Ray regarda autour de lui. Il se trouvait à nouveau en train de flotter dans les ténèbres. Autour de lui il n'y avait, rien d'autre qu'une ombre gigantesque qui engloutissait toute vie.
Et son double au manteau bleu, derrière le miroir fissuré, qui le regardait d'un air grave :
- Je vois que tu as encore besoin de moi.
- Je ne peux pas battre Light avec un pouvoir aussi faible. Ce n'est pas la moitié de ce que j'avais contre Sigmar...
- Les fissures sur ce rempart qui nous sépare sont trop petites, mon pouvoir ne peut t'arriver plus rapidement en l'état actuel des choses. Si tu en veux plus, brise ce miroir.
- Ca ne serait pas suffisant, je n'ai plus le temps d'attendre ne serait-ce que quelques heures, il m'en faut plus, maintenant !
- Tu veux la force que tu possédais contre Sliven, n'est-ce pas ?
- Exactement !
- Mais ce n'est pas moi qui peux te la donner, cette force. C'est à toi de la prendre.
- Mais pourtant, la dernière fois...
- La dernière fois, c'est ta volonté de quitter ce monde réel et décevant pour une existence bien au-delà de tout ce que les hommes peuvent imaginer, qui t'a permis d'obtenir la moitié de mon pouvoir.
- La moitié... La moitié seulement, cette force ce n'était que...
- Le pouvoir de Sliven n'était pas aussi grand que son rang le laissait supposer. Mais oui, je peux t'offrir plus, bien plus, il faut juste que tu viennes le chercher.
- Et comment ?
- A toi de trouver, mais si tu y parviens, je t'offrirai un pouvoir que tu n'as jamais osé imaginer, une unité bien au-delà des limites du genre humain !
Ray posa à nouveau sa main sur la surface glacée du miroir. Il dirigea toute sa volonté sur cet ultime rempart qui le séparait de son véritable pouvoir, il y dirigea toute sa force, toute sa haine, mais en vain.
Son double soupira et se retourna pour se fondre dans le néant.
- Attends, cria Ray, attends !
Mais il avait déjà disparu. Ray baissa la tête tandis que le désespoir l'envahissait et dévorait tout ce qui se trouvait encore dans les tréfonds de son âme, c'est à dire le miroir et lui-même. Mais l'adolescent ne s'aperçut même pas que les ténèbres étaient en train de ronger son corps...
- Ray, articula une voix familière et oubliée, Ray, réveille-toi !
Le maître de la foudre ouvrit brusquement les yeux : Un soleil éclatant brillait au-dessus de sa tête. Il était assis sur une chaise, devant une table circulaire, à la terrasse d'un café près du centre-ville.
Il n'avait alors que 11 ans et sa petite main serrait vaille que vaille un verre de jus de fruit presque aussi grand qu'elle. Stupéfait, Ray leva les yeux.
Laïna se trouvait face à lui et son sourire chaleureux réchauffa son âme. La jeune femme leva les yeux au ciel et essuya une tâche de chocolat sur son nez à l'aide de sa serviette immaculée, avant de déclarer d'un ton rieur :
- Mais comment as-tu fait pour te mettre du chocolat jusque sur ton nez ? Tu manges comme un sagouin, petit polisson !
- Laï... Laïna, c'est toi ?
Ray fut surpris par sa propre voix : Il avait oublié à quel point elle était fluette, quand il avait cet âge !
- Mais oui, ne me dis pas que tu m'as déjà oublié, je ne suis morte que depuis trois ans !
- Bien sûr que non, mais c'est que... Bah justement, tu es morte !
- Tant que je ne suis pas morte dans ton esprit, pourquoi est-ce que tu ne pourrais pas me faire apparaître ici ?
- Heu, effectivement, vu comme ça...
- Ca faisait longtemps, d'ailleurs, qu'on ne s'était pas rencontré. Depuis que tu as fait ton deuil, tu n'as plus jamais eu besoin de moi.
- Désolé, je ne voulais pas...
- Ne t'en fais pas, je ne suis pas vexée, ce n'est pas la place des morts que de rester aux côtés des vivants. Mais j'imagine qu'il y a une raison qui expliquerait pourquoi tu as décidé de m'appeler aujourd'hui et pas avant ?
- En fait, je ne savais même pas que c'était moi qui t'avais appelée...
- Qui voudrais-tu que ce soit d'autre, nous sommes dans ton esprit et aux dernières nouvelles, il n'y a là qu'un seul occupant !
- Faux, il y a aussi mon double !
- Tu veux dire, celui qui est fait à partir de tes désirs inassouvis, celui qui incarne le héros que tu voudrais être ? Mais ce n'est qu'une portion de toi-même, tout comme moi. Il n'y a que toi ici, toi et tes reflets de toi-même.
- Ca fait vachement narcissique, dit comme ça...
- Bon, alors, pourquoi est-ce que tu as besoin de moi ?
- Light est en train de me foutre une raclée et je n'ai pas assez de force pour l'en empêcher.
- Qu'est-ce que tu lui veux, à mon petit cousin ?
- Quoi, c'est ton cousin, Light ?!
- Bien sûr, je t'ai déjà dit que j'étais une Lumen ! Mais apparemment tu as complètement oublié, normal après tout, à cette époque tu ne savais pas ce que c'était. Mais apparemment, cette information est restée enfouie quelque part au fond de toi puisque je suis capable de te le rappeler.
- Tu crois que ça marche aussi pour les contrôles de math ?
- Ray !
- Pardon, pardon ! Bref, nous en sommes venus aux mains tous les deux, enfin aux épées plutôt, et maintenant, c'est du sérieux, il a même utilisé le poignard de l'éden.
- On dirait deux gosses de dix ans... En fait, je comprends pourquoi tu as choisi de venir sous cette apparence !
- Hé, je n'ai rien choisi du tout moi, c'est la faute de mon inconscient ! Enfin pour résumer, si tu ne me donnes pas un coup de main, je vais me faire humilier.
- Tu ne crois pas que ça suffit pour le moment, que vous avez fait assez de bêtises comme ça ? Vous êtes perdus sur une île infestée de monstres géants et envahie par la Confrérie et tout ce que vous trouvez à faire, c'est de vous battre entre vous ?
- C'est plus grave que ça. Dès le début, il y a toujours eu cette tension entre nous. Je ne sais pas pourquoi, mais nous sommes incapables de continuer à travailler main dans la main plus longtemps. Avant toute chose, il nous faut remettre les choses au clair.
- En vous battant comme deux primates enragés ?
- Nous sommes des Tisseur Laïna, qu'est-ce qu'un Tisseur peut faire d'autre, à part combattre ?
- Il y a combattre et combattre, regarde Ice !
- Justement, Ice n'éprouve aucune rivalité envers Light. Mais nous deux, nous sommes comme deux loups qui refusent de se suivre tant que l'un n'a pas prouvé à l'autre qui est le plus fort.
- Et tu préfèrerais évidemment que ce soit toi ?
- Au fond, ce n'est pas ça qui est important, tout ce que je veux, c'est pouvoir me mesurer à lui en donnant tout ce que j'ai. Si je perds, tant pis, je saurai reconnaître ma défaite. Mais avant, je veux être certain que, quelle que soit la situation, je n'aurais pas pu faire mieux. J'ai besoin de fusionner à nouveau avec le pouvoir de mon double, comme contre Sliven. S'il te plaît Laïna, si tu sais comment faire, aide-moi...
La jeune femme soupira et regarda son sac à main, près d'elle. Une petite moue indécise ornait son visage, mais finalement, elle se décida à fouiller dans l'une des poches et en sortit un petit livre, qu’elle tendit à son élève. Ray haussa un sourcil interrogateur mais l'attrapa et lut le titre : L'âme et son double.
- Heu, je m'attendais à autre chose, comme aide... Je ne sais pas moi, une incantation pour multiplier mon pouvoir par dix, un artéfact mystique, un truc utile quoi...
- Toutes les réponses sont dans ce livre.
- D'accord mais rien que son titre m'endort !
- Tu ne pourras pas y couper, tôt ou tard, il te faudra le lire.
- Je croyais qu'on était dans mon esprit, comment veux-tu que je lise un livre qui n'existe que dans ma tête ?
- Tu tiens réellement à ce que je t'explique tous les mécanismes inconscients que cette lecture activerait ?
- Heu, en fait non, ça ira merci.
Ray ouvrit le livre et porta son regard sur la première page. Le double est lié à l'angoisse de la mort et à la volonté de renaître différent. On ne peut pas s'unir avec lui en essayant de l'appeler, car cela supposerait qu'il est une entité extérieure qui pourrait vous offrir son soutien. Votre double est vous.
- Inutile d'essayer de l'appeler, répéta Ray, il n'est rien d'autre que moi-même, ce n'est pas à l'extérieur que je dois chercher le pouvoir, mais en moi-même !
- Et voilà, tu vois bien que ce n'est pas si difficile.
- Merci Laïna, je crois que j'ai une idée, merci !
- De rien va, et à une prochaine fois !
La jeune femme récupéra son sac à main, se leva et déposa une bise sur sa joue, avant de disparaître derrière le bâtiment. Ray regarda ses mains : Elles étaient redevenues les siennes, celles d'un adolescent de 16 ans.
Quelques rayons électriques commencèrent à grésiller autour d'elles, se multipliant à toute vitesse.
- Et bien, proclama Light, j'ai pourtant essayé d'abaisser mon rythme pour me calquer sur le tien, mais on dirait que tu as tout de même réussi à faire un faux-pas, je pense qu'on peut à présenter clore ce spectacle ?
Ray ne répondit rien, il garda la tête obstinément baissée et les paupières closes. Son souffle s'accélérait de plus en plus. Sa main, pourtant, se posa à tâtons sur le manche de son épée.
Light s'était retourné et avait commencé à s'éloigner, satisfait. Il écarquilla brusquement les yeux et se retourna précipitamment lorsqu'il sentit l'aura de son rival augmenter brutalement.
Ce fut pour apercevoir un gigantesque croissant de foudre le faucher tout entier. Son corps s'envola dans les airs, laissant une épaisse traînée de sang autour de lui. Pas un cri ne s'échappa de sa gorge : Il avait été trop stupéfait pour être capable de réagir.
Ray se tenait debout, son épée tendue devant lui, à la verticale. Les blessures du maître de la foudre s'étaient refermées et ce symbole maudit, représentant une étoile à cinq branches inversée et enfermée dans un cercle, brillait à présent sur front, d'un bleu aussi sombre que ne l'étaient devenus ses yeux...
Le corps de Light décrivit un arc de cercle dans les cieux étoilés, puis heurta violemment le sol, rebondit plusieurs mètres avant d'être stoppé par un tronc d'arbre dans lequel il s'enfonça. Lorsque le jeune homme se redressa, il était en sang et son aura lumineuse avait presque disparu, tant les coups qu'il avait subis l'avaient étourdi. Alors qu'il avait encore l'impression que la terre tanguait sous ses pieds, il prit son épée à deux mains et raviva son aura.
Ray était déjà lui, un sourire moqueur au coin des lèvres :
- Et bien Light, que se passe-t-il, un mouvement imprévu dans ta si parfaite chorégraphie ?
- La Marque... J'avais raison, c'est la marque de l'Epée !
- Je n'ai jamais dit que je ne la possédais pas, simplement que je ne faisais pas partie de la Confrérie. Tu as ton aura lumineuse, pourquoi est-ce que moi, je n'aurais pas droit à un power-up ?
Light envoya un puissant croissant d'énergie blanche devant lui, fou de rage. Ray le brisa d'un simple coup d'épée, avant de poser la pointe de sa lame sur la gorge du cadet des Lumen :
- Tu désires tout de même continuer à participer au bal ?
- Evidemment, répondit Light d'un ton effronté, les premières notes viennent à peine de résonner, ça serait dommage de partir si tôt !
Et brusquement, il attrapa la lame de Ray pour la repousser. Du sang coula de sa main serrée mais il s'en moquait éperdument et, profitant de la surprise de son rival, lui envoya un coup de poing dans la figure.
Ray vacilla et recula de quelques pas. Light essaya d'en profiter et de porter un coup d'épée meurtrier, mais l'adolescent tendit brusquement la main dans sa direction. La foudre qui tourbillonnait autour de lui s'élança soudain, frappant le cadet des Lumen, qui laissa s'échapper des profondeurs de sa gorge et de son âme un cri de douleur, cri qui s'intensifia lorsque la lame de Ray pénétra sa chair et laissa une longue entaille sur son torse.
Light retomba sur le sol, à genoux, et essaya de reprendre son souffle. Quelque chose n'allait pas... D'habitude, il arrivait toujours à percevoir quelque chose d'étrange, de malsain quand quelqu'un utilisait la Marque, mais cette fois-ci la sensation était confuse, diffuse... Et puis, pourquoi le symbole brillait-il d'un bleu si foncé ? Pourquoi pas de sa lueur pourpre habituelle ?
Le cadet des Lumen leva son épée, qui bloqua un instant celle de son rival, mais ce dernier avait bien plus de force et brisa la garde de Light. Sa lame s'abattit sur l'épaule du jeune homme, qui se jeta immédiatement sur le côté tout en augmentant à son maximum la pression de son aura angélique pour compresser toutes ses blessures et accroître ses capacités physiques jusqu'à la leur limite.
Mais c'était encore insuffisant et quelques coups d'épée suffirent à Ray pour laisser son adversaire à bout de force et agenouillé.
Humilié, Light serra des maigres forces qu'il lui restait quelques brins d'herbe. Il sentit un liquide chaud parcourir ses joues, mais il ne savait pas s'il s'agissait de gouttes de sang ou de larmes d'impuissance. Lentement, le jeune homme releva la tête.
Tout ce qu'il vit, ce fut la main gigantesque de son rival, tendue juste devant sa tête. Quelques rayons électriques commencèrent à se rassembler et à former une sorte de flèche de foudre, juste devant les yeux du cadet des Lumen.
- Ne t'en fais pas, à cette distance, tu perdras connaissance avant même de sentir la douleur. On dirait que ta réputation de danseur est largement usurpée, tu ne fais pas honneur à ton nom !
Tu ne fais pas honneur à ton nom. C'était exactement ce que Light avait lu, cette nuit-là, dans les yeux de son père. Chaque détail de cette scène horrible avait été à jamais gravée dans son esprit. Il se souvenait de l'air infect qui régnait dans les geôles, des flaques de sang qui avaient tâché ses chaussures. Il avait couru, couru à en perdre haleine, jetant des regards rapides et affolés dans chaque cellule. Il y avait des dizaines et des dizaines d'innocents, de gens qu'il ne connaissaient pas mais qui agonisaient. Il aurait peut-être eu le pouvoir de les sauver, il n'en savait rien, à ce moment-là, la peur avait accaparé chaque recoin de son esprit et l'empêchait de réfléchir posément. L'espoir le plus lumineux et les craintes le plus obscures se mêlaient dans son âme, s'affrontaient et se repoussaient mutuellement...
Et puis brusquement, il était tombé sur deux visages familiers, au fond d'une cellule identique à tant d'autres. Sa mère d'abord, qui gisait contre le sol, la carotide sauvagement déchiquetée.
Son père, ensuite, complètement métamorphosé. Ses longs blonds, habituellement si bien coiffés, étaient devenus gris et dégoulinaient autour de lui. Ses dents avaient poussé pour permettre à sa mâchoire de dévorer n'importe quoi. Il se tenait à quatre pattes, à la manière d'un singe, et de la bave dégoulinait de ses lèvres.
Mais il subsistait encore, au fond de ses yeux, une parcelle de ce qu'il avait été autrefois. Et ces yeux accusateurs lui dirent exactement la même chose que Ray. Tu ne fais pas honneur à ton nom. Si tu étais un vrai Lumen, tu ne reculerais devant ce spectacle horrible, tu lèverais ta lame et tu abrégerais immédiatement cette infâme malédiction. Tu ôterais la vie du monstre que je suis devenu, pour ne pas que mon honneur, que l'honneur de notre lignée, soit souillé de la sorte.
Mais Light n'avait pas levé son épée. Lorsque son père, métamorphosé en une bête fauve et sanguinaire, avait bondi sur lui, il s'était agenouillé contre un mur et avait pleuré.
C'était Aya qui avait surgi et qui avait abattu le monstre. C'était elle qui avait pris le dernier des Lumen dans ses bras et qui, sans un mot, l'avait laissé pleurer sur son épaule jusqu'au lever du jour. Tu ne fais pas honneur à ton nom, voilà les dernières paroles que son père lui avait adressées, à travers un ultime regard accusateur.
Light leva la main et attrapa le poignet de son rival. Puis il le serra de toutes ses forces. Une haine et une fureur sans limite traversaient à présent les yeux dorés du jeune homme.
- Très bien, laisse-moi maintenant te montrer comment danse un Lumen !
Et une puissante lumière les enveloppa tous deux.
Sanga se pencha sur le côté, bloqua la lame d'Ice et le repoussa d'un coup de pied dans le ventre. Tandis que l'adolescent tombait à genoux en serrant les dents, le coude du maître de la terre s'abattit sur le crâne de Kin, qui s'effondra avant que son poing enflammé n'ait eu le temps de frapper sa cible.
- Sanga, cria Aya, attention !
L'interpellé se retourna immédiatement pour voir une ombre filer vers lui. Un sabre violet, identique à celui d'Aya, s'en échappa et se cogna contre la large lame argentée du maître de la terre. Mais ce dernier n'eut pas le temps de soupirer de soulagement, car déjà, Kin et Ice se relevaient et s'élançaient sur lui. Sanga eut juste le temps de planter la pointe de son arme dans le sol, faisant jaillir deux rochers qui stoppèrent leur course.
Le maître de la terre se retourna alors, para le coup d'épée d'Enishi et abattit violemment le plat de sa lame contre le crâne de son ami, qui s'écria :
- Putain, ça fait mal, pas la peine de frapper si fort, je n'y peux rien moi si je t'attaque !
- Désolé.
Et il acheva d'envoyer le maître des flammes dans les méandres de l'inconscience en abattant violemment son coude sur la bosse qui commençait à pousser, au sommet de son crâne. Enishi s'effondra sans un mot. Sanga envoya alors un Maryoku derrière lui, directement sur Mi-Ho-Ky qui regardait la scène en riant.
Le petit singe sauta et retomba adroitement sur le croissant de pierre, le chevauchant quelques instants avec l'habilité d'un surfeur défiant l'océan tout entier, avant de bondir à nouveau et de se rattraper aux branches d'un arbre. De rage, Sanga serra les dents et se retourna immédiatement pour parer un nouveau coup d'épée de la part d'Ice. Ce fut alors seulement qu'il aperçut l'ombre qui s'était divisée en trois, juste à ses pieds. Le maître de la terre eut juste le temps de sauter en arrière pour éviter d'être transpercé par trois lames violettes.
Et un croissant aqueux s'enfonça à ce moment dans son épaule. Ice baissa son épée, l'air désolé, et Kin tendit violemment le bras. Un faisceau de flammes engloutit le maître de la terre, qui retomba violemment contre le sol, le visage couvert de sang et de cendres, les habits calcinés par endroit. Il avait réussi à augmenter suffisamment le Shintaisen en lui pour que sa peau supporte les brûlures, mais il n'était pas habitué à un tel exercice et son souffle s'accélérait de plus en plus. Seul contre trois Tisseurs de son niveau, voire peut-être même plus puissants que lui, il ne tiendrait pas très longtemps...
- Dur dur, lança Mi-Ho-Ky négligemment allongé contre le sol, tu dois trouver ça extrêmement difficile, d'être obligé d'affronter tes propres amis ? Et bien je vais malgré tout te rajouter un peu de pression ! Tu as remarqué la poudre orange, sur leurs visages ? C'est elle qui me permet de diriger leurs corps. D'ici quelques heures, elle se sera entièrement enfoncée dans leurs crânes. Et après ça, hop, je les contrôlerai pour toujours ! Si tu veux les sauver, tu n'auras pas droit à l'erreur, Oh-Hy !
Sanga se releva et serra le manche de son épée. Il n'y avait pas de trace de haine ou de peur sur son visage, seulement une détermination à toute épreuve. La lame d'Ice s'élança sur lui, le maître de la terre se baissa, planta son épée dans son sol et donna un puissant coup de poing dans le ventre de son ami. Pendant que ce dernier se pliait en deux à cause de la douleur, Sanga donna un simple coup sur sa nuque. L'adolescent s'effondra alors dans un râle guttural. Le bras du maître de la terre se tendit alors et attrapa le poignet de Kin juste avant que le poing enflammé du Tisseur ne heurte son visage. Il le força ensuite à taper contre le sol, à l'endroit même où une ombre filait sur lui. Le sort d'Aya disparut alors et l'adolescent mit KO son adversaire grâce à un uppercut savamment placé.
Aya dégaina son arme alors que son adversaire lui tournait le dos, mais Sanga se contenta d'enfoncer son épée dans la terre, ralentissant la jeune femme en créant un séisme, puis d'envoyer un Maryoku dans la direction Mi-Ho-Ky et de s'élancer vers lui, plongeant à nouveau sa lame dans le sol.
Le petit singe esquiva le croissant de pierre sans la moindre difficulté, sautant simplement en l'air. Mais au moment où ses pieds touchèrent à nouveau le sol, la terre se remit à trembler et, déséquilibrée, la pauvre créature s'effondra maladroitement. Le temps qu'elle reprenne ses esprits, Sanga se trouvait juste au-dessus d'elle, son épée rabattue en arrière, prête à frapper.
- Pitié, supplia Mi-Ho-Ky d'un ton trop larmoyant pour être sincère, pitié, épargne-moi et je sauverai tes amis !
Sanga ne répondit rien. Sa lame s'abattit et la tête de Mi-Ho-Ky roula contre le sol, abandonnant son masque durant ce court trajet. Mais Sanga n'en avait cure, car lorsqu'il se prépara à se retourner, il sentit la pointe glacée d'une épée effleurer son dos. Il crut un instant que tout était fini pour lui, mais l'arme n'avança pas. Au contraire, elle disparut dans un voile de fumée noire.
- De peu, commenta Aya, si tu avais hésité ne serait-ce qu'une seconde, mon épée aurait eu le temps de t'achever...
- Tu peux aussi faire apparaître des épées, avec ton ombre ?
- Je peux faire apparaître toutes sortes de choses, mais je suis plutôt habituée aux serpents, c'est encore ce qui me demande le moins d'énergie.
Sanga hocha la tête et fit disparaître son arme. Les monstres de Mi-Ho-Ky avaient fini par arrêter de les attaquer, soit parce qu'ils en avaient vaincu suffisamment, soit parce que maintenant que leur maître était mort, ils avaient eux aussi retrouvé leurs esprits. Ice et Kin se redressèrent lentement, l'un se frottant la nuque, l'autre la mâchoire.
Aya écarquilla brusquement les yeux et se retourna, contemplant le vif éclat lumineux qui provenait d'un autre bout de la forêt.
- Ce n'est pas normal, murmura-t-elle, pas normal du tout...
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Light, c'est Light, il... Ce n'est pas normal, dans son état, il ne devrait pas aller jusque là, il ne devrait pas déployer ses ailes alors qu’hier encore, il avait du mal à laisser ses yeux dorés...
- Ses ailes ? Contre de simples insectes géants ?
- Quelque chose cloche, nous ferions mieux d'aller les rejoindre, et tout de suite.
- Kin, ordonna Ice, reste avec Enishi, Aya, Sanga et moi, nous allons rejoindre Light.
Et les quatre Tisseurs disparurent dans les profondeurs de cette forêt maudite.
Ray resta immobile, son épée le long de sa jambe. De la foudre tourbillonnait doucement autour de lui et ses yeux, sombres comme les flots voilés par les ténèbres qui les entouraient, fixaient gravement leur adversaire.
Toute ironie avait abandonné le visage du cadet des Lumen, plus solennel que jamais. Deux ailes angéliques, faites de lumière pure, s'étaient déployées dans son dos et frémissaient doucement.
- Notre représentation touche à sa fin, j'imagine, murmura Light.
- Je pense aussi, répondit le maître de la foudre, il faut que l'un d'entre nous, ou que tous deux, nous nous couchions bientôt.
- Fais attention, lui demanda son rival, je ne peux plus me permettre de me retenir, à présent.
- Moi non plus. Bonne chance, cadet des Lumen.
- Bonne chance, maître de la foudre.
Et Ray ferma les yeux, inspirant profondément une dernière bouffée d'air frais. Un instant, une courte et infime seconde, il se sentit en harmonie totale avec cette nature sauvage qui l'entourait. Il avait l'impression d'être le bois endormi, d'être le vent glacial, de ne faire qu'un avec le ciel et la terre.
Mais cela ne dura même pas une seconde. Juste le temps d'un souffle éphémère, déjà voué à disparaître avant même de naître. Le Tisseur rouvrit les yeux pour contempler son adversaire qui s'élançait contre lui.
Celui-ci paraissait maintenant si rapide qu'il ressemblait à un éclair, exactement comme contre Nefertem. Ray écarquilla les yeux et leva sa lame, qui bloqua celle de Light. Ce dernier réussit pourtant à reprendre l'avantage et à repousser l'arme du maître de la foudre, qui tomba en arrière tandis que la pointe du cadet des Lumen fusait vers sa poitrine.
A ce moment, un des éclairs qui grésillait autour de lui s'élança et frappa son rival, qui chancela un instant. Ray reprit alors l'équilibre et envoya un Maryoku, que Light brisa d'un coup d'épée magistral, avant de contre-attaquer immédiatement. La lame du maître de la foudre se dressa à nouveau et bloqua une seconde fois celle de son rival.
Light se prépara à briser la garde de son adversaire, mais Ray fut plus rapide. Sa main gauche quitta le manche de son arme et gifla son rival, lui envoyant une décharge électrique qui n'eut toutefois aucun effet, Light ayant déjà pris soin de suffisamment gonfler son aura pour ne pas craindre des attaques aussi faibles. Profitant de l'effet de surprise et de l'infériorité de son adversaire, qui ne tenait plus son épée que de sa seule main droite, il repoussa d'une simple pression la lame du maître de la foudre, qui dut se jeter sur le côté pour essayer d'éviter l'attaque qui suivit.
Lorsqu'il se redressa, un mince filet de sang coulait de son épaule. Ray grimaça : Il n'avait pas l'avantage. Depuis qu'il avait déployé ses ailes, Light était plus rapide, plus fort et plus résistant. De plus, il n'avait aucune difficulté à adapter son aura à la situation, elle s'abaissait lorsque le jeune homme voulait économiser son énergie et se relevait en un instant dès qu'il en ressentait le besoin. Mais le maître de la foudre savait qu'il possédait encore un ultime avantage. A chaque seconde, il sentait son pouvoir croître encore plus. Alors que quelques minutes plus tard, il avait eu du mal à distinguer Light quand le jeune homme lui avait foncé dessus, cette fois-ci, l'adolescent parvint à arrêter sa seconde charge et, réunissant ses forces, il repoussa son rival en lui envoyant un Maryoku dans le torse.
Light commença à décrire un arc de cercle dans le ciel, mais brusquement, sa chute s'arrêta et le jeune homme s'envola. Près de la cime d'un arbre, il dressa sa lame vers le ciel, réunissant ses forces pour un Maryoku titanesque.
Immédiatement, Ray leva sa main gauche et accola son index et son majeur. Une boule faite de foudre, à peine plus grosse qu'une bille, apparut devant ses deux doigts tendus. Elle se transforma alors en une flèche qui fila à toute vitesse vers le cadet des Lumen.
Malgré la faible distance qui les séparait, Light eut à peine le temps de l'apercevoir et de réagir, il s'écarta et se laissa tomber de quelques mètres, avant d'arrêter sa chute à trois mètres au-dessus du sol.
A cet instant, la silhouette de Ray réapparut sur le tronc d'un arbre, juste à côté de lui. Light écarquilla les yeux et sa lame se dressa juste à temps pour parer celle du maître de la foudre, qui projetèrent toutes deux quelques étincelles lumineuses et quelques rayons électriques. Tandis qu'ils commençaient à tomber, ils échangèrent plusieurs coups, mais leurs lames se bloquèrent à chaque fois et lorsque leurs pieds touchèrent enfin le sol, ils bondirent dans une direction opposée.
Le souffle de Light s'accéléra. Il commençait à avoir mal aux bras. Les coups de Ray se faisaient de plus en plus durs. Et il n'y avait pas que ça, au fil du temps, les réflexes de son adversaire s'amélioraient, il arrivait à bloquer ses propres coups avec de plus en plus de facilité.
Et la Marque, sur son front, changeait insensiblement de couleur. Lorsqu'elle était apparue, elle était bleue, mais peu à peu, elle se rapprochait du violet. Quant à l'aura de l'adolescent, elle croissait au même rythme...
Light soupira. Il devait en finir maintenant, plus le temps passait et plus maintenir ses ailes lui devenait difficile alors qu'au contraire, son adversaire voyait ses forces augmenter.
L'aura du cadet des Lumen devint plus lumineuse que jamais et illumina le champ de bataille tout entier. A quelques mètres de lui, Ray sourit et son main gauche enserra son poignet droit. Puisque son adversaire semblait déterminé à tout jouer sur ce dernier coup, il allait lui aussi concentrer toutes ses forces pour cette ultime attaque. Habituellement, il lui fallait une ou deux minutes pour obtenir une puissance satisfaisante, mais grâce à la Marque, quelques poignées de secondes lui suffirent. Il s'élança alors.
Light fléchit les jambes et prit son envol. Il volait droit sur son adversaire, droit sur le dénouement de ce combat insensé qu'il avait pourtant tant souhaité.
Et soudain, son aura s'effondra. La lumière autour de lui se dissipa en une seconde dans la nuit qui l'enveloppait. Il tomba à genoux, à bout de force, tandis que du sang commençait à couler de ses narines. Le cadet des Lumen avait cru qu'il lui restait encore plusieurs minutes avant que ses ailes ne disparaissent, mais il n'avait pas pris en compte le fait que son corps n'avait pas terminé de récupérer du contrecoup des larmes du firmament.
Ray ne ralentit pas sa course. L'adrénaline, l'enivrante sensation d'un pouvoir incommensurable qui coulait dans ses veines, l'empêchaient de saisir la gravité du moment. Il ne voyait pas un ami défait face à lui, simplement un moyen d'accéder à cette jouissante sensation que de ne faire qu'un avec cette force infinie qui l'habitait. Sa lame se dressa vers les cieux, entourée par des dizaines et des dizaines d'épais rayons électriques. Puis elle s'abattit.
Le choc fut tel qu'un onde d'électricité statique s'étendit sur plusieurs centaines de mètres, que l'explosion mit feu à suffisamment d'arbre pour créer un terrible incendie, qu'une lumière comparable à celle du soleil éclaira pendant quelques instants une parcelle de l'île.
Puis, à bout de souffle, Ray fit disparaître son épée. La Marque sur son front avait disparu et la fatigue qui l'étreignait à présent était telle qu'il se sentait sur le point de s'évanouir.
Lorsque la fumée se dissipa, elle dévoila un Ice et un Sanga écroulés contre le sol, couverts de sang. Les forces du léviathan et du titan réunies avaient été incapables d'endiguer totalement ce flot d'énergie et les adolescents avaient été gravement blessés. Même Light, derrière eux, avait le visage couvert de plaies, alors qu'il avait également été protégé par trois serpents géants qui avaient fait rempart de leurs corps pour ne pas qu'il soit blessé.
Ice se releva et, en même temps qu'Aya soulevait le cadet des Lumen du sol, attrapa le maître de la foudre par le col. Ensemble, d'un ton également furieux, ils s'écrièrent :
- Non, mais qu'est-ce que vous étiez en train de faire ?!
Les deux protagonistes de ce combat destructeur baissèrent les yeux, mortifiés de honte. Puis ils perdirent connaissance tandis que Kin arrivait pour essayer de calmer l'incendie. Ice fut obligé de réunir les dernières forces qu'il lui restait et d'invoquer une vague gigantesque, alors que le rivage se trouvait à plus de trente mètres de là. Ensuite, il s'effondra à son tour.
Ray reposa le pot d'onguent, à présent vide, et frissonna lorsqu'il sentit le vent glacial de la nuit mordre sa peau nue. Il espérait que cette pommade miracle ferait rapidement effet, car s'il ne remettait pas son tee-shirt d'ici peu, il aurait troqué ses blessures contre un sacré rhume.
Les cinq Tisseurs étaient assis près d'un feu crépitant, dans une nouvelle clairière plus petite et plus discrète que leur repaire précédent. Seuls Aya et Light manquaient à l'appel, tous deux avaient préféré s'isoler jusqu'au lever du jour, qui n'allait plus tarder.
Tous les regards se tournèrent vers Ray, qui baissa piteusement la tête. Personne ne prononça la moindre parole accusatrice, ce n'était pas nécessaire. Trop de forces avaient été gaspillées dans cette bataille stupide et absurde, maintenant ils avaient tous besoin de se reposer.
Le maître de la foudre, qui avait la sensation de ne pas être le bienvenu pour cette nuit, décida de se lever et de se coucher dans un coin à l'écart, évitant ainsi d'avoir à supporter plus longtemps les reproches muets qui planaient dans l'air comme des vautours auprès d'une proie épuisée. Ray était persuadé que lorsque le temps serait venu, tous ces oiseaux de mort plongeraient sur lui et se régaleraient de sa faiblesse. Voilà à quoi se résumait l'amitié, sur cette île maudite : A un combat éternel, semblable à ceux qui les opposaient sans cesse à de nouveaux ennemis. Maintenant que l'adolescent avait craqué et affronté l'un des leurs, il devenait une sorte de paria haï de tous !
Ice l'observa se coucher contre un tronc d'arbre, disparaissant dans les profondeurs obscures de la forêt. Depuis quelques temps, le comportement de son ami l'inquiétait de plus en plus. Il semblait se détacher d'eux, comme s'il préférait marcher aux côtés d'une force obscure et insaisissable plutôt que d'avancer avec ses compagnons.
Les paroles de Tahiya revinrent dans son esprit, comme une vague qui le frappait à nouveau avec sauvagerie après avoir reculé tant et tant de fois. « Et surtout, un Tisseur élémentaire à la botte de la Confrérie. » Etait-ce réellement possible ? Ray, décidant de trahir son camp, de trahir ses amis pour obtenir plus de pouvoir ?
Ice secoua la tête : Il ne pouvait pas se permettre de douter de la bonne foi de ses amis, pas sans preuve et pas dans une situation où chacun devait accorder à l'autre une confiance absolue pour survivre. L'atmosphère sombre et oppressante qui régnait sur cette île tapait sur les nerfs de tout le monde, il n'était pas si surprenant, après tout, qu'elle affecte également le comportement de Ray...
Ce dernier roula sur le côté et leva les yeux, posant son regard sur la silhouette de la lune, à peine visible à cause des feuillages des arbres autour de lui. Le maître de la foudre sentait son pouvoir croître, plus rapidement que jamais.
Mais ce n'était pas tout. Il sentait également que quelque chose se répandait en lui, une sorte de pieuvre dont les tentacules s'enfonceraient de plus en plus profondément dans son esprit et commencerait à en prendre possession.
Et cette sensation ne se contentait pas de l'effrayer, elle le fascinait également...
Le corps de Mi-Ho-Ky gisait toujours contre le sol. Personne ne l'avait remarqué, mais le sang qui s'en était échappé était déjà coagulé avant même de s'être répandu sur l'herbe...
Un tentacule vert s'échappa du cou de la créature et chercha, à tâtons, la tête que son corps avait perdue. Lorsqu'il la retrouva, le tentacule fusionna avec elle et la ramena sur son cou.
Mi-Ho-Ky poussa un long soupir et regarda ses mains, les pliant et les dépliant pour vérifier qu'elles fonctionnaient toujours.
Pour la première fois, le petit singe ne portait pas son masque, qui s'était détaché de son visage lorsque sa tête avait roulé contre le sol. Sa figure était ravagée par la pourriture, un vers de terre s'échappa de sa joue et le singe l'écrasa entre ses doigts d'un geste furieux. Sa tête était celle d'un cadavre en pleine décomposition, pas celle d'un joyeux petit singe.
Rapidement, Mi-Ho-Ky récupéra son masque et cacha à nouveau son visage des yeux imprudents qui auraient pu commettre l'erreur de se poser sur lui. Mais c'était inutile, il n'avait plus personne autour de lui et seules les étoiles furent les témoins horrifiés de cette horrible vision.
- Savourez donc votre victoire, Tisseurs, murmura le petit singe, elle ne sera pas bien longue. Laissez-moi quelques jours, le temps de lever une nouvelle armée, et cette fois-ci, je vous forcerai tous à devenir mes loyaux serviteurs zombifiés...
Assise au bord de la falaise, Aya contemplait sans mot dire le mouvement éternel des vagues qui s'échouaient sur les rochers en contrebas. La nuit était encore sombre et son sinistre voile l'enrobait toujours, mais bientôt le jour se lèverait et il emporterait avec lui les pensées qui tourmentaient la jeune femme.
Light se trouvait à ses côtés, honteux et silencieux. Son visage était encore couvert de fines entailles et le jeune homme avait l'impression que son esprit essayait de s'échapper à chaque instant de son corps. Il savait que cette réaction de rejet était due à la saturation de magie dans ses veines, mais le savoir ne suffisait jamais à atténuer le malaise, il permettait juste, parfois, de le craindre moins.
- Tu es bien silencieuse, se risqua finalement à remarquer le jeune homme, à quoi penses-tu ?
- Aux vagues. J'admire leur ténacité. Il peut pleuvoir, grêler ou venter, la terre peut s'effondrer, les eaux se retirer, mais elles n'abandonneront jamais. Elles continueront toujours à battre le rivage, quoi qu'il en soit.
- Et tu trouves ça admirable, cette stupide obstination qui les pousse à répéter indéfiniment une tâche vouée à l'échec ?
- C'est toi qui dit ça, toi qui, même dans les situations les plus désespérées, continue de te raccrocher malgré tout à ton sourire insolent ?
- Parce qu'il y a toujours un éclat qui me rappelle que justement, il reste quand même, quelque part, un peu d'espoir. Mais la mission de ces vagues est vaine, elles ne continuent pas à battre cette falaise par espoir de pouvoir un jour la vaincre, ce qui arrivera sans doute, mais simplement parce qu'elles ne savent pas faire autre chose, qu'elles ne cherchent pas à faire autre chose.
- A ton avis, qu'est-ce qui est le plus juste ? Faire ce pour qui on est destiné, ou agir en fonction de ses impressions ?
- Je ne crois pas en la destiné, par contre, je sais qu'il n'est jamais prudent de faire ce que nos passions nous ordonnent, chaque fois que j'ai essayé, ça a été un échec cuisant... Mais ce n’est pas vraiment la même chose, ces vagues n'ont ni raison ni passions.
- Il vaut mieux agir comme nous le dicte notre raison et savoir, parfois, mettre ses sentiments de côté, c'est ça ?
- Hum, je crois, oui.
Aya hésita un instant, puis posa délicatement sa main sur celle de son ami. Ses yeux plongèrent alors dans ceux de son partenaire.
- Merci Light, tu m'as aidé à prendre une décision.
- A propos de quoi ?
Les étoiles semblèrent briller un peu plus fort, soudain. Une douce brise se leva et ôta quelques fragments de roses. Elle tourbillonnèrent alors autour des deux amis, les enveloppant de pétales blancs et candides.
Les lèvres d'Aya se posèrent sur celles de Light. Très délicatement, comme un admirateur de la nature qui tendrait la main vers un papillon pour l'attraper sans l'effrayer. Les lèvres roses de la jeune femme étaient exquises, l'arôme de la framboise couplé à la douceur de la cerise.
Light écarquilla les yeux et un léger bruit s'échappa de ses lèvres, mais Aya passa ses mains autour de son visage pour ne pas qu'il recule sous le coup de la surprise. La lumière argentée de la lune découpa pour la dernière fois la silhouette des deux amants.
Et illumina le sang qui coulait de la poitrine du jeune homme. Une lame violette s'était dressée dans son dos et avait transpercé son cœur. Sa vie se hâtait déjà de s'échapper de cette plaie mortelle.
Aya retira lentement ses lèvres et essaya de retenir ses larmes, tandis qu'elle posait un doigt sur la bouche du jeune homme pour lui intimer le silence.
- Je t'aime, lui murmura-t-elle pour la première et la dernière fois.
Et le cadet des Lumen s'effondra sans un bruit, dans l'incompréhension la plus totale, tandis que la jeune femme se redressait. Son épée disparut dans un voile de fumée noire, emportant avec elle toute preuve qu'elle avait bel et bien fait verser ce sang tant aimé.
Une vague vint s'échouer contre la falaise, tandis qu'un pétale de rose tâché de sang se posa sur la surface de l'eau. Et déjà, la douce lumière de l’aurore commençait à s'éveiller et à repeindre les cieux...
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