
Enishi courut dans la direction de Sanga et lui donna une tape amicale sur l'épaule.
- Merci mon vieux, comment t'as fait pour arrêter leur attaque ?
Sanga resta immobile. Ses cheveux, parcourus par le vent, semblaient vouloir s'enfuir au loin. Enishi fronça les sourcils :
- Hé oh, Sanga, tu m'écoutes ?
- Fini. Tout est fini, Enishi.
Le maître de la terre tourna lentement la tête. Ses yeux semblaient avoir disparu. Il ne restait qu'une masse blanche, vide. Voyaient-ils quelque chose ? Voyaient-ils leur ami d'enfance face à eux, ou seulement un brouillard indistinct ?
- Sanga, le prends pas mal hein, mais je crois que t'es... Aveugle.
- Voir. Entendre. J'entends tout : j'entends le silence.
- Putain, mon rêve commence à partir en couille, là...
- Partir. Maintenant !
- Merde Sanga, non, déconne pas !
Enishi s'élança pour le retenir. Mais trop tard. Le brouillard l'avait déjà avalé.
Le maître du feu se réveilla soudain, en sueur. Ray, qui venait d'entrer dans sa chambre, le regardait avec stupéfaction. Enishi se tourna vers lui :
- Quoi, qu'est-ce qu'y a ?
- Bah d'habitude t'es pas très vif, mais là tu te réveilles avant même que j'ai ouvert la bouche pour te prévenir qu'un navire doté d'une vitesse surnaturelle se prépare à nous aborder.
- Putain, on peut jamais dormir tranquille... Attends, t'as dit quoi là ?!
- Qu'un navire doté d'une vitesse...
- Non, avant !
- Que tu t'es réveillé avant même que...
- Non, encore avant !
- Bon, on va pas y passer la nuit, on est sur le point de se faire attaquer, je te signale !
- Connard, tu me paieras ça !
- Moi, je suis déjà dehors !
Enishi grommela, bondit hors de son lit, enfila un tee-shirt, un pantalon, et s'élança hors de sa chambre à la poursuite de Ray, qu'il injuriait en hurlant.
Amatsu demeura immobile, même lorsque le bateau pirate perça les ténèbres de la nuit, heurta le Naginata et que cinq individus à l'air patibulaire sautèrent sur son pont sous les regards apeurés de la lune. Les bras noués autour de la poitrine, elle ne daigna adresser qu'un regard à peine intéressé à ces corsaires.
- Toi ma belle, s'écria l'un d'entre eux, amène-nous au capitaine de ce rafiot !
- Je suis le capitaine de ce bâtiment, répondit calmement Amatsu.
- Bah évidemment, se moqua un autre, et tant qu'à y être, fais-nous croire que tu navigues sans équipage, hein ?
- Faux, j'ai bien un équipage. Deux anciens tisseurs de néant, qui sont ici pour prévenir ce genre d'événements. Aussi vous demanderai-je de partir sans faire d'histoire, je n'aimerais pas avoir à nettoyer mon pont de votre sang.
- Mais c'est qu'elle croit nous faire peur, la gamine ! Si on lui montrait ce que ça fait, un vrai guerrier en action, hein Hari ?
- Ouais, super idée, Lari !
- La ferme, vous deux !
Les cinq pirates se turent. Ils n'osèrent même pas se retourner. Celui qui venait de crier cet ordre sauta sur le pont et se redressa calmement. Torse nu, son imposante musculature s'exhibait au regard de tous. Sa peau avait été la proie du soleil pendant tant d'années qu'elle avait hérité de la même couleur que celle du bois qui composait son bateau. Ses yeux, bleus comme l'océan, fixaient Amatsu avec l'intensité d'un aigle volant en cercle autour de sa proie. Dans son dos, son épée longue comme un ange de mer paraissait attendre avec impatience qu'on lui propose une proie à dévorer. Ses cheveux sombres en désordre, ses traits durs accentuaient encore cette image de chasseur sauvage. De sa voix grave, il demanda :
- Quel est votre nom ?
- La politesse exige qu'on se présente le premier.
- Je ne suis pas poli. Quel est votre nom ?
- Amatsu, capitaine du Naginata. Comme je le disais à vos hommes, je préfèrerais que vous partiez maintenant plutôt que de devoir jeter vos restes à l'eau une fois que mes guerriers en auront fini avec vous.
- Quant à moi, je suis Jörmungand, et votre navire m'intéresse beaucoup. Il est plus discret que le nôtre, il devrait pouvoir jeter l'ancre sur les terres des Armonys sans trop éveiller l'attention.
- Tant pis, au moins j'aurais essayé de vous prévenir, ne venez pas vous plaindre après.
- Vous croyez vraiment que vos guerriers seront capables de vaincre tout un équipage composé de pirates sanguinaires ?
- Et bien...
- Connard ! Enfoiré ! Salaud ! Ray, je vais te péter la gueule ! Tu sais que t'es bon qu'à tuer des lapins ? Et encore hein, des petits, des lapinous ! Ray, le tueur de lapinous ! Mouhaha !
Interrompue par les insultes ridicules d'Enishi, Amatsu se prit le visage entre les mains. Finalement, elle se demandait si elle avait bien fait de choisir ces adolescents comme gardes du corps...
Les pirates, eux, essayaient tant bien que mal de camoufler les rires moqueurs qui les secouaient. Seul leur chef restait impassible, les bras croisés, jaugeant ces morveux d'un œil impartial.
Ray et Enishi s'immobilisèrent et firent apparaître leurs épées. Le temps n'était plus aux insultes, ces types n'avaient franchement pas l'air amicaux.
Un premier pirate se jeta sur le maître de la foudre. Ce dernier soupira, tourna sur lui-même, puis s'écarta d'un pas. Son adversaire s'immobilisa et tourna la tête dans sa direction, surpris. Il aurait voulu attaquer à nouveau, demander à ce gamin pourquoi il avait fait cette pirouette ridicule, mais il n'y parvint pas. Brusquement, il réalisa qu'une longue entaille zébrait son estomac et il s'effondra.
- Pff, grogna Enishi, c'est des attaques de fillette ça, je vais te montrer un truc vraiment impressionnant, moi !
- NON ! J'te rappelle qu'on est sur un bateau, et qu'un bateau, c'est comme une forêt : Ca brûle ! Alors tu évites tes supers attaques qui ne font de mal à personne d'autre que l'environnement, compris ?
- Même pas besoin d'utiliser mes pouvoirs, je parie que je les bats à mains nues, ces types !
Et pour appuyer ses paroles, il évita adroitement l'épée d'un pirate, jeta la sienne sur le sol, empoigna le malheureux offenseur par le col et le jeta violemment par terre. Pour l'achever, il attrapa un autre guerrier qu'il jeta sur le précédent, et répéta cette manœuvre jusqu'à ce que plus personne n'ose s'approcher.
Le chat d'Amatsu, Konaginata, se glissa d'un bond gracieux aux côtés de sa maîtresse, qui le prit tranquillement dans ses bras pour lui rassurer.
- Chut, lui murmura-t-elle d'un ton apaisant, ça serait bientôt terminé. Fais-moi confiance, d'accord ?
Le destin semblait lui donner raison, car en quelques minutes, beaucoup de pirates étaient à terre, alors que ni Ray ni Enishi n'avaient terminé de s'échauffer. Ils n'avaient même pas cherché à infliger de graves blessures à leurs adversaires. Le maître du feu se contentait de les frapper avec violence, son ami les repoussait de quelques coups d'épée.
Brusquement, tous les corsaires se figèrent. Jörmungand venait de lever la main. Alors que le silence le plus complet s'était soudain abattu sur le navire, il pointa un doigt dans la direction de Ray et articula simplement :
- Toi. Quel est ton nom ?
- Ray, celui qui fait tomber la foudre, ex-tisseur de néant. Je suppose que tu as entendu parler de moi ?
- Effectivement, ton nom circule dans les sphères les plus élevées de la guilde. On dit que tu as vaincu Jupiter et que le chef s'intéresse beaucoup à toi.
- C'est vrai, d'ailleurs, tu pourrais lui transmettre un message pour moi ? Il m'avait invité à une réception, mais j'avais trop de boulot, j'ai pas pu y aller, tu lui diras que je m'excuse et que je l'inviterai à prendre un verre à l'occasion pour me faire pardonner ?
Les pirates reculèrent respectueusement. Qu'un gamin les ridiculise de la sorte pendant un combat, c'était une chose, mais qu'il se permette de parler de leur grand chef avec autant de familiarité, alors qu'eux ne connaissaient même pas le nom de ce dernier, cela avait eu le même impact que s'ils avaient découvert un prophète à qui l'Empereur en personne venait de s'adresser.
Ray leur adressa un grand sourire ironique, avant de reporter son attention sur leur capitaine :
- Et toi, comment tu t'appelles ?
- Jörmungand.
- Très bien, Jory. Tu permets que je t'appelle Jory ? Non, parce que ton nom est trop compliqué pour que je le retienne. Bref, maintenant que tu sais qu'on est dans les petits papiers de ton Grand Maître, tu vas gentiment retourner sur ton bateau et nous laisser tranquilles, d'accord ?
- Au contraire, maître de la foudre. Si j'arrive à te tuer, alors le poste de Jupiter me reviendra.
Ray écarquilla les yeux. Il n'eut pas le temps d'ajouter un mot. Juste celui de dresser son épée. Sa lame bloqua tout juste celle de Jörmungand.
Storm descendit lentement les marches qui le menaient dans les cachots les plus reculés du palais impérial. Derrière ces murs blancs, étincelants de propreté, les Tisseurs avaient enfermé leurs ennemis les plus dangereux.
Le professeur de français soupira en passant devant une cellule en particulier. Un jeune homme aux longs cheveux argentés le suivaient de ses yeux canins. Avec une bestialité à peine contenue, le prisonnier cracha à l'homme qui l'avait enfermé ici :
- J'te butterais, Storm, tu entends ?! Je sortirai d'ici, et alors je m'ferai une joie de planter mes crocs dans sa gorge tendre, de dévorer chacun de tes muscles, jusqu'à la plus petite parcelle de toi !
- Tais-toi, se contenta de répondre Storm d'un ton las, tais-toi, n°7.
Puis le Tisseur continua sa marche, imperturbable malgré les insultes que le prisonnier faisait pleuvoir sur lui. Ce jour-là, le plus vif des cinq Grands avait l'esprit trop absorbé par des réflexions d'un autre ordre pour pouvoir s'intéresser au cas de numéro sept.
Storm posa ses yeux sur un mur blanc, au fond du couloir. Il toucha trois pierres dans un ordre et un rythme précis, puis le traversa.
Hira était couchée devant lui. Dès qu'elle l'aperçut, la jeune femme remit rapidement ses cheveux en ordre, se redressa.
Et se jeta sur lui avec une sauvagerie digne des bêtes les plus fauves. Elle se heurta à un mur invisible, à moins d'un mètre de son ancien collègue. Elle essaya de lui cracher à la figure, avant de crier :
- Je te tuerai, Coryphée, tu entends ? Tu peux réapparaître autant que tu veux, ça ne changera rien, je tuerai chacun de tes clones, tous, sans exception !
Storm s'assit silencieusement face à elle, refusant d'admettre que ce discours ressemblait furieusement à celui de numéro sept. Il la regarda en silence pendant de longues minutes. Son corps était mutilé, ses ongles tachés de sang. Il savait qu'elle s'était faite ces blessures toute seule, persuadée, dans sa démence, de débarrasser son corps de l'ennemi invisible qui s'était introduit en elle.
Rapidement, elle tituba, avant de s'effondrer, à nouveau plongée dans un profond sommeil. C'était la seule solution pour ne pas qu'elle se tue sans s'en rendre compte. La maintenir dans un sommeil permanent. Storm sentit sa gorge se nouer, mais il ne pleurerait pas. Il se l'était déjà promis, la dernière fois qu'il était venu. Il ne pleurerait pas.
Un érudit alla dans sa direction, lui tendant la main pour l'aider à se relever :
- Monsieur, je ne savais pas que vous veniez aujourd'hui.
- Maintenant, vous savez. Toujours pas d'amélioration ?
- Aucune, monsieur. Nous avons tout essayé, mais même nos sceaux les plus perfectionnés sont incapables de la soigner. Nous avons beau vider son sang de toutes les toxines, elles reviennent toujours plus rapidement et toujours plus fortes. Au début, elle avait quelques moments de lucidité, mais à présent, plus rien. Si vous tenez absolument à lui parler, nous pouvons la purger à nouveau, mais nous préférons utiliser cette solution en dernier recours, le traitement est de moins en moins efficace.
- Laissez, ce n'est pas la peine. J'ai vu ce que j'avais besoin de voir. Personne n'a rien trouvé, à propos de ce mystérieux poison ?
- Personne, monsieur. Sans vouloir vous paraître pessimiste, j'ai peur que nous n'arrivions à rien temps que nous n'aurons pas remis la main sur l'homme qui l'a contaminée.
- Nous y travaillons, croyez-moi.
Storm se retourna, plus sombre que jamais. Il trouverait le Coryphée, même s'il devait fouiller toute la Terre et tout le Nexus de ses propres mains. Ensuite, il le forcerait à lui donner un antidote. Alors seulement, cet illuminé paierait pour toutes les souffrances qu'il leur avait infligées.
Ley ouvrit lentement les yeux. Sa compagne d'une nuit était debout en train d'enfiler ses sous-vêtements. Le jeune disciple du sixième niveau jeta un regard vers le ciel. Le soleil était levé depuis un petit moment, en effet. Il se passa les mains sur le visage pour se réveiller. Lentement, son cerveau essaya de récupérer tous les fragments de sa mémoire, éparpillés quelque part dans les limbes de ses souvenirs oubliés.
Elle s'appelait Ménat. Elle avait une trentaine d'années, peut-être moins. Les cheveux bruns et bouclés, le délicieux teint doré des femmes de Nounia, sans compter ses yeux légèrement ambrés, presque capables de le détourner de la Voie Sacrée. Heureusement, aucun risque qu'elle ne se serve de ce pouvoir à mauvais escient. Elle était une disciple du premier niveau. Une Prédicatrice, autrement dit. L'une des trente personnes les plus influentes au sein de l'Armonys. Pourtant, durant cette nuit, il lui avait montré des tas de choses qu'elle ne connaissait pas encore. Preuve que l'univers est trop vaste pour qu'une seule personne parvienne à percer tous ses secrets, songea Ley avec un petit sourire mélancolique. Lui, il y arriverait. Il s'immergerait dans la source même de l'Univers. Il contemplerait l'Harmonie tout entière et, le premier, il atteindrait la sagesse absolue. Il se l'était promis.
- Tu es bien pensif, Lepidus.
La prêtresse avait terminé de se rhabiller. Ley ne s'était même pas aperçu qu'elle avait posé son regard curieux sur lui. Il arrivait souvent que les femmes déshabillent son corps du regard, mais les yeux de Ménat lui semblaient déshabiller son âme, une sensation nettement plus embarrassante.
- Désolé Ménat, j'étais...
- Regarde dehors, le coupa-t-elle indiquant le ciel du doigt. Tu vois ce que c'est ?
- Des nuages ? Le ciel ?
- Le soleil. Quand il dort, tu peux m'appeler Ménat, ou me donner tous ces surnoms tendres que tu te plais à inventer. Mais lorsqu'il fixe ses yeux ardents sur nous, je redeviens la disciple du premier niveau que je suis. Là, je n'ai plus aucun nom. Le jour s'est levé, tu n'as pas le droit de m'appeler autrement que Trien, c'est clair ?
- Autant que l'éclat d'une étoile, si cela peut te rassurer. J'ai encore le droit de te tutoyer ?
- Puisque c'est notre coutume au sein de l'Armonys, tu le peux, oui.
- Quel est le programme, aujourd'hui ?
- Moi, j'ai un prisonnier à qui je dois rendre visite. Toi, tu as un prisonnier à instruire.
- Ah oui, Ice, c'est vrai. Je l'avais oublié.
- Au passage, j'en profite pour te dire que les autres grands prêtres n'ont pas vraiment apprécié ton petit discours de la dernière fois, tes pompeuses déclaration sur notre égarement. Tu ne croyais tout de même pas qu'ils t'auraient laissé là-bas sans te surveiller ?
- Bien sûr que non, je savais que vous vous étiez débrouillés pour entendre chacun des mots qui serait prononcé.
- Dans ce cas, cette fois-ci, pense à les modérer, ces mots, si tu ne tiens pas à ce qu'ils te coûtent ton rang.
- Bah, que pourraient-ils me faire ? Me retirer cette mission ? Cet adolescent me parait amusant, mais si je ne pouvais plus le voir, ça ne me dérangerait pas plus que ça. Alors quoi, ils comptent me radier de l'Armonys ? Très sincèrement, ça ne changerait rien pour moi, ils ne peuvent pas me retirer ma foi en l'Harmonie.
- Toi aussi, Ley, tu es follement amusant. Mais fais attention, dans la cour des rois, ce sont les bouffons les premiers à tomber.
- Avec les porteurs de mauvaises nouvelles. Or, moi, je n'en rapporterai que des bonnes, vous verrez !
Ley accompagna ces dernières paroles par un baiser sur la joue de son éphémère compagne. Celle-ci sourit, puis quitta sa chambre d'un pas majestueux. Le jeune disciple sortit alors un livre caché sous sa table de chevet et commença à l'étudier.
Poèmes érotiques et diaboliques, lut-il sur la couverture. Si avec ça, il ne progressait pas sur la voie de l'Harmonie, c'était à désespérer !
Jörmungand ne prit même pas la peine se retourner. Ray venait de passer dans son dos et dressait son arme, se préparant à le trancher en deux sans la moindre hésitation. Le pirate, pourtant, sourit et demeura immobile.
Un spectre, dont la forme évoquait celle d'un serpent, s'échappa de son épée et referma sa gueule sur la lame du maître de la foudre. Ce dernier grimaça, essayant de se dégager, mais Jörmungand avait déjà eu le temps de le repousser en lui assénant un coup de pied dans le ventre. Ray roula sur plusieurs mètres, avant d'être arrêté par la balustrade. Son épée, elle, tomba à terre, inerte.
L'adolescent essuya le sang sur son visage et se releva maladroitement :
- Merde... C'est chiant, cette espèce de chimère collée à ta lame, tu fais ça comment ?
Jörmungand ne prit pas la peine de répondre. Il s'élança. A la seconde où Ray se jeta sur le côté, la lame gigantesque du corsaire s'enfonça dans la balustrade de bois, à l'endroit exact où se tenait l'adolescent une fraction de seconde plus tôt. Ce dernier, profitant du délai nécessaire à son adversaire pour se remettre face à lui, envoya un éclair dans sa direction. Encore une fois, un serpent spectral brisa les ténèbres de la nuit et surgit juste à temps pour bloquer l'attaque. Ray jura et se précipita pour récupérer son arme, quelques mètres plus loin.
Lorsqu'il se redressa, il réalisa que la lumière de la lune découpait la silhouette de Jörmungand, face à lui. L'adolescent soupira et s'exclama de nouveau :
- J'ai jamais vu un sort comme le tien, on dirait que c'est directement ton épée qui invoque des chimères, c'est ton pouvoir ?
- Pourquoi est-ce que je serais stupide au point de te révéler la nature de mes pouvoirs en plein combat?
- Parce que tu connais les miens ?
- Mauvaise réponse. Je suis un pirate, pas un samouraï.
En guise de châtiment, la lame de Jörmungand s'abattit à nouveau. Ray la para, il réussit même à ne pas ployer malgré la force du coup. Néanmoins, lorsque cinq crânes de serpents ectoplasmiques profitèrent de son effort pour se planter dans son ventre, l'adolescent tomba en arrière et l'arme de son adversaire s'enfonça légèrement dans son épaule.
La main plaquée sur sa blessure, les muscles du visage contractés pour ne pas céder à l'envie de crier sa douleur, Ray réussit à articuler à l'adresse du corsaire :
- Parce que je suis mal en point et que les méchants se révèlent toujours quand ils voient qu'ils dominent la situation ?
- Pour mourir ensuite ? Non merci. Mauvaise réponse, encore une fois.
Ray parvint difficilement à éviter le coup d'épée horizontal qui coupa le haut de sa chevelure, mais en revanche, il n'eut pas le temps d'anticiper le coup de genou qui broya son estomac. Cette fois-ci, l'adolescent ne prononça pas une syllabe, il resta cambré sous l'effet de la douleur. Jörmungand essaya d'en profiter pour l'achever, mais Ray se laissa tomber par terre juste à temps pour ne pas voir sa tête se faire faucher par cette lame gigantesque. Il roula sur quelques mètres, puis se redressa difficilement, murmurant :
- Et merde, moi qui croyais qu'avec tous les combats que j'ai faits sur Nyx, je pouvais vaincre quelqu'un du niveau de Jupiter en trois secondes, on dirait que c'est loupé !
- Qu'est-ce que tu marmonnes encore ?
Une nouvelle fois, Ray se jeta en arrière pour éviter le coup titanesque de son adversaire, qui lui sautait dessus. Il y parvint juste à temps et le regarda briser le parquet en bois par la seule force de son attaque, mais lorsque l'adolescent voulut contre-attaquer, son Maryoku fut à nouveau détruit par les chimères en forme de serpent.
La lune semblait concentrer ses rayons autour de Ray et de Jörmungand. Les deux adversaires se dévisagèrent un moment, reprenant tous les deux leur respiration. Puis le maître de la foudre demanda à nouveau :
- Alors, comment tu fais ça ?
- Je t'ai déjà dit que tu n'avais pas à le savoir.
- Je te préviens, je suis du genre têtu, je continuerai à te le demander jusqu'à ce qu'un d'entre nous ne soit plus en état de répondre !
Jörmungand soupira et brandit sa lame pour que le maître de la foudre puisse la détailler du regard. Au bout de quelques secondes, il la baissa et expliqua :
- Son nom est Liwjatan.
- Tu donnes un nom à ton épée toi, maintenant ? On est pas dans Bleach ici, je te signale ! Elles sont pas vivantes, nos épées !
- La tienne, non. Mais la mienne est spéciale. Tu as déjà dû affronter beaucoup de chimères, n'est-ce pas ? Peut-être même que tu as déjà rencontré un léviathan ?
- Moi personnellement, non, mais j'ai un ami qui a en déjà vaincu un petit, oui.
- Donc, tu connais la puissance dévastatrice de ces créatures. Maintenant, imagine que les Tisseurs soient capables d'enfermer un léviathan dans une de leurs épées.
Ray écarquilla brusquement les yeux. Pas seulement parce que cette révélation donnait une toute autre dimension à ce combat, mais aussi parce qu'il venait de comprendre la nature de l'attaque de Nefertem, celle qui avait tué Daedra. Oui, voilà pourquoi le paladin, sur Nyx, n'avait pas voulu dégainer son épée contre lui...
- Tu comprends ce que ça veut dire ? Je n'ai aucun pouvoir. Cette épée, en revanche, si. Je suis le seul qui puisse la porter, et je peux t'assurer que je sens son envie de te déchiqueter à travers chaque pore de ma peau.
- Enfermer une chimère dans une épée ? Ca me semble pas très moral tout ça, mais ça m'étonne pas des Tisseurs. L'idée est originale en tout cas. Maintenant, je comprends mieux pourquoi je n'arrive pas à te toucher, cette saleté d'épée peut réagir sans te demander ta permission. Bon, après ce petit intermède, si on reprenait notre combat ?
A peine eut-il lancé ce dernier mot qu'il s'élança sur son adversaire. Sa lame s'approcha du visage du corsaire, un serpent spectral essaya de s'enrouler autour d'elle pour la stopper. Ray s'arrêta brusquement, se baissa pour éviter la morsure de la chimère, tout en envoyant plusieurs rayons électriques devant lui.
L'épée gigantesque de Jörmungand cracha d'autres reptiles qui arrêtèrent la foudre. Mais la stratégie de Ray avait fonctionné. Il avait profité de se délai pour se relever et, la lame rabattue en arrière, un Maryoku tournoyant autour de celle-ci, il s'avança sur le pirate. Puis il frappa.
Jörmungand n'eut pas le temps de préparer une quelconque parade. Seulement celui de sauter en arrière pour éviter ce coup meurtrier. La lame de Ray trancha légèrement le bas de son ventre, continua sa course et heurta le sol. Elle relâcha alors toute la foudre qu'elle avait accumulé. Sous la force de l'explosion, les deux antagonistes furent repoussés de plusieurs dizaines de mètres. Le corsaire s'écrasa lourdement à l'autre bout du Naginata, Ray tomba dans les profondeurs de l'océan.
L'adolescent secoua la tête, reprit ses esprits et commença à nager pour rejoindre la surface et reprendre sa respiration. Lorsque ses poumons purent à nouveau se gorger d'oxygène, le maître de la foudre se dit que son attaque avait été bien plus puissante qu'il ne l'avait désiré. Et il n'avait aucun mal à en deviner la cause. Le reflet dessiné par les eaux lui parut alors sourire. Ray soupira.
Le pouvoir de son double était en train de se mêler au sien. Plus ce combat durerait et plus il lui serait difficile de faire marche arrière par la suite.
- Pas mal, gamin !
Ray leva les yeux. Jörmungand était appuyé à la balustrade, plusieurs mètres au-dessus de lui. Le maître de la foudre lui adressa son plus beau sourire :
- N'est-ce pas ? Et encore, tu n'as pas tout vu !
- Je crois pourtant que c'est terminé. Tu as fait une énorme erreur, gamin. Maintenant, chante, Liwjatan !
Le corsaire dressa son épée. L'air autour d'elle semblait être troublé, comme si une force mystérieuse l'agitait. Des murmures inintelligibles résonnèrent aux oreilles de Ray, sons nébuleux portés par le vent. L'eau autour de lui commença alors à s'agiter. L'adolescent déglutit lentement. Il avait compris et espérait de tout cœur que Jörmungand continuerait à se taire. Surtout, qu'il n'ajoute pas un seul mot sur décrire ce qui allait se passer...
- Tu as déjà oublié que Liwjatan était un léviathan, à l'origine ? Son pouvoir ne se résume pas à la simple invocation de serpents fantomatiques. Il peut aussi diriger tous les animaux marins.
Ray déglutit à nouveau. Brusquement, un requin gigantesque, à la mâchoire tellement énorme qu'elle semblait pouvoir gober son corps d'un seul coup, sauta hors des flots pour retomber sur lui.
Le maître de la foudre écarquilla les yeux, horrifié. Alors que son esprit réfléchissait à toute vitesse pour trouver une échappatoire, trois autres requins se précipitèrent également sur lui.
Tout en montant les marches qui le conduisaient à la plus haute salle du palais, Phoenix regarda le ciel violet par la fenêtre, comme s'il avait espoir d'apercevoir une étoile qui brillerait, au loin. Mais non, même l'éclat des étoiles ne transperçait pas cette masse obscure et opaque.
Le jeune homme soupira. Les guérisseurs avaient fait un travail remarquable, lui qui arrivait à peine à respirer quelques heures plus tôt, il n'éprouvait qu'une vague envie de dormir, à présent. Ce qui, de toute manière, était toujours le cas, rien d'inhabituel, donc.
Phoenix s'interrompit devant les deux larges portes qui le séparaient de la salle de réunion. Il savait précisément ce qui allait se passer. Il allait entrer dans cette pièce, raconter rapidement son histoire et exposer son plan pour secourir les prisonniers. Demain, il serait déjà en route pour Nounia afin de secourir ses amis. Il était déjà responsable de la mort de plusieurs des siens, et dans les semaines qui suivraient, il se doutait que d'autres tomberaient, tout ça parce qu'il n'avait pas été capable de remplir correctement sa mission. Un instant, il se demanda s'il ne ferait pas mieux de repartir, de s'enfuir sans rien dire à personne.
La seconde suivante, il poussait les portes de bois et pénétrait d'un pas assuré dans la salle de réunion. Nightmare était assis à l'opposé, derrière une table en marbre blanc. A sa gauche, Danra attendait, le visage à moitié camouflé par sa longue cape, comme à son habitude. Il semblait d'ailleurs rêvasser, perdu dans on ne sait quel souvenir douloureux.
A droite du maître, Valentina tapotait la surface de la table avec une moue d'impatience, chacun de ses doigts frappant la pierre à un rythme toujours égal.
A ses côtés, Bélial arborait un sourire aussi resplendissant qu'à l'accoutumée. Sa robe était superbe et lisse, sans le moindre repli ni la plus petite trace de poussière. Ses cheveux roux, coiffés avec soin, semblaient ne jamais être inquiétés par le souffle du vent. Ses yeux verts emplis d'une vicieuse gaieté se posèrent sur Phoenix, qui camoufla toute réaction.
Phoenix n'avait jamais aimé Bélial. Dès la première fois qu'il l'avait aperçu, sa bonne humeur ostentatoire lui avait semblé suspecte. Mais avant de réaliser à quel monstre il faisait face, il avait dû attendre de le voir combattre. Ce jour-là, il avait compris pourquoi Nightmare lui avait donné un tel grade, tout comme il avait compris que ce démon n'avait d'humain que le nom.
L'adolescent soupira et s'assit face à eux. D'un ton neutre, il demanda :
- Raïji n'est pas là ?
- En mission, répondit Valentina. Il ne reviendra que dans quelques jours.
- Je n'avais pas pensé à lui en particulier pour la suite, de toute façon.
Phoenix attendit qu'on lui dise de débuter son rapport, mais personne ne fit rien. Il crut néanmoins déceler une lueur dans les yeux de Nightmare qui l'autorisait à parler, alors il se décida à commencer :
- La mission a été un échec complet. Les Armonys sont bien plus puissants que nous le pensions. Si quelqu'un utilise la magie dans leur ville, ils le détectent instantanément. En plus, à part dans la tour éternelle, personne n'a le droit de faire d'en faire, donc si l'un d'entre nous essaie de se cacher ou de se défendre, il se retrouve immédiatement encerclé par la garde.
- Les renforts que nous t'avons envoyés ?
Comme d'habitude, Valentina était la seule à poser des questions. Les autres écoutaient avec plus ou moins d'attention.
- Ils ont repéré le portail que vous avez ouvert. Un seul d'entre eux a réussi à nous rejoindre, mais il est mort quelques jours plus tard. J'ai appris pas mal de choses intéressantes, mais je ne pourrai toujours pas réussir la mission initiale dans ces conditions, surtout maintenant qu'il nous faut aussi récupérer Men'.
- Qu'est-ce que tu peux nous dire sur Nounia ?
- La ville fait à peu près 400 hectares. Elle est totalement encerclée par un champ de force. Les Armonys sont capables de détecter l'apparition de n'importe quelle brèche dimensionnelle à plus de vingt kilomètres derrière les murs de la ville.
- Comment peut-on faire pour entrer ?
- Par la porte Nord ou la porte Sud. Seulement, elles sont étroitement surveillées, c'est même pas la peine d'essayer de forcer le passage, le champ de force nous bloquerait et on se retrouverait avec toute la garde sur le dos en moins de deux minutes.
- On ne peut pas ouvrir de passage directement à l'intérieur de la ville ?
- Je l'ai déjà dit, si on essaie d'ouvrir la moindre brèche à l'intérieur de leur zone de détection, ils nous repèreront, la fermeront et la réouvriront de leur côté. Bref, on leur donnerait un moyen d'entrer tranquillement chez nous. La dernière fois, Men' et moi avions trouvé un moyen pour faire diversion, ce qui explique qu'ils n'aient pas eu le temps de bloquer la fenêtre créée par les renforts, mais cette fois-ci, je ne lui ai laissé aucune instruction avant de m'enfuir. De toute manière, les Armonys ne sont pas stupides, ça ne marcherait pas deux fois.
- Est-ce qu'il y a une faille dans leur sécurité, quelque chose ?
- Aucune faille humaine, j'ai jamais vu des gars aussi consciencieux. Mais ne vous en faîtes pas, j'ai un plan. Seulement, je vais avoir besoin de pas mal de monde pour entrer.
- Dis toujours.
Phoenix soupira. Cette partie serait la plus difficile, parce que pour que son plan se réalise, il lui fallait les mages les plus puissants de la Confrérie. Ce qui impliquait de laisser le repaire sans défense pendant plusieurs jours.
- Je vais avoir besoin de toi Valentina, de Bélial, de Danra, d'Assia, et de Hugin ou du chapelier.
Le silence retomba bien vite sur la petite assemblée. Toute l'attention était pleinement fixée sur Phoenix, à présent. Danra semblait mi-amusé, mi-dédaigneux, comme s'il appréciait l'audace de Phoenix mais qu'il avait mieux à faire à cette heure que de plaisanter. Quant à Bélial, il souriait encore plus qu'à son habitude, ce qui lui donnait l'apparence d'un crocodile prêt à engloutir sa proie. Manifestement, il pensait que la tête de Phoenix avait une chance sur deux de tomber.
Finalement, Nightmare trancha la question :
- Nous connaissons tous l'importance de cette mission. Nous n'abandonnerons pas deux hommes qui ont servi la volonté de l'Epée si fidèlement. Parle, Phoenix. Si ton plan a une chance de fonctionner, tu auras l'équipe qu'il te faut pour le mener à bien.
Enishi se redressa, évita le sabre d'un corsaire, attrapa le bras de celui-ci, le plia dans son dos et envoya ce corps sur les autres pirates.
- Enorme, s'écria l'adolescent, on dirait un jeu de bowling ! Strike !
Il se retourna juste à temps. Sa lame bloqua celle d'un autre adversaire, qu'il repoussa sans difficulté. Tout était trop facile, justement. Ces pirates ne connaissaient que quelques rudiments de magie, il s'agissait d'adversaires de seconde zone, rien de plus. Il n'avait pas envie de les tuer, mais s'il se contentait de les assommer, ils revenaient quelques minutes plus tard. Le maître du feu commença à réfléchir, il lui fallait trouver une idée de génie qui lui permettrait de briser ce cercle sans fin.
Il sourit. L'idée était venue. Tranquillement, il tendit son épée à l'horizontale, la pointe de lame dirigée vers leur bateau.
- Et maintenant les gars, une petite énigme ! Qui connaît le sort inferno, ici ?
- Un faisceau de flammes qui s'échappe de la lame d'un Tisseur maîtrisant le feu, répondit un des pirates. C'est un truc basique, tous ceux qui connaissent cet élément savent le faire.
- Basique, peut-être, répliqua un Enishi légèrement vexé, mais en tout cas, ça fait beaucoup de dégâts ! Maintenant, une seconde énigme : A votre avis, quand on envoie une boule de feu sur un bateau en bois, qu'est-ce qui se passe ? Faîtes un pas de plus et vous aurez la réponse !
Enishi sourit avec arrogance, persuadé d'avoir trouvé la meilleure solution pour mettre fin à ce conflit.
Les pirates ne réagirent pas exactement comme il l'avait prévu. Ils éclatèrent tous de rire. De plus en plus vexé, Enishi fronça les sourcils en criant :
- Je suis sérieux ! Vous avez envie de regagner le port le plus proche à la nage ?
Les corsaires ne l'écoutèrent pas. Ils bondirent à nouveau sur lui. L'adolescent n'hésita pas une seule seconde. Il envoya l'inferno. Sa lame cracha un gigantesque faisceau de flammes, qui perça les ténèbres de la nuit et se dirigea à toute vitesse vers la coque du bateau des pirates. Il la heurta violemment.
Ce fut tout. Les flammes ne se répandirent pas. Faute de trouver de quoi se nourrir pour grossir, elles moururent en quelques secondes.
L'adolescent resta ébahi pendant au moins trois centièmes de seconde. Après quoi, il dut se presser de parer les attaques qui venaient de tous les côtés et de riposter comme il le pouvait. Plus loin, un corsaire le nargua :
- Non mais tu nous prends pour des nuls ou quoi ? Même le plus petit de nos navires est scellé pour résister aux flammes !
Enishi maudit ces pirates, maudit les créateurs des sceaux et maudit tout ce bois de merde qui brûlait quand il ferait mieux de résister et résistait quand il devait brûler !
Amatsu sortit brusquement de la dunette à l'arrière du navire et hurla à l'adresse d'Enishi :
- Hé toi ! Tu maîtrises bien le feu, non ? Alors dépêche-toi d'en finir avec ces pirates et viens m'aider !
- Putain, tu vois pas que je suis déjà occupé, là ! Qu'est-ce qui se passe encore, merde ?!
- Naginata est en train de brûler ! Je ne sais pas ce qui se passe, mais un mystérieux incendie vient de se déclarer sur la coque !
Les regards estomaqués des pirates se tournèrent vers Enishi. Pendant quelques secondes, un silence si profond régna sur le pont du navire qu'on attendit les vagues chantonner leur éternelle mélodie.
Puis un rare gras secoua l'équipage corsaire tout entier. Enishi serra les poings, le visage rougi par la honte. Décidément, il détestait le bois !
Ray sortit la tête de l'eau et regarda autour de lui. Beau résultat, finalement. Il s'en était plutôt bien sorti. Tous les requins autour de lui flottaient mollement, le ventre à l'air. Il avait réussi à tous les vaincre sans recevoir en échange la moindre égratignure, ou presque. Juste quelques morsures superficielles sur le bras et le torse.
Jörmungand, toujours perché sur la barricade au-dessus de l'adolescent, lui cria :
- Bien joué, maître de la foudre ! Je n'aurais jamais cru que tu aurais le cran d'envoyer une telle décharge électrique autour de toi !
- Pourquoi pas ? C'est pratique, l'eau, ça conduit ma foudre partout autour, idéal lorsqu'on se fait attaquer de tous les côtés !
Ray répondait avec fierté, mais en réalité, son cœur effréné n'avait pas encore retrouvé son rythme habituel. Envoyer de l'électricité dans l'eau n'était pas difficile, la contrôler de manière à ce qu'elle s'échappe dans toutes les directions sauf dans la sienne, en revanche, avait été bien plus ardu. Mais finalement, il avait réussi.
- Par contre, renchérit le pirate, tu devrais penser à faire renforcer ton bateau ! Ta foudre, en touchant la coque, a déclenché un incendie !
Ray grimaça en regardant la surface du Naginata prendre feu. Pour l'heure, il devait se contenter d'espérer qu'Amatsu et qu'Enishi arrivaient à atteindre les flammes, lui, il avait une affaire plus urgente à régler. Il reporta son attention sur l'épée gigantesque de Jörmungand, qui semblait toujours troubler l'air autour d'elle. Silencieusement, le léviathan continuait son appel...
- Alors, trouillard, tu appelles d'autres poissons ou tu viens te baigner avec moi ? Elle est bonne, si c'est ça qui t'effraie !
- Ne pas t'en fais, mes amis arrivent. Au fait, par curiosité, avais-tu déjà entendu parler des requins-serpents avant de croiser ceux que tu viens de tuer ?
- Jamais, jolies bestioles, hein ?
- Très jolies. Et redoutables, surtout. Je suppose que tu ignores également qu'ils sécrètent naturellement un venin mortel ?
- Attends, tu te fous de ma gueule là ? Des requins venimeux ? Et puis encore ?
- Un serpent de plusieurs dizaines mètres de long enfermé dans une épée ?
- ... Pas faux. Oh et puis merde, qu'est-ce que ça change de toute manière, ils sont morts, tes requins, et leur poison avec eux !
- Effectivement, ça n'a plus d'importance, maintenant. Au fait, tes morsures sur les bras et le torse, elles ne t'irritent pas ?
Ray ne répondit rien. Un galion qui avançait sans équipage, un gigantesque léviathan scellé dans une épée, des requins venimeux, cela commençait à faire beaucoup pour une seule nuit. Il n'avait plus envie que d'une seule chose : Retourner dormir.
- Normalement, ajouta Jörmungand, tu n'en as plus que pour neuf heures à vivre, un peu plus avec le Shintaisen. Ne t'agite pas trop, le venin se répandrait encore plus rapidement.
Une énorme vague surgit brusquement des profondeurs de l'océan et engloutit Ray. Lorsque l'adolescent parvint à retrouver la surface pour reprendre une profonde inspiration, une autre vague le renvoya dans l'étreinte de Neptune.
Lorsqu'il parvint pour la seconde fois à faire émerger sa tête de l'eau, ce fut pour contempler trois gigantesques léviathan lui faire face. L'un d'entre eux était si gros qu'il aurait pu dévorer les quatre requins précédents d'un seul coup de dent, si long qu'une baleine bleue perdrait la comparaison face à lui.
Et ses deux parents attendaient à côté de lui, refermant leur puissante mâchoire dans le vide. Ray hocha gravement la tête, trop impressionné pour réagir. Lorsque les trois léviathans posèrent leurs yeux démesurés sur lui, pourtant, il n'eut pas d'autre choix que de s'exclamer :
- J'ai vraiment envie de retourner me coucher, moi...
Le double de Ray attendait patiemment, assis sur une pierre perdue au milieu du néant. Son manteau bleu fut doucement battu par le vent lorsque l'adolescent apparut face à son rival, plus décidé que jamais.
- Tu sais ce que je veux, déclara Ray à son double.
- Mon pouvoir. Tu ne pourras pas battre ces trois léviathans sans lui.
- Le sceau d'Ena te repoussera dès que ton esprit essaiera de s'unir au mien.
- Fais comme tu le souhaites, je t'en empêcherai pas. Mais rappelle-toi, le sceau d'Ena a déjà été brisé sur Nyx. Tu as peut-être réussi à le recoller, mais il est fragilisé. Chaque fois que tu lui demandes de me réprimer, il s'affaiblit un peu plus. Combien de temps penses-tu encore pouvoir le rafistoler ?
- Suffisamment pour ne pas avoir peur de toi. J'espère que ça fait mal ?
- Beaucoup de moins que d'être piégé ici depuis notre naissance.
Ray planta brusquement son épée dans le ventre de double. Une décharge d'énergie le secoua alors.
Le plus grand des léviathans ouvrit sa gueule et aspira l'eau qui l'entourait pour former devant ses crocs une sphère parfaite. Puis il l'envoya sur Ray comme un boulet de canon.
Le maître de la foudre leva ses yeux violets vers le léviathan. Une fraction de seconde plus tard, il était sur le crâne du monstre, qu'il frappa de sa lame. La foudre qui se répandit dans le corps de l'immense serpent le tua sur le coup. Le second léviathan se tourna vers lui et se prépara à bondir pour l'avaler. Ray se contenta d'envoyer un Maryoku.
L'arc de foudre, à peine grand que la lame du sabre, grandit au fur et à mesure de sa course. Lorsqu'il frappa le monstre, il était plus grand que le Naginata. La créature fut tranchée en deux sur le coup.
Le maître de la foudre ne prit même pas la peine de tuer le plus petit. Il bondit sur le haut de son crâne et se servit de cet appui pour rejoindre le pont de son navire.
Jörmungand écarquilla les yeux en sentant son adversaire apparaître brusquement juste derrière lui. Il ne put rien faire pour éviter la lame dorée qui s'élança sur lui. Il se contenta de dresser son propre sabre pour bloquer ce coup. En vain. Son épée fut tranchée en deux. La foudre envahit son corps et le propulsa dans la mer.
Ray, épuisé, laissa tomber son arme sur le pont. Le sceau d'Ena, blanc et lumineux, venait d'apparaître sur son front. Il dévorait toute son énergie pour résorber la marque de l'Epée, pour renvoyer son double dans les limbes de son esprit.
La douleur fut atroce. Ray tomba à genoux, exténué comme s'il avait livré cent combats. Mais pour cette fois, il était encore lui-même.
Lentement, il se redressa et se retourna. Ses yeux verts se posèrent sur la foule effrayée des pirates. Il leur adressa un sourire ironique :
- Alors les gars, j'espère que l'un d'entre vous est plus doué que votre chef, parce que c'était franchement trop facile ! Alors, un volontaire pour me donner un peu plus de fil à retordre ?
Ray fit un pas dans leur direction. Ses jambes se dérobèrent sous le propre poids de son corps. Le sceau d'Ena avait puisé trop profondément dans ses ressources pour repousser la Marque. L'adolescent s'évanouit avant de toucher le sol.
Ray ouvrit lentement les yeux. Il était couché sur son lit. Enfin, sur le lit qui se trouvait dans sa cabine. Il avait encore du mal à considérer cet endroit comme lui appartenant. Il y arriverait sans doute d'ici la fin du trajet.
L'adolescent tourna la tête vers le hublot. Le ciel était peint de rose. Le soleil venait sans doute de se réveiller et il s'étirait. Epuisé, le maître de la foudre poussa un profond soupir.
Amatsu entra et déposa sur la table de chevet un plateau avec un verre de lait et une part de tarte. Elle adressa un sourire léger mais chaleureux à l'adresse de Ray :
- Tu te sens mieux ?
- J'ai l'impression d'avoir affronté un super pirate, des requins venimeux, trois léviathans et un équipage entier de bandits à moi tout seul, mais à part ça...
- N'exagérons rien, c'est Enishi qui s'est chargé de l'équipage.
- Ils sont partis ?
- Après avoir repêché Jörmungand. Leur chef était dans un sale état, mais il a ordonné leur retraite. Il m'a promis qu'il ne toucherait pas personnellement à notre navire et qu'il ne rapporterait pas cet incident aux autres pirates. Je me demande pourquoi il a fait ça...
- Parce qu'il veut me tuer lui-même. C'est rien, t'en fais pas, juste le passé qui me rattrape. Il ne nous protégera sans doute pas des autres Babylon's, mais il fera tout pour cacher mon existence, jusqu'à ce qu'il m'ait battu en tout cas.
- J'espère qu'on ne le croisera pas de nouveau d'ici la fin de notre traversée. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de requin venimeux, au fait ?
- Des requins-serpents qui m'ont mordu, rien de bien grave...
Amatsu, qui jusqu'à présent était penchée au-dessus de Ray, se redressa brusquement.
- Est-ce que tu te rends compte de ce que ça veut dire ? Leur venin tue quelqu'un en moins de neuf heures !
- Bah, je peux me protéger avec le Shintaisen, non ?
- Ralentir le poison, sans doute, mais tu sais comment faire pour le guérir ?
- Heu, non...
- Tu es resté inconscient pendant cinq heures, donc tu n'as pas pu utiliser le Shintaisen pour te protéger pendant tout ce temps ! Le poison a déjà dû se répandre trop loin dans ton organisme pour qu'on puisse l'extraire...
- Ah d'accord, je comprends pourquoi je me sens si fatigué.
- Essaie de produire le plus de Shintaisen possible. Si on ne trouve pas un antidote d'ici quelques heures, tu es mort, Ray. Et il nous faudra au moins trois heures pour atteindre l'île la plus proche.
La jeune femme sortit immédiatement de la pièce. Ray soupira et laissa son crâne retomber contre son coussin. Son double prit le verre de lait et en but une gorgée. Sans même lui accorder un regard, l'adolescent lui demanda :
- Comment tu fais pour porter ce verre alors que tu n'es qu'une illusion créée par mon esprit ?
- En fait, en ce moment, c'est ton bras qui le porte et ce sont tes lèvres qui boivent ce lait.
- Si je sors pas complètement barjo de cette aventure, ça sera un miracle.
- Si tu sors de cette aventure, ça sera un miracle. C'est très douloureux, n'est-ce pas ?
- Un peu, oui. J'ai l'impression que mon estomac essaie de digérer de la lave et que mes poumons sont remplis de clous.
- Bonne chance.
Son double reposa le verre de lait sur la table de chevet et disparut. Ray soupira à nouveau :
- J'aurais vraiment dû rester couché.
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