Ice était en train de réfléchir, assis sur son lit. Ray, adossé contre un mur, faisait de même. Sanga regardait par la fenêtre, observant avec détachement le spectacle de la pluie qui tombait sur les trottoirs et les toits. Seul Enishi seul à cette réunion muette : il avait voulu profiter de l'averse pour développer ses pouvoirs.
Finalement, Ray coupa le silence :
- Alors, que fait-on ?
- D'après Praek, commenta Ice, notre mission était de nous débarrasser du nécromancien. Si quelqu'un l'a fait à notre place, celle-ci est normalement terminée. Surtout que nous ignorons tout de la force de notre nouvel adversaire...
- Mais dans ce cas, on laisse les villageois à leur propre sort le temps qu'une équipe plus expérimentée arrive.
- Ce qui est très risqué...
Sanga se tourna lentement vers eux, faisant un pas dans leur direction.
- De toute façon, nous ne sommes même pas sûrs que notre adversaire est plus fort que nous, remarqua-t-il. La meilleure solution, c'est encore de tenter notre chance. Si nous ne sommes pas revenus d'ici lundi, les Tisseurs enverront sans doute une autre équipe, plus puissante, pour nous ramener.
- Le problème, c'est qu'on ne sait absolument pas par où commencer... Après tout, personne ne savait où vivait ce nécromancien !
Epuisé, Enishi s'appuya contre le mur de l'auberge. Il était couvert de sueur mais également d'eau. La pluie les battait, lui et son épée. Elle ruisselait contre son visage tout comme elle ruisselait contre sa lame.
Il n'avait pas réussi. Il s'était promis de réussir à détruire cet épouvantail qui traînait dans le jardin, seulement avec des Maryokus. Mais la pluie avait éteint ses flammes. Il savait qu'il était encore trop faible pour être efficace sous une averse, tout comme Ice savait que sans eau à proximité, il était inutile.
Assis contre ce mur, il soufflait un peu, exténué. Lentement, il leva son épée, en admirant la lame aussi rouge qu'un rubis. Mais sous un tel temps, elle était inefficace...
- Au fond, il t'en faut peu pour être inutile, toi... Pourquoi est-ce que tes flammes sont si faciles à éteindre ?
- Peut-être parce qu'il n'y a pas assez de magie en elles.
Surpris, Enishi tourna la tête pour voir son interlocuteur. Ou plutôt, son interlocutrice. C'était une jeune femme d'environ 25 ans, aux longs cheveux bruns et aux yeux noisette. Sa peau était très pâle, ses lèvres rouges esquissaient un sourire légèrement gêné. Elle se tenait debout, essuyant les attaques inlassables de la pluie sans y prêter la moindre attention. Derrière sa longue robe noire était attachée une fine épée.
Le jeune homme se releva immédiatement : était-ce une tisseuse de néant ? Mais elle fut plus rapide que lui et posa sa question la première :
- Praek est-il là ?
Les trois amis étaient toujours en train de discuter lorsque Enishi revint accompagné, à leur plus grande surprise, d'une jeune femme. Celui-ci leur résuma rapidement ce qu'il savait : cette dame était une Tisseuse haut gradée et elle avait des informations à leur confier sur leur "professeur".
Lentement, elle sortit un petit carnet qu'elle déposa sur la seule table de la chambre, qui trônait au centre de la pièce. Miraculeusement, le livre n'était pas mouillé, au contraire de la femme.
- Mon nom est Valentina, commença-t-elle. Je suis envoyée par le conseil des sages pour vous exposer votre véritable mission.
- Notre véritable mission ? Il ne s'agit pas simplement de débarrasser le village du nécromancien ?
- Non. Le nécromancien est certes préoccupant, mais il n'est qu'un leurre. Nous savons de source sûre que la Confrérie de l'Epée est ici.
- La Confrérie de l'Epée ?
Ray regarda les autres avec étonnement : c'était la première fois qu'il entendait ce nom. Et ses trois amis pensaient la même chose que lui.
- Il s'agit d'une organisation qui a pour but de récupérer la mythique Excalibur. Ils ne sont pas nombreux, 80 à 90 tout au plus, mais ils sont puissants. Et rusés. Nous essayons vainement de les détruire depuis près d'un demi-siècle.
- Et vous pensez qu'ils sont ici ?
- Nous en sommes persuadés. Et Praek doit le savoir aussi. C'est pour tester sa loyauté que vous avez été envoyés.
- Vous pensez qu'il pourrait être un traître ?
- Nous avons en effet de sérieuses raisons de le penser. Il y a cinq années, il a failli rejoindre la Confrérie et pour cela, il a tué son partenaire.
Les quatre jeunes hommes écarquillèrent les yeux, se regardant lentement, l'un après l'autre. Praek ? Un tueur ? Un traître ? Certes, ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, mais ils s'étaient tout de même attachés à lui, au fond...
- Mais pour l'instant, rien ne prouve qu'il est véritablement un traître. C'est pour cela que nous comptons sur vous : s'il tente de prendre contact avec des membres de la Confrérie, alors c'est qu'il joue un double jeu.
Elle tapota doucement le petit carnet à la couverture de cuir.
- Vous trouverez tous les renseignements nécessaires ici. Attention, s'il s'avère qu'il est vraiment à la solde de la Confrérie, prévenez-nous sans tarder. Il est fort vous savez, bien plus que vous, alors ne tentez pas le diable.
Elle réajusta son épée dans son dos avant d'ouvrir la porte.
- Je reste dans les environs, contactez-moi dès que vous aurez des nouvelles.
Et elle sortit sans un mot de plus, le regard un peu désolé pour ces quatre adolescents qui allaient maintenant risquer d'affronter celui qu'ils ont considéré comme leur maître jusqu'à présent...
Derrière elle, Ray referma lentement la porte, sans un mot.
- C'est par ici, leur cria Praek, la maison ne doit plus être loin !
Le combattant d'élite était revenu en fin d'après-midi, leur annonçant qu'il avait réussi à localiser le refuge du nécromancien. Certes, celui-ci était bel et bien mort, mais ils pourraient peut-être en apprendre plus sur lui en visitant sa maison.
Il ne s'était pas aperçu que le regard que les quatre jeunes hommes lui portaient avait changé. Ou si c'était le cas, il n'avait posé aucune question. Et c'était ce qui gênait Ice. Soit cet homme était incapable de lire en eux, soit il cachait bien son jeu. Et il n'avait aucune raison de faire ça s'il était innocent...
Bientôt, ils découvrirent un petit chalet en bois, caché derrière des buissons. C'était une habitation pauvre, sans doute fabriquée par le nécromancien lui-même. Une petite rivière s'arrêtait à ses pieds, formant un lac infime. Et pourtant, c'était sans doute pour lui que cette pauvre maison se tenait ici. Ray éprouva un peu de pitié pour ce nécromancien, réduit à vivre dans de telles conditions.
Praek ouvrit lentement la porte de la demeure. A l'intérieur régnait un chaos sans nom, "un bordel monstre", selon Enishi : les placards étaient ouverts, déversant leur maigre contenu sur le plancher. Des assiettes sales étaient encore posées sur la table en bois, à côté de quelques livres déchirés. Quelques cadavres, inanimés, étaient disséminés un peu partout dans la pièce, lui donnant une odeur insupportable qui attirait les mouches en grand nombre. "Un bordel monstre", répéta Enishi. Et pour une fois, Ray était d'accord avec lui.
Ice soupira : examiner en détail le contenu de ce chalet allait être long. Très long. Et dehors, quelqu'un manipulait encore des morts-vivants. Donc le village n'était pas encore en sécurité. Il se tourna vers Praek :
- Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? On ne peut pas tous rester ici ?
- Non. Deux d'entre vous peuvent fouiller la pièce pendant que les deux autres iront patrouiller, avec moi.
- Pas la peine, déclara calmement Ray, je m'en occupe. Partez tous les quatre, je reste ici.
Les trois amis se regardèrent : en général, leur ami préférait l'ardeur des combats au calme des recherches. Mais ils haussèrent les épaules pendant que Praek acquiesçait.
- Ok, on fait comme ça alors. Tout le monde revint ici dans une heure. Si l'un d'entre nous a ne serait-ce que cinq minutes de retard, on part à sa recherche. Mais pas de folie : si vous croisez une nouvelle troupe, vous nous avertissez tous.
- Et qu'est-ce qu'on donne, comme signal ?
- Lancez un Maryoku dans les airs, ça sera assez voyant.
Et ils sortirent tous les quatre, pendant que Ray regardait à nouveau la pièce : une véritable porcherie. Il soupira, espérant avoir tord. Il aurait peut-être dû parler de son idée à Ice, mais elle était sans doute ridicule. Après tout, même son ami n'avait rien senti d'étrange... Non, inutile de l'embêter avec cette petite impression.
Enishi marchait lentement, son épée à la main. Il repensait encore aux paroles de Valentina. Si Praek était bien un traître, alors ils n'allaient sans doute plus tarder à se faire attaquer. Mieux valait être sur ses gardes. Il n'avait jamais entendu parler de mort-vivants qui attaquent de jour, mais d'un autre côté, ce n'était pas vraiment un nécromancien qui les manipulait. Enfin, Praek n'était pas un nécromancien, si ? Dans le doute, mieux valait être sur ses gardes.
Soudain, un bruit se fit entendre dans le buisson, près de lui. Enishi retourna vivement, levant son épée juste à temps pour parer une lame rouillée qui allait transpercer son cœur. Un zombi, en face de lui. Ses yeux vides de toute expression étaient posés sur le jeune Tisseur sans vraiment le voir. Lentement, il leva son bras. Enishi le lui trancha, puis fit de même avec sa tête. La créature s'affala par terre, morte pour la seconde fois.
- Un de moins...
Il regarda autour de lui. Mais il ne voyait rien, n'entendait rien.
- Ca peut attaquer tous seuls, ces merdes ?
Et puis soudain, il tressaillit. Il venait de les entendre. Leur râle inhumain. Ils devaient être une quinzaine et ils approchaient. Ils l'encerclaient...
Le premier jaillit de derrière un buisson pour lui sauter dessus, un gourdin à la main. Enishi fut très rapide, il jeta son épée par terre, frappa ses deux mains et cria «DRAGON !» Son poing détruisit l'arme de son adversaire et désintégra colonne vertébrale. Mais déjà, un autre arrivait sur lui. Il lui envoya un coup de pied dans la tête, dégagea sa main du cadavre du premier et récupéra son épée, qu'il brandit au-dessus de sa tête afin d'envoyer un Maryoku.
Ils étaient très nombreux, songeait Sanga. Une bonne vingtaine, éparpillés autour de lui. Et ils se rapprochaient lentement, pas à pas. Le tisseur avait bien essayé de créer un tremblement de terre, mais il s'était révélé inefficace. Ceux-là étaient plus résistants que ceux de la veille. Et déjà, le crépuscule s'annonçait.
Quatre zombis sautèrent sur lui, bloquant toute esquive sur le côté. Il se baissa promptement. Quatre crânes se heurtèrent, se brisant mutuellement sous le choc.
Le maître de la terre se releva juste à temps pour trancher en deux un autre ennemi qui fonçait sur lui, puis lança un Maryoku : une pluie de gravats s'abattit sur trois zombis à la fois, faisant tomber par terre la moitié supérieure de leur corps. Mais déjà, d'autres étaient sur lui.
Ice avait de la chance : même si la pluie s'était arrêtée, le sol était encore humide. Il humiliait ses adversaires, esquivant facilement tous leurs coups puis abattant sa lame sur leur poitrine. Ou bien il la laissait à terre et utilisait chaque goutte d'eau comme une balle de revolver : elles s'envolaient et se fracassaient à toute vitesse contre le front des ses adversaires. Pour l'instant, la partie était très facile.
Dès qu'ils devenaient trop nombreux à l'encercler, il laissait l'eau entourer sa lame et lançait un Maryoku. Le croissant aqueux suffisait à le débarrasser de la moitié de ses ennemis.
Il était en train d'achever le dernier lorsqu'il sentit une odeur de fumée. Il leva les yeux : un peu plus loin, quelque chose était en train de brûler. Il courut, n'hésitant à utiliser le Shintaisen pour pouvoir accélérer un peu plus. Si les flammes consumaient la forêt, ils étaient perdus, tous les cinq.
Enishi maudissait sa stupidité, affalé contre un tronc d'arbre. L'incendie autour de lui l'encerclait bien plus dangereusement que ne l'auraient fait les zombis, s'ils n'étaient pas réduits à l'état d'inoffensifs tas de cendres. Et cet incendie, c'était lui qui l'avait déclenché. Pourtant au départ, il partait d'une bonne idée : tous les morts-vivants étaient planqués dans des buissons, alors en brûlant ces buissons, il brûlait aussi ses ennemis ! Seulement dans le feu de l'action, il avait oublié qu'ensuite, ses flammes seraient incontrôlables...
Il toussa : il ne voyait aucune solution. Il n'avait pas lancé de Maryoku dans les airs pour avertir ses compagnons, mais de toute façon avec cette fumée, ils n'auraient aucune difficulté à le repérer. Il espérait juste qu'ils pourraient faire quelque chose. Sinon, il ne restait que deux possibilités : mourir brûlé par les flammes ou mourir étouffé par la fumée. Il se demandait laquelle était la moins pire... Puis il secoua la tête et se releva.
- Hors de question que je crève comme ça, se murmura-t-il. Ca serait trop la lose, le maître du feu qui se tuer par ses propres flammes !
Il regarda autour de lui, espérant trouver une échappatoire, quelque chose, n'importe quoi... Mais il n'y avait rien. De rage, il voulut frapper le tronc d'arbre mais se retient au dernier moment : lui était aussi en train de brûler.
- Oh oh...
Il commençait à se dire qu'il était vraiment dans la merde, lorsqu'une énorme bulle d'eau tomba juste à côté de lui. Puis une autre, et une autre, et encore une autre, jusqu'à ce que les flammes soient toutes éteintes.
Enishi regarda Ice d'un air surpris. Le maître de l'eau était épuisé, en sueur, mais il avait réussi à stopper l'incendie.
- Alors là bravo Ice, t'as géré !
- Tu peux...puff puff...m'expliquer ce qui s'est passé ?
- Et bien... Disons que dans l'ardeur du combat... J'ai peut-être eu du mal à maîtriser ma force et... Et voilà quoi, mon ardeur s'est un peu propagée !
Ice leva les yeux au ciel.
- Partons d'ici, il doit rester des...
Un flash lumineux l'interrompit. Pendant quelques secondes, tout devint blanc autour d'eux. Ils ne virent plus rien, n'entendirent qu'une sourde déflagration. Et ensuite, tout redevint normal. Les deux amis se dévisagèrent, s'interrogeant du regard.
- Reste ici Enishi. Je vais voir ce que c'est.
- C'est toi le plus fatigué, vaut mieux que j'y aille moi-même !
- Non, je pense qu'on est sur le seul chemin qui permet d'accéder à l'origine de cette lumière. Donc, si je n'arrive pas à contenir son créateur, il passera par ici. Et surtout, si Praek veut voir ce que c'est, tu pourras le suivre. On l'a perdu de vue et ce n'est pas bon.
- Bon ok, mais n'oublie pas le signal : lance un Maryoku dans le ciel si t'as un problème.
- Penses-y aussi.
Et Ice, à nouveau, se mit à courir.
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