CHAPITRE 5 : First mission


  Praek avançait lentement dans les couloirs lumineux, regardant les jardins tout autour de lui. L'herbe était verte et encore humide, quelques gouttes de rosée perlaient même sur les feuilles d'un petit buisson. Il aurait voulu pouvoir s'allonger au milieu de cette herbe douce et faire une petite sieste. Il se demandait pourquoi le Conseil l'avait convoqué aujourd'hui. Habituellement, leurs représentants se chargeaient de lui apporter ses ordres de mission. Il venait à peine d'être promu combattant d'élite, alors cela serait étonnant s'il recevait quelque chose de véritablement important.
  D'un geste de la tête il salua le portier, qui entra dans la salle de réunion pour l'annoncer. Praek inspira un bon coup : il n'allait pas tarder à avoir la réponse à ses interrogations. Le portier revint déjà, lui donnant la permission d'entrer, ce qu'il fit.
  C'était la première fois qu'il voyait la salle de réunion du Conseil des Sages. C'était une pièce somme toute assez petite, très éclairée. Une table était posée en son centre, dont la forme lui évoquait celle d'un croissant. Autour étaient assis les neufs membres du conseil. Il fit quelques pas et se posta au centre, debout bien évidemment, avant de s'incliner respectueusement.

- Bonjour à vous, Praek. Vous vous demandez sans doute pourquoi nous vous avez été convoqué ?
- En effet, monsieur.
- Nous vous avons choisi pour être le commandant d'un groupe de Tisseurs.

 Le jeune homme fut assez surpris : ce n'était pas là une raison suffisante pour expliquer sa convocation.

- Ce sera un groupe assez spécial. Vous aurez quatre jeunes combattants sous vos ordres.
- Quatre ? Mais cela signifie que...
- Vous serez cinq, en effet.

 Voilà qui stupéfiait Praek : habituellement, les groupes de mission ne se composaient que de deux à quatre membres. Jamais plus...

- Nous comprenons votre étonnement. Ce n'est certes pas courant, mais nécessaire au vu de la situation. Vous aurez la charge d'entraîner, et d'éduquer, les quatre nouveaux Tisseurs qui ont reçu de l'Empereur la maîtrise d'un élément.

 Le jeune combattant d'élite écarquilla les yeux : des Tisseurs élémentaires ? Jamais il n'aurait cru qu'on lui donnerait, à lui, une charge si importante !

- Cette mission ne sera pas facile.
- Quelle est-elle ?
- Vous recevrez un rapport complet en sortant d'ici. Mais ce n'est pas la mission en elle-même qui sera difficile : la confrérie de l'Epée semble s'intéresser à ces garçons.

 A nouveau, il écarquilla les yeux : non seulement on lui demandait d'éduquer des Tisseurs élémentaires, mais en plus, il allait devoir lutter contre la Confrérie ? Jamais, non jamais, il n'aurait pensé qu'on lui donnerait de tels ordres...

- Nous comptons sur vous, Praek.
- Quand commence notre mission ?
- Dès que vous aurez récupéré ces quatre Tisseurs.

 Il s'inclina respectueusement, pour la seconde fois, avant de sortir de la pièce.

*


- Comment ça, t'as même pas de coka ? Mais enfin, comment est-ce que tu te débrouilles pour remplir ton frigo !

  Ray commençait déjà à regretter d'avoir invité Enishi et Sanga... Enfin, surtout Enishi, parce que Sanga lui restait silencieux, comme toujours. Heureusement pour les autres habitants de l'immeuble, qui préféraient sans doute finir leur journée dans le calme et la tranquillité, Ice tenta de calmer le jeu :

- Tiens, prend plutôt du soda.

  Enishi se servit un grand verre et remercia son ami, avant de boire une longue gorgée. Il s'essuya la bouche du revers de la main, puis leur demanda :

- Bon, qu'est-ce qu'on fout tous là ?
- On fête notre victoire sur les chimères espagnoles ! Ca fait pile deux semaines qu'on s'est occupé de ces trois bestioles et depuis, on n'en a plus entendu parler !
- Ca serait plutôt étonnant si elles étaient d'origine espagnole, commença Ice. A mon avis, dans le Nexus, on ne parle qu'une seule langue...
- Et en plus, ajouta Enishi, vu leur nom pourri, elles devaient pas tellement s'y connaître en espagnol, c'est à peine si elles savaient compter jusqu'à 26 !
- On s'en fout, on les a toutes eues !
- T'as raison, à notre victoire !

 Ils trinquèrent tous ensemble avant de boire le contenu de leur verre. Malheureusement, quelqu'un sonna à la porte à cet instant, troublant leur petite fête. Enishi regarda les deux colocataires d'un air étonné :

- Vous attendez quelqu'un ?
- Non, personne...
- Je trouvais ça bizarre aussi que Ray puisse avoir des amis.
- Ah ah ah. Très drôle. Je vais ouvrir, ça m'évitera d'avoir à entendre le reste de tes réflexions vaseuses.

  Et il se leva immédiatement, ouvrant la porte. Il fut surpris de voir un homme qui devait avoir dans les 25 ans, plutôt grand, aux cheveux courts et bruns. Ses yeux noisette pétillaient d'une incompréhensible autorité et, plus étonnant encore, il portait une longue épée dans son dos. Sans même attendre l'autorisation de Ray, il entra dans l'appartement, se mettant en face des trois autres adolescents.

- Bon, je suppose que c'est vous, mon nouveau groupe. Enchanté, je suis Praek, combattant d'élite, donc votre nouveau chef. Bon, on peut y aller, pas la peine de faire vos valises, on sera de retour dimanche soir.

  Les quatre amis se regardèrent sans comprendre d'où sortait ce fou...

- Et ben, qu'est-ce que vous attendez ?
- Heu, vous êtes qui, au juste ?
- Je viens de vous le dire : Praek, votre nouveau chef.

  Ils se regardèrent à nouveau tous les quatre sans véritablement saisir l'identité de cet original. Le combattant d'élite se massa les paupières pendant quelques secondes.

- Les vieux vous ont pas prévenus ? Ils m'ont désigné pour être votre chef.
- Mais quels vieux ?

  Ray commençait à s'énerver...

- Le conseil des sages ! Vous savez, ceux qui dirigent les tisseurs de néant ?
- Aaah ! Mais alors, vous êtes un Tisseur, vous aussi ?

  Praek écarquilla les yeux avant de lui demander d'une voix étonnée :

- Attends, t'es pas capable de ressentir la magie autour de toi ? Tu crois qu'elle vient d'où, l'épée que j'ai sur mon dos ?
- Ressentir la magie ? C'est possible, ça ?

  Le combattant d'élite se laissa tomber sur un fauteuil tout en se demandant quels étaient les incapables qui s'étaient chargés de leur apprentissage... Il soupira au bout de quelques longues secondes, avant de reprendre :

- Bon tant pis, de toute façon on a pas le temps de reprendre les bases.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire de mission ?, demanda Ice.
- Depuis quelques jours, un petit village du Nexus est en proie à des attaques de mort-vivants. Un nécromancien a décidé de faire des siennes, mais comme il n'y a pas de Tisseurs dans cette région, personne n'est capable de l'arrêter.
- Bon, intervint Enishi, et nous dans tout ça ?
- On butte les zombies et si possible, on ramène le nécro vivant au quartier général. C'est clair comme ça ?

  Ils se levèrent tous les trois, avec plus ou moins d'enthousiasme, rejoints par Praek qui dégaina son épée et l'enfonça...dans le vide. Les adolescents se regardèrent d'un air interrogateur, se demandant s'il s'agissait d'un sortilège hyper puissant ou si leur nouveau chef avait déjà perdu la tête.
  Apparemment, la première option était la bonne, car soudain un flash lumineux envahit la pièce. Lorsqu'ils purent à nouveau voir correctement, ils s'aperçurent que l'espace était fissuré au centre du salon : à travers une sorte de cercle, ils arrivaient à voir les quais d'un port médiéval. Praek remit son épée dans son fourreau.

- Ceci, c'est un passage. Ca sert à connecter la Terre et le Nexus. Le seul inconvénient, c'est que la fenêtre ne peut pas changer les distances, donc un voyage de cinq heures en bateau nous attend. Et encore vous avez de la chance, vous auriez habité dans un appartement vingt mètres plus loin, on aurait dû y aller à la nage.

 Et sans leur laisser d'apprécier sa petite "plaisanterie", il passa à travers le passage en question, bientôt suivi par les quatre amis.

*


  Ray se laissa tomber sur son matelas. Leur chambre était exiguë et plutôt mal meublée. Mais au moins, il y avait quatre lits, ce qui constituait un bon point. Dehors, la nuit était déjà tombée sans qu'ils n'en aient appris véritablement plus sur leur mission : après avoir interrogé quelques habitants, ils avaient simplement réussi à savoir que le nécromancien attaquait presque toutes les nuits, leur envoyant des hordes de squelettes et de zombis afin de troubler leur repos. Jusqu'à présent, il n'y avait pas eu de morts, mais les villageois dénombraient une vingtaine de blessés, dont deux ou trois qui étaient tout de même dans un état critique. Leur agresseur venait souvent assister à ses assauts, mais les villageois n'avaient pas été pas capables de leur donner une description précise : il portait toujours un long manteau, des bottes et des gants en cuir ainsi qu'un masque sur le visage. Chaque parcelle de ses habits était de couleur noire, comme s'il tenait à rester invisible dans la nuit. Ray trouvait tout de même incroyable que cet homme ait pu vivre pendant des mois dans un village, avant de se décider à attaquer tous les habitants, sans que personne ne sache véritablement à quoi il ressemble !
  Ce fut sur cette réflexion qu'il s'endormit. Son sommeil se révéla toutefois assez court : trois heures après avoir fermé ses paupières, il fut réveillé par les ronflements d'Enishi. Il grogna et tâta la table de nuit pour voir s'il n'y avait rien qu'il pourrait lui jeter à la figure, mais heureusement pour le maître du feu, elle était vide. Il se résolut alors à se lever pour demander, méchamment sans nul doute, à son ami de dormir plus silencieusement, lorsqu'un mouvement à travers la vitre attira son attention.
  La lumière de la lune illuminait la colline, devant lui. Le vent s'engouffrait entre les branches des quelques arbres encore debout, faisant doucement ployer les brins d'herbe sous son souffle. La ville tout entière était immobile, endormie. A l’exception d'une modeste armée qui déferlait avec torpeur vers les habitations.
  Les villageois leur avaient expliqué que généralement, ils avaient à affronter une dizaine de mort-vivants, une quinzaine tout au plus. Sur la colline, ils étaient une cinquantaine à avancer lentement, pas à pas...
  Ray écarquilla les yeux et se dépêcha d'enfiler ses chaussures. Heureusement pour lui qu'il ne s'était pas changé pour dormir, il allait devoir faire vite...

- Hé les gars ! Grouillez-vous, ils arrivent ! Allez du nerf !
- La ferme, grommela Enishi, je dors...
- Tu roupilleras après ! Le nécro va détruire toute la ville, sinon ! Ils sont déjà en train de descendre la colline !

  Et sans attendre que ses compagnons soient prêts, il se précipita hors de sa chambre, courant vers celle de leur supérieur, juste à côté. Il entra sans frapper, mais il eut la surprise de constater qu'elle était vide.

- Grumph, non seulement il nous prive de week-end, mais en plus il part se faire tous les monstres sans nous, le sale traître ! Dépêchons-nous, il doit déjà être là-bas...

  Quand il ressortit, Sanga et Ice étaient déjà prêts. Enishi, lui, cherchait ses chaussures, accusant Ray de les lui avoir planquées quelque part. Mais ils n'avaient pas le temps de se concentrer sur leurs petites querelles quotidiennes : les mort-vivants n'allaient plus tarder à débarquer. Et à ce moment, ils seraient trop nombreux pour que les Tisseurs puissent les contenir... Il fallait les éliminer tous, avant qu'ils n'atteignent les premières habitations. Ensemble, ils se précipitèrent dans la rue, leur épée à la main.
  Il ne leur fallut que quelques minutes pour rejoindre la troupe du nécromancien. Ce n'était pas un spectacle très beau à voir que cette armée de cadavres ne tenant debout que par la seule volonté d'un puissant mage... La chair de certains avait pourri, d'autres encore n'étaient plus que de simples squelettes sans muscles. Il arrivait que certains d'entre eux perdent une jambe ou un bras en avançant : dans ce cas, un autre le récupérait et brandissait ce membre comme une arme mortelle.

- Quatre contre cinquantaine, remarqua Enishi, ça va pas être du gâteau...
- Un simple séisme suffirait sans doute à mettre KO les trois quarts d'entre eux, nota Ice. Tu penses que tu peux faire quelque chose, Sanga ?
- Bien sûr.

  Et le jeune homme planta son épée dans le sol. Aussitôt, la terre se mit à trembler, faisant tomber les mort-vivants les uns après les autres, comme si la fureur des villageois s'exprimait à travers elle. Les trois autres Tisseurs plantèrent également leur lame dans la terre pour pouvoir tenir debout : leur ami se déchaînait !
  Un à un, les membres de cette sinistre troupe tombaient, sans jamais s'émouvoir. Leur esprit n'était sans doute plus capable de ressentir la moindre émotion, alors ils continuaient à avancer inflexiblement. Lorsqu'ils tombaient, ils se relevaient aussitôt. Ceux qui n'en étaient pas capable servaient d'armurerie pour les autres...
  Après une minute entière, Sanga retira son épée, en sueur.

- Mauvais calcul : ils sont encore debout...
- Il va nous falloir changer de stratégie...
- J'en ai une : on y va, on les éclate tous les uns après les autres et ensuite on cherche ce nécromancien de malheur.
- Pour une fois, je suis d'accord avec Enishi.

  Ray brandit son épée et s'élança, bientôt suivit par son ami. Ice et Sanga se regardèrent dans les yeux, haussèrent les épaules et les suivirent en courant.
  La bataille était rude : même si les quatre Tisseurs étaient incontestablement plus rapides et plus forts, les mort-vivants étaient presque dix fois plus nombreux. Pour chaque cadavre qui tombait, deux autres venaient le remplacer. En quelques minutes à peine, ils perdirent l'avantage, déconcertés par la stratégie de leurs adversaires, qui n'hésitaient pas à se mutiler pour rester debout deux ou trois secondes de plus...
  Sanga, déjà épuisé par le séisme précédent, n'avait même plus le temps d'utiliser à nouveau ses pouvoirs. Sans la présence d'eau autour de lui, Ice était incapable de faire quoi que ce soit. Enishi avait bien tenté de brûler ses ennemis, mais il déchanta rapidement en s'apercevant que ceux-ci, même en pleine combustion, essayaient de le frapper pour que les flammes le consument à son tour. Ray était dans le même cas que lui. Aucun des éléments que les jeunes Tisseurs maîtrisaient ne pouvait les sauver...

  Ils commençaient à perdre espoir, encerclés par leurs adversaires, lorsque soudain, cinq d'entre eux s'écroulèrent par terre. Aucun des quatre adolescents n'avait pu voir quelque chose, les mort-vivants non plus... A quelques mètres d'eux, appuyé contre le tronc d'un arbre décharné, Praek les regardait calmement.

- On dirait que j'arrive à temps. Ne vous en faîtes pas, je m'occupe d'eux.

  Il brandit sereinement son épée tandis qu'une lueur rouge commençait à émaner de son corps. Lentement, la sordide troupe se tourna vers lui. Le temps qu'elle ait terminé cette rotation, la moitié supérieure des corps de chaque mort-vivant gisait déjà contre le sol. Les quatre amis se regardèrent : aucun d'entre eux n'avait saisi ce qui s'était passé. Pendant une seconde, ils avaient perdu Praek des yeux. L'instant d'après, il était juste devant eux, sa lame souillée par la pourriture des ces cadavres. Ils n'avaient rien compris, rien vu... Juste un éclair rouge, meurtrier et imperceptible...
  Avec un sourire amusé, il rangea son arme dans son fourreau.

- Et bien, c'était ça qui vous donnait tant de fil à retordre ?

  Alors que les moitiés inférieures des morts s'écroulaient par terre, Enishi fut le premier à reprendre ses esprits :

- Peuh, on en avait déjà eu la moitié, au bas mot !
- Hum hum. Bon, allons voir si on peut trouver ce nécromancien.

  Ils se mirent à courir afin d'atteindre le sommet de la colline le plus tôt possible. Vu la taille de la troupe qu'il avait dirigée, le nécromancien ne devait pas être trop éloigné de celle-ci. A condition qu'il ne soit pas très rapide, les cinq Tisseurs avaient encore une chance de le rattraper.

- Regardez, s'exclama Ice, là-bas !

  Il pointait du doigt une forme allongée sur le sol, quelques mètres devant eux. Ils s'arrêtèrent immédiatement : c'était une personne qui portait un long manteau noir, des bottes et des gants en cuir de la même couleur et dont le visage était caché par un masque. Aucun doute possible : en face d'eux gisait le nécromancien. Seulement sa poitrine et son coeur avaient été mortellement perforés…
  Ice se pencha et posa un doigt sur le sang qui s'était répandu sur le sol, avant de murmurer :

- Il est mort depuis une ou deux heures...
- Mais alors...?

  Le jeune Tisseur se leva et regarda son ami dans les yeux :

- Oui. Ce n'est pas lui qui a dirigé la troupe que nous avons affrontée...

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Dernière mise à jour de cette page le 03/08/2008
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