprochèrent du corps étendu du dernier ennemi encore en vie. Praek se baissa à sa hauteur et posa sa lame contre sa poitrine. L'Anyte trouva la force d'articuler :
- Pourquoi, Praek, pourquoi continuer ? C'est déjà terminé, pour toi, pour vous, pour les Tisseurs...
De la voix égale d'un homme trop fatigué pour laisser la surprise le saisir, Praek demanda :
- Comment connais-tu mon nom ?
- C'est l'envoyé de l'Epée qui nous a prévenus... Il a dit... Il a dit qu'il nous aiderait, qu'il attaquerait le campement si nous faisions diversion.
- Raïji ? J'aurais dû m'en douter, il n'était pas venu seulement pour le plaisir de me revoir.
- Que vas-tu faire ? Rejoindre tes amis ? Tu mourras avec eux. Les abandonner ? Dans ce cas, les autres Tisseurs te traqueront.
- Je ne peux pas les sauver. Je les laisserai me traquer. J'ai l'habitude, maintenant.
- Alors pourquoi ce carnage ?
- Parce que c'est ce que je dois faire.
- Au nom de quoi, hein ? De ton honneur ? De la volonté de l'Empereur ? Par les Trois, pourquoi, pourquoi tous ces morts ?
- Réponds à ma question et je te le dirai. Où se trouvent les puits ?
- Les puits ? Quels puits ?
- Ne fais pas l'innocent. Je sais tout. Votre pouvoir vient d'un puits qui se trouvait dans une grotte, à vingt kilomètres d'ici. Je sais que des puits semblables se trouvent dispersés partout dans cette partie du globe. Dis-moi où se trouve le plus proche.
- ... Ca n'a plus d'importance, de toute manière. Nous sommes déjà morts. Et vous aussi. Ces puits appartiennent à un passé révolu. Si tu veux en trouver un autre, descends ces montagnes, trouve les marécages gardés par le loup et le coyote.
- D'accord, merci pour ce renseignement.
Un phénomène inattendu se déclencha alors. Des lignes lumineuses commencèrent à s'étendre sur le visage de Praek, illuminant la nuit par leur triste éclat immaculé. L'Anyte écarquilla les yeux :
- Au nom de la lune... Tu es passé par le puits...
- On ne défie pas la mort sans avoir un atout dans sa manche. Et on ne peut pas non plus l'affronter et en sortir intact. Ca, c'est le prix que je dois payer pour mon erreur. Si je ne trouve pas le moyen d'arrêter les Tisseurs, bientôt, ils devront aussi s'acquitter de leurs fautes. Tu veux toujours savoir pourquoi est-ce que malgré tout, je continue à les aider ?
- Je vais mourir, alors avant, j'aimerais au moins pouvoir regagner le sein de la terre en emportant un secret avec moi.
- Parce que j'ai envie de voir un ami sourire.
- Cela doit passer par notre destruction ?
- Je n'en sais rien. Je n'ai jamais pu le lui demander. Je l'ai tué.
La pointe de la lame de Praek transperça alors la poitrine de l'Anyte et se figea dans son cœur. Ce dernier cracha simplement un peu de sang avant de s'éteindre.
Praek se redressa. Les marques sur son visage reculèrent jusqu'à disparaître. Le guerrier recommença alors sa longue marche, pas à pas.
Quelques flocons de neige s'envolèrent, comme si un ultime souffle de vie les animait et les poussait à rejoindre les cieux qu'ils venaient de quitter. Ils retombèrent aussitôt, attirés malgré eux par la terre, accompagnés de gouttes de sang, puis de corps incapables de se redresser.
Les Tisseurs se défendaient bien, mais les Anytes étaient trop nombreux. Tous s'étaient réunis, ils en avaient appelé jusqu'aux villages les plus reculés pour que chaque membre de leur peuple en état de se battre vienne mourir sous les lames des Tisseurs. Femmes et enfants essayaient de protéger pères et maris, à coup de pierres ou à coups de poing s'il le fallait.
Le commandant de la garnison exhortait ses hommes désespérés, se battant avec eux comme n'importe quel soldat. Les grades n'avaient plus d'importance, à présent. Seul le chaos régnait, et il ordonnait à la mort de frapper sans distinction.
Un moment, les Tisseurs crurent qu'ils pourraient s'en sortir. Leurs pertes étaient gigantesques, mais ils parvenaient à tenir fermées les portes du fort. Les Anytes avaient beau essayer de frapper les murs de leurs boules d'énergie, les combattants d'élite arrivaient à les repousser avant qu'ils ne fassent trop de dégâts, et d'autres avaient la capacité de réparer les murs ou de consolider la matière. Oui, pendant plusieurs dizaines de minutes, les Tisseurs crurent qu'ils avaient une chance de survivre.
Puis un cri avait résonné à l'intérieur des murs. Jusque là, il n'y avait rien d'extraordinaire, même si les Anytes n'avaient pas réussi à forcer le passage, ils faisaient pleuvoir une pluie de boule d'énergies à l'intérieur du fort. Beaucoup de Tisseurs étaient déjà morts parce qu'ils n'avaient pas levé la tête à temps. Mais cette fois-ci, le cri semblait différent. Un trop long cri d'agonie. Certains se retournèrent.
Ils le virent alors. Il était une ombre noire au milieu de la neige blanche et de la pluie rouge. Sa lame dorée s'arracha du corps à l'intérieur de laquelle elle s'était figée et envoya des éclairs tourbillonnants autour d'elle. Nul n'oublia le contraste saisissant entre les émeraudes figées dans ses yeux et l'or qui agitait ses cheveux.
Les éclairs qu'il avait envoyés n'avaient pas encore touché leurs premières cibles. Il disparut pourtant. Sa lame virevoltante frappa avant la foudre. Les Tisseurs tombèrent en agonisant, tous blessés par une entaille fatale au torse ou au dos. La panique gagna les rangs des soldats. La plupart étaient incapables de suivre les mouvements de l'adepte de la Confrérie. Ceux qui arrivaient à les distinguer n'avaient pas la force de parer ses coups. Peut-être aurait-il pu réussir à vaincre toute la garnison à lui seul, mais ce fut inutile. Les Anytes, profitant de cette distraction, parvinrent à forcer les portes et entrèrent en hurlant dans le fort, massacrant les Tisseurs avec cette même cruauté dont leurs victimes avaient fait preuve jusqu'à présent.
Le commandant du fort fut l'un des derniers à mourir. Raïji se tourna vers lui. La marque de l'Epée brillait sur son front, cette sinistre lueur pourpre semblait appeler le sang à couler. L'adepte de la Confrérie se baissa pour être à la hauteur de son adversaire déjà mutilé par les combats. D'une voix douce et rassurante, il décréta :
- C'est terminé, commandant. En vertu des pouvoirs que l'Empereur et l'Epée m'ont confiés, je vous déclare déchu de votre rang. Vous avez échoué à protéger votre position et vos hommes, mais vous avez gagné le droit de sourire en compagnie de vos ancêtres.
Sa lame pénétra le cœur du combattant d'élite et le tua presque sans douleur.
Encore à moitié endormi, Lepidus pénétra dans le cachot où Ice était enfermé. Le Tisseur leva ses yeux vers son interlocuteur :
- Une nouvelle nuit en trop charmante compagnie pour avoir le temps de dormir ?
- Hey, je ne passe pas tout mon temps avec des femmes, malgré ce que tu crois !
- Oh, tu le fais avec des hommes, parfois ?
- Non, je trouve ça moins amusant. Bon, où est-ce qu'on s'en était arrêté, la dernière fois ?
- Tu essayais de me convertir et je refusais.
- Ah oui, comme la fois d'avant, quoi.
- Et celle d'encore avant, et celle...
- Oui c'est bon, on a compris, ça fait deux semaines que je viens tous les jours et on en est au point mort.
- Tes supérieurs ne vont pas te renvoyer, à force ?
- Je ne sais pas trop, je crois que nos dialogues les amusent beaucoup. J'y pense, il me semble que jusqu'à présent, je ne t'avais jamais demandé ce en quoi tu croyais ? Après tout, tu es à mi-chemin entre la Terre et le Nexus, à quel dieu te voues-tu ?
- Je n'avais jamais vraiment réfléchi à la question... Je ne pense pas que les deux systèmes s'excluent. L'Empereur n'est pas un Dieu à proprement parler, non ? Plutôt un être immortel aux pouvoirs immenses, mais il n'a jamais prétendu avoir créé l'univers. Quels sont les premiers couplets, déjà ? « Alors que nos mondes n'étaient qu'un jardin naissant, l'Empereur foula de ses pieds la terre du Nexus. »
- Oui, c'est même marqué dans le prologue de je ne sais plus quel roman. L'Empereur a répandu la vie sur le Nexus, mais il n'est pas à l'origine de ce monde. Rien n'indique d'ailleurs qu'il ait créé toute vie, il est même probable qu'il n'ait fait naître que les créatures les plus étranges. Dans tous les cas, ce n'est pas lui qui est à l'origine de l'Homme.
- Et qu'en dit l'Harmonie ? Elle a fait jaillir l'humanité de sa source ?
- Non, l'Harmonie est née lorsque deux hommes ont eu le choix entre s'allier ou se faire la guerre. La légende raconte qu'un jour, les trois premiers hommes, Akua, Ager, et Bellas, décidèrent d'arrêter de se combattre et de discuter pour décider des frontières de leurs terres. Quelques jours plus tard, un homme en noir vint déposer une pomme splendide au milieu du champ d'Ager. Il alla voir les deux autres et leur dit qu'ils avaient été trompés et qu'Ager avait obtenu la meilleure parcelle. Furieux, Akua et Bellas allèrent voir leur voisin et découvrirent chez lui une pomme dix fois plus belle que toutes celles qu'ils avaient récolté. Ils en déduirent que le champ d'Ager était bien meilleur que les leurs. C'est là que pour la première fois, l'humanité fut face à un choix. Bellas déclara la guerre et se battit pour voler le territoire d'Ager. Mais Akua, au contraire, comprit qu'entrer dans ce cercle de haine serait vain, et il s'allia avec Ager. Ainsi naquit l'Harmonie.
- Jolie parabole. Les Tisseurs, qui font sans cesse la guerre, sont les méchants, alors que les Armonys, qui souhaitent la paix, sont les sages de cette histoire, c'est ça ?
- C'est une interprétation possible, oui, mais ce n'est pas ma préférée. Si une parabole n'utilise pas de noms réels, c'est justement parce qu'il est absurde de chercher absolument à la faire coller à la réalité. Ce que cette histoire condamne, ce sont des traits de caractère, pas des groupes en particulier.
- Les Tisseurs, eux, ont une autre histoire. Je suppose que tu dois la connaître mieux que moi, mais je vais quand même te la rappeler. Jadis, après le passage de l'Empereur, trois démons régnaient sur le monde. Plus encore : ils incarnaient le monde. Le premier représentait le chaos originel, le vide absolu. Le second, au contraire, représentait l'ordre, l'univers qui se mettait en place. Le troisième, enfin, représentait la flamme de vie. Passé, présent et futur, en quelque sorte. Tous les trois s'affrontèrent pendant des millions, peut-être des milliards d'années, puis, comprenant que rien ne sortirait de cette lutte, ils se partagèrent le Nexus en trois.
- C'est la légende des trois Immémoriaux, oui.
- Quelques siècles, voire quelques millénaires après cette paix, ils découvrirent dans un monde proche du leur une espèce très intéressante : l'être humain. Ils kidnappèrent des milliers de familles à travers le monde, à une période que j'estime aux alentours de l'an 6000 avant J-C, mais ce n'est pas facile d'y voir clair dans toute cette histoire.
- Ils ramenèrent ces hommes sur le Nexus et ils les réduisirent en esclave. Pendant quelques milliers d'années, personne ne put rien faire contre eux. Toutefois, certains, à force de fréquenter ces créatures toutes puissantes et ce monde si magique, commencèrent à développer des capacités extraordinaires.
- Et puis un jour, huit d'entre eux s'élevèrent contre leurs maîtres. Ils réussirent l'impensable : vaincre les trois Immémoriaux. Ce qui aurait pu être une ère de paix, malheureusement, n'offrit que la multiplication des conflits et des meurtres fratricides. Libérer de leurs chaînes, les hommes se massacrèrent comme des bêtes. Pire encore, ils profitèrent de leurs pouvoirs pour essayer d'asservir la Terre.
- Alors, les huit décidèrent de rassembler ceux qui voulaient œuvrer pour la paix et d'unifier ce monde plongé dans le chaos. Leur tâche était de veiller à ce que la Terre et le Nexus n'entrent jamais en résonance : ils prirent donc le nom de tisseurs de néant, car ils veillaient à ce que le néant sépare leurs mondes. Puis, comprenant que l'humanité ne pouvait continuer à se comporter comme un animal sauvage, ils décidèrent de réaliser l'impossible : fédérer le Nexus tout entier, autour d'une salle et même bannière.
- Tu vois que tu connais cette histoire mieux que moi.
- Mais nous savons tous les deux que ces récits ne reflètent pas la réalité, Ice. Ni les Tisseurs, ni les Armonys ne se battent pour la paix. Ce qu'ils cherchent, c'est le pouvoir, la terre, la richesse.
- Alors pourquoi est-ce que je devrais choisir un camp plutôt qu'un autre ?
- Parce que l'idéologie des Tisseurs était mauvaise dès le départ. Elle est basée sur une utopie, celle qu'on peut maintenir la paix par la violence, et que ceux qui dirigent le monde ne chercheront jamais à abuser de leur pouvoir à des fins personnelles. Impossible, plus impossible encore que d'imaginer un monde obéissant à un seul et unique gouvernement.
- Impossible, peut-être. Tout comme il est impossible tout le monde souhaite profondément le bonheur de tous les autres sous prétexte qu'une religion le demande. Il y aura toujours des exceptions, Ley. L'objectif des Tisseurs est peut-être utopique, mais pour se réaliser, il prend en compte les faiblesses des hommes. Tu peux peut-être forcer tout un peuple à croire en l'Armonys, mais tous ne comprendront jamais son message pour autant. Je crois en la mission des Tisseurs, Lepidus, héritier des Lumen. Au plus profond de moi, je suis un Tisseur.
Ley allait répliquer, mais la porte s'ouvrit alors. Un Prédicateur entra, les yeux fixés sur un point lointain et invisible.
- C'est terminé, annonça-t-il. Vous parlerez à nouveau demain.
Son disciple soupira et le suivit en silence.
Assis autour d'une table en bois, Amatsu et Enishi prenaient leur déjeuner en silence. Depuis plusieurs jours, une humeur maussade régnait sur le navire. Ray refusait toujours de sortir de sa chambre, la dernière fois où les rayons du soleil avaient effleuré sa peau remontait à son combat contre le Prédicateur. Parfois, la nuit, la jeune femme l'apercevait au bord de la balustrade, mais l'adolescent prenait un tel soin à fuir tout contact qu'elle n'osait plus l'aborder. Sa mauvaise humeur semblait s'être répandue sur ses deux camarades, si bien que lorsqu'il reposa sa tasse, Enishi dut se forcer pour ouvrir la bouche :
- C'est de la merde, c'te boisson !
- Ah ça, forcément, ça fait quand même deux semaines qu'il est périmé, ce lait...
- QUOI ?!
- Pas la peine de t'énerver, concentre le Shintaisen dans ton estomac et ça devrait aller.
- Ouais, c'est vrai que ça a super bien marché avec Ray, ton truc.
- Il est encore en vie, non ?
- En vie, en vie, c'est beaucoup dire ! J'ai connu des zombies plus sociables que lui, quand mêmes.
- Le poison a été neutralisé, même si je ne sais pas par quel miracle expliquer qu'il ait tenu le coup jusqu'à notre arrêt suivant.
- D'ailleurs, quand est-ce qu'on s'arrête pour acheter de la bouffe ?
- Jathum se trouve à une journée et demie d'ici. Là-bas, nous pourrons faire quelques achats, mais nos bourses sont presque vides, je te rappelle.
- J'ai un billet de 20€, si tu veux.
- Jathum est une petite île, aucune chance qu'ils acceptent la monnaie terrienne. Et moi, il ne me reste que cinquante aeras.
- Ca devrait suffire, non ?
- Pour une escale, sans doute. Ensuite, il nous faudra trouver un moyen de faire entrer un peu d'argent.
- Fais chier. Encore combien de temps jusqu'à Nounia ?
- Deux semaines.
- C'est mort, je tiens pas deux semaines sans bouffer. Bon, on réglera ça plus tard. Sinon, heu, j'en sais rien moi... Tu viens d'où ?
- Je suis originaire d'une île appelée Taïyû, très loin d'ici, encore à l'est de Nounia.
- En fait, ce bateau est à ton père, c'est ça ?
- Exactement. Sur Taïyû, nous sommes spécialisés dans la construction de navires en tout genre. C'est vrai que notre île n'est pas contrôlée par les Tisseurs, mais nous avons d'étroites alliances avec eux.
- Ca veut dire qu'ils ont des navires comme c'lui-là ?
- Non, le Naginata est très spécial dans son genre. Son secret ne se transmet qu'au sein de corporations qui appartiennent à mon île, et aucun étranger n'a le droit de gouverner un de ces navires.
- Pourquoi est-ce que ton père a été arrêté ?
- Il apportait du ravitaillement à des villes assiégées par les Armonys. Ils l'ont attrapé et ils l'ont envoyé sur Nounia. Mais ils n'ont pas réussi à faire bouger ce bateau, alors ils l'ont stocké dans un entrepôt en attendant d'être capables de s'en servir. J'ai réussi à le récupérer.
- Toute seule ?
- Konaginata m'a aidé. D'ailleurs, où est-ce qu'il est passé, lui ? Ca fait des jours que je le cherche.
- Je crois qu'il traîne près de la chambre de Ray, tu devrais peut-être aller jeter un coup d'œil.
- Si Ray accepte de le voir, je préfère le lui laisser, c'est sans doute la seule compagnie qu'il supporte.
- Comme tu le sens. Au fait, t'as pas du chocolat pour diluer le goût du lait périmé ?
- Non, mais j'ai du cacao, si tu préfères.
- N'importe quoi, en fait je m'en fous, c'est juste que je peux plus supporter cette merde.
Amatsu tendit un sachet renfermant de la poudre de cacao. Enishi le dilua dans sa tasse de lait et l'avala d'un seul coup. Brusquement ses yeux s'écarquillèrent.
- Ah oui, ajouta Amatsu, c'est amer, ça... Je t'ai dit que j'avais du cacao, évidemment, il est cent pour cent pur.
- De l'eau, réussit faiblement à articuler Enishi, de l'eau, pitié...
Amatsu hésita, essayant de trouver une façon de lui annoncer qu'il ne restait plus que de l'eau de mer à boire...
Quelque part dans un hôtel du Caire, en Égypte, Phoenix attendait patiemment que son plan se mette en marche. Pour passer le temps, il profitait du cadre que lui offrait ce petit voyage exotique. Nightmare avait accepté de leur réserver des chambres dans un hôtel quatre étoiles. En ce moment, Phoenix prenait le soleil, allongé sur une chaise longue, à côté d'une piscine aux eaux miroitantes. Dans sa main gauche, il tenait une coupe de jus de fruits glacé, dans sa main droite, une part d'un excellent gâteau au chocolat.
- Le pied, murmura-t-il dans un soupir d'extase.
- Ca mon vieux, tu l'as dit !
Les autres touristes se tournèrent brusquement vers le corbeau qui venait de prononcer ces mots. Phoenix se cacha le visage entre les mains. Il avait pourtant répété cent fois à Hugin qu'il n'avait pas le droit de parler temps qu'ils seraient sur terre, mais non, ce maudit piaf n'en faisait qu'à sa tête !
Heureusement pour eux, le propriétaire du corbeau - bien qu'il ne soit pas aisé de distinguer qui appartenait à qui - réussit à rattraper cette erreur. Le Chapelier était passé dans l'art de détourner l'attention des bêtises d'Hugin :
- Excusez-moi braves gens, je répète un numéro de ventriloquie, je ne pensais pas faire un tel effet ! Hugin, excuse-toi d'avoir choqué tous ces gentils touristes.
- Je peux pas, je suis un oiseau, et les oiseaux ne savent pas parler.
- Bien Hugin, tu as compris la leçon. Ne parle plus jamais devant des étrangers en dehors de nos spectacles, compris ?
- Oui maître, c'est entendu, maître.
Le Chapelier adressa un dernier sourire rassurant à tous ces gens. Son apparence suffit à convaincre tous les autres qu'il s'agissait bien d'un comédien : malgré la chaleur, le paladin continuait de porter un costume noir, simple, posé sur une chemise blanche. Son visage restait toujours maquillé de blanc, à l'exception de cette petite larme noire sous son œil gauche. De plus, les fanfreluches qui terminaient ses manches achevaient de lui donner un aspect grotesque.
- Je t'en ficherai moi, murmura Hugin, des maîtres ! Profite pas de la situation pour me donner des ordres, connard !
- Ce corbeau de malheur est toujours aussi mal éduqué, à ce que je vois.
Assia venait de s'approcher et s'assit en tailleur sur une chaise longue à côté de Phoenix. Au grand dam d'Hugin, elle portait un maillot une pièce assez pudique. Le corbeau commença à décrire des cercles autour de sa tête, essayant discrètement de la ramener à la raison :
- Quelle chaleur, hein Assia ? T'es pas morte de chaud, toi ? Tu devrais te mettre un peu plus à l'aise, hé hé !
- Chapelier, fais taire ton animal ou je t'assure qu'il sera dans mon assiette ce soir.
- Pas besoin, s'exclama Valentina qui venait d'approcher.
Hugin tourna sa petite tête vers la jeune femme. Ses yeux noirs s'agrandirent brusquement à la vue de son maillot de bain :
- Voilà, c'est bien cocotte ! Prends-en de la graine, Assia, c'est comme ça que les jeunes filles bien éduquer doivent...
- Serveur, se mit à crier Valentina, s'il vous plait ! Un oiseau sinistre me tourne autour, vous n'auriez pas des chiens de chasse ou quoi que ce soit d'autre pour m'en débarrasser ?
Hugin écarquilla les yeux et, en un battement d'ailes, quitta la cour de l'hôtel.
- Merci, ajouta Assia sans se retourner.
- Pauvre Hugin, se plaignit le Chapelier, il va encore bouder toute la soirée.
- Tu laisses trop de liberté à ton maudit piaf, répliqua Valentina.
- Il a des mauvaises fréquentations, au sein de la Confrérie. Prends Denwen, par exemple...
- Ne me parle pas de lui maintenant !
- Hum, coupa Phoenix, en parlant de mauvaises fréquentations, où se trouve Bélial ?
- Il traîne dans le coin, répondit Valentina. Il paraît qu'il est très intéressé par les musées du Caire.
- Je n'aime pas ça.
- Moi non plus, ajouta Danra d'un ton sec.
Tout le monde se retourna. Pour la première fois depuis le début du séjour, Danra venait de quitter sa chambre et il se dirigeait vers ses collègues. Il portait toujours son éternel manteau noir qui masquait la moitié de son visage.
- Ah, s'exclama Phoenix, je ne suis pas le seul à ne plus pouvoir supporter Bélial ?
- Je me fiche de Bélial. Ce que je n'aime pas, c'est cet endroit.
- T'as des goûts de riche quand même, si un quatre étoiles dans une terre paradisiaque, c'est pas assez bien pour toi, je me demande ce qu'il te faut !
- J'ai accepté de venir parce que j'ai une mission à mener à bien. Je n'ai aucune envie de m'éterniser ici.
- Désolé, mais je te l'ai dit, si on ouvre une faille trop brusquement, les Armonys vont tout de suite nous repérer. C'est pour ça que tu es le seul qui puisse nous aider. Ta chimère continue de creuser ?
- Epona effrite le passage entre les deux mondes, oui.
- Son nom me fera toujours triper, à chaque fois, j'ai l'impression d'être dans Zelda !
- On se passera de tes commentaires sur mes chimères, Phoenix. Tu tiens vraiment à ce qu'Epona continue comme ça pendant une semaine entière ?
- Ca fera trois semaines qu'elle fragilise la frontière qui sépare la Terre du Nexus. Ca devrait être suffisamment progressif pour que les Armonys ne s'inquiètent de rien et que le passage ne soit pas bloqué immédiatement.
- J'espère que tu as raison, Phoenix.
- Tu m'as déjà vu me tromper, Danra ?
- Il y a un début à tout.
Phoenix soupira. Quand Danra était plongé dans cette humeur maussade, inutile de chercher à discuter avec lui. Le jeune homme se contenta de fermer les yeux. Ah, ce soleil radieux aux bras si doux... Rien à voir avec le ciel artificiel du repaire...
Le sabre en bois de Storm virevolta, décrivit plusieurs cercles parfaits dans les airs et s'abattit sur celui d'Antares, qui para le coup avec habileté, repoussa son partenaire et posa la pointe de son arme factice sur sa gorge.
- 22 à 10, déclara le jeune homme. Tu n'es pas très concentré aujourd'hui, Storm. Un problème ?
- Un seul ? Tu es bien pingre ! Il y a les Armonys qui commencent à s'étendre de plus en plus loin, la Confrérie de l'Epée qui continue sans cesse de nous attaquer, les trahisons et les désertions qui se multiplient dans notre camp...
- D'accord mais ça, c'est notre lot quotidien. Quelle est la vraie raison qui te met dans cet état ?
Storm ne répondit pas. D'un geste vif, il écarta la lame d'Antares et se précipita sur lui. Au moment où il allait le frapper, son adversaire disparut. Le professeur de lettres se retourna juste à temps pour parer l'attaque qui venait dans son dos, puis il utilisa la célérité à son tour. Malheureusement pour lui, il n'eut pas le temps d'enchaîner : Antares l'imita. Leurs deux silhouettes réapparurent lorsque leurs armes se bloquèrent mutuellement.
- Tu n'es même plus capable de me dépasser Storm, qu'est-ce qui se passe ?
- D'accord, d'accord !
Le professeur de lettres recula d'un pas et baissa son épée :
- On vient de m'apprendre que le Coryphée se trouve sur une petite île appelée Jathum.
- Et tu pars à sa recherche ?
- Dans deux heures, oui.
- Le Conseil a accepté de te laisser partir ?
- Ils n'étaient pas très motivés, mais j'ai insisté sur le fait que nous avions déjà arrêté ce fou furieux deux fois et qu'il continue malgré tout à nous échapper. Ce n'est pas le moment de montrer à tout le monde que nous sommes incapables de stopper un psychopathe qui s'amuse à faire exploser des lycées innocents.
- Ca se tient.
- De plus, nous avons besoin de toutes les forces disponibles, et Hira est une force non négligeable.
- Ca, c'est sûr. Donc, récupérer l'antidote et son propriétaire est devenue une mission prioritaire ?
- Ce qui justifie mon déplacement.
- Bien joué.
Le sabre de Storm venait de dépasser la défense d'Antares. Il se figea contre sa poitrine, au-dessus de son cœur. Le vaincu hocha lentement la tête :
- 22 à 11.
La porte du gymnase s'ouvrit à ce moment et Ena pénétra dans la salle d'entraînement, tenant, elle aussi, une arme en bois à la main. Surprise de rencontrer les deux hommes, elle s'inclina respectueusement.
- Ena, s'écria Storm, quel bon vent t'amène ?
- Je dois partir en mission, j'avais besoin de me défouler un peu.
- En mission ? Les conseillers envoient une équipe d'élite ? Ca doit être sacrément important, alors !
- Pas toute notre équipe, non. La moitié a été affectée ailleurs. Miezi et moi partirons dans la journée pour récupérer un fugitif.
- Houlà, deux membres d'une équipe d'élite pour un misérable fugitif ?
- Il est soupçonné d'avoir pactisé avec la Confrérie.
- Ah, effectivement... De qui s'agit-il ?
- C'est là le problème. C'est Praek que nous devons retrouver.
Storm laissa tomber son épée. Antares fronça les sourcils. Il connaissait l'importance de Praek, qui fut l'instructeur des quatre derniers maîtres élémentaires, mais la réaction de son collègue le surprenait. Il devait y avoir un détail de l'histoire qu'il ignorait encore.
Comme s'il lisait dans ses pensées, son partenaire se tourna vers lui :
- Tu te souviens que dans le passé, Praek et un de ses amis avaient tenté de rejoindre la Confrérie ?
- Oui, ils devaient passer un test dans une région lointaine, si mes souvenirs sont bons.
- Exact. A l'époque, l'équipe d'élite chargée de récupérer ces deux fugitifs, c'était la mienne.
Un profond silence s'abattit dans la salle. Storm essayait de faire le tri dans ses souvenirs, Ena essayait d'imaginer qu'elle serait sa réaction si elle avait à s'opposer à Praek, et Antares essayait de comprendre ce qu'on pouvait ressentir dans pareille situation. En vain.
- Que je l'ai récupéré, reprit Storm, il était brisé. Le sang de son ami coulait encore sur ses mains. Je peux t'assurer que jamais cet homme n'essaiera à nouveau de rejoindre la Confrérie. Je crois que même s'il portait la Marque, il s'ouvrirait la gorge de ses propres ongles plutôt que de rejoindre ceux qui lui ont fait subir un tel traitement.
- Pourtant, ajouta faiblement Ena, un messager l'a vu en personne discuter avec Raïji. Tous les autres Tisseurs sont morts, mais Praek, lui, a disparu en même temps que...
- Ce n'est pas une preuve, signala Antares. Vous savez comme moi que des dizaines d'explication peuvent être trouvées à cette histoire.
- C'est pour ça que nous devons le ramener devant le Conseil, pour qu'il écoute ses justifications et juge si Praek est coupable ou non de trahison.
Les trois Tisseurs s'assirent par terre. Storm ne disait rien, mais il était inquiet. Pas seulement parce que la trahison de Praek était absurde, mais parce qu'il restait de moins en moins de Tisseurs hauts gradés pour garder le palais. Hira était toujours contaminée, Antares n'allait sans doute pas tarder à repartir pour une nouvelle mission, plusieurs équipes d'élite étaient en patrouille, lui-même se rendrait sur Jathum dans quelques heures... Cela faisait beaucoup d'absents, à une heure si critique.
Antares jeta un regard par la fenêtre. Le soleil entamait déjà son déclin, là-haut, dans le ciel. Une nouvelle ère commençait à se dessiner.
Silencieusement, le Naginata continuait à percer l'océan, soulevant doucement une écume qu'illuminait la lune.
Enishi, mollement accoudé à la balustrade, essayait de retenir son repas. Son teint verdâtre reflétait plutôt bien l'état maladif dans lequel il se trouvait. Amatsu, présente à ses côtés, le dos appuyé contre ce même garde-fou, s'exclama :
- Mais qu'est-ce qui t'as pris de boire l'eau de mer, franchement ?
- Je pensais que le Shintaisen me protégerait du sel, moi...
- C'est ridicule, comment est-ce que tu veux que le Shintaisen décolle le sel de l'eau ! Il peut bloquer ce qui circule dans ton sang, mais il n'est tout de même pas capable de faire le tri ! A la rigueur, tu aurais eu un pouvoir de soin, peut-être, mais en maîtrisant le feu, il ne fallait pas t'attendre à des miracles.
- J'avais trop soif pour réfléchir, moi...
- Oui mais quand même, un litre d'eau salé !
- M'en parle pas...
- Normalement, on la fait chauffer, on récupère la vapeur et on attend qu'elle se condense.
- Quel bordel...
- Parce que tu n'as pas impression que c'est aussi le bordel dans ton estomac, en ce moment ?
- Oh que si... Ouille... C'est quoi la suite du programme ?
- Je te l'ai déjà dit. Dans quelques heures, nous serons sur Jathum. Là-bas, nous ferons des courses et nous essaierons de trouver une solution pour gagner de l'argent.
- J'espère que Ray voudra bien sortir, ça lui ferait du bien...
- Marcher un peu, à l'air libre, sous la tiédeur du soleil, sans avoir à affronter de Prédicateurs invincibles... Effectivement, je pense que ça nous fera du bien à tous.
- Et encore, t'en as affronté qu'un seul, toi... Moi ça fait deux fois que ces connards me défoncent la gueule...
Un vent léger se leva et s'amusa à les envelopper, avant de repartir pour l'horizon lointain. Amatsu sourit :
- Ca, c'est un bon présage !
- De quoi... ?
- Le vent. On aurait dit qu'il riait.
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