CHAPITRE 9 : Evolution

 

  La tête posée entre ses genoux, Aya réfléchissait. C'était son sixième jour, dans cette prison. Plus que trois semaines, songeait-elle. Si elles n'arrivaient pas à sortir d'ici, dans trois semaines, elles périraient en même temps que cette ville.
  Au bout d'un long moment, elle se décida enfin à relever la tête et à regarder l'ex Sihara. Son amie était réveillée.

- Bonjour, Serenia.
- Bonjour, Aya. Je suppose qu'il ne s'est rien passé pendant mon sommeil ?
- Rien du tout. Pas la même visite d'un geôlier...

 Serenia soupira. Soudain, fait inhabituel, elles entendirent un bruit dans le couloir. Des pas, comprirent-elles.
  Jusque là, rien de véritablement extraordinaire. Puis des murmures s’élevèrent. Murmures qui se changèrent en hurlements de terreur…
  Quelque chose avançait rapidement et effrayait les autres prisonniers. Et cette chose, quelle que soit, ce rapprochait à grande vitesse…
  Un puissant jet de flammes propulsa la porte d'acier contre le mur de pierre. Aya et Serenia se jetèrent sur le côté, aussi loin que leurs chaînes le leur permettaient, afin d'éviter d'être blessées.
  Des Iskasils. Des Iskasils Mayores. Ils devaient être une dizaine, à peine moins. Leurs yeux vident mais cruels se posèrent sur les deux magiciennes.

- Magie ?
- Magie ?
- Magie ?

  Aya ne tarda pas à comprendre : elles étaient dans cette prison depuis si longtemps que les chaînes ne les empêchaient plus seulement d'utiliser la magie, ils en brouillaient même la sécrétion dans leur corps. Ces Iskasils n'arrivaient donc pas à déterminer si elles faisaient des proies de choix ou non...
  Soudain, l'un des squelettes rouges pointa un doigt dans la direction de la Tisseuse.

- Magie, articula-t-il. Magie !

  Et tels des loups affamés, ils se jetèrent sur elle.

*


  Dos à dos, Aya et Bast regardèrent autour d'eux. Ils étaient encerclés. Encerclés par une trentaine d'Iskasils Mayores riants...

- Ca s'annonce mal, commenta Aya, un sourire peu victorieux au coin des lèvres.
- Qu'est-ce qu'on fait ?
- Je vais essayer d'utiliser mon ombre, seulement comme je te l'ai déjà dit, les Mayores sont plus futés que les simples Iskasils. Ils vont sûrement éviter mon attaque, mais au moins, ça les dispersera. Il va nous falloir être rapides, Bast, très rapide.

  Le jeune homme hocha la tête. L'ombre d'Aya, alors, se sépara. Mais, comme la Tisseuse l'avait prédit, avant de pouvoir toucher celles des Iskasils, ces derniers bondirent dans les airs, continuant de faire résonner leur rire diabolique. Au même instant, les deux Tisseurs se séparèrent.
  Bast saisit deux des épées qui jaillissaient des ombres du sol et les envoya contre deux de ses adversaires, qui se transformèrent alors en brasier ardent. Aya lança autant de Maryokus qu'elle put, tout en s'éloignant le plus possible du champ de bataille.
  Lorsque les squelettes rouges retombèrent contre le sol, leurs proies s'étaient déjà échappées. Mais, sans se démonter, ils se divisèrent également en deux groupes distincts qui partirent à leur poursuite.

  Aya serra les dents tout en bondissant de murs en murs. Avec sa vitesse, elle n'eut aucun mal à atteindre le toit de la maison la plus proche, mais elle avait espéré que les Iskasils ne la suivraient pas avec autant d'emphase. Malheureusement pour elle, ils n’avaient jamais semblé aussi déterminer à la pourchasser. Toutefois, maintenant qu'ils étaient moins nombreux, elle avait une chance de les vaincre à l'épée...
  Elle se retourna soudain, la lame brandie, prête à affronter ses adversaires de face. Leur réaction ne fit pas attendre : tous ensemble, ils se précipitèrent sur elle.
  Aya inspira un grand coup. La lumière dorée du soleil se refléta un instant sur sa lame. Puis, elle s'abattit...

  Bast attrapa le crâne du squelette qui était sur le point de le rattraper et le jeta tout entier sur ses autres poursuivants. Il n'était malheureusement pas aussi rapide que sa partenaire, il n'avait aucun espoir de distancer ses adversaires, il se contentait de courir aux hasards des rues en espérant trouver, soit la garde de la ville, soit un endroit plus propice dans lequel se battre.
  Et soudain, il s'arrêta. A quelques mètres de lui, cinq autres Iskasils Mayores étaient en train de dévorer un cadavre qui se vidait de son sang. A l'approche du Tisseur, ils suspendirent leur festin et levèrent la tête dans sa direction.
  Bast serra les poings. Aya lui avait expliqué qu'il n'y avait que très peu de Mayores, sûrement une vingtaine tout en plus. En cinq minutes, il venait d'en croiser plus ou moins 35. Cela commençait à faire beaucoup...
  Il n'eut pas le temps de réfléchir plus longtemps : ses nouveaux adversaires se jetèrent sur lui.

*


  Lorsque Light se réveilla, il était à nouveau étendu parmi l'herbe humide. Son mentor, adossé à un arbre, lui décocha un regard furieux dès qu'il essaya de se redresser.

- Je t'avais pourtant bien expliqué ce qu'il fallait faire, non ? Je te l'avais dit, de ne pas chercher à maîtriser le Tulmar, mais seulement de fusionner avec lui.

  Le ton froid qu'il gardait tout en lui faisant ces reproches amers rendait la chose encore plus difficile à supporter pour le Tisseur, qui baissa humblement les yeux.

- Je... Je suis désolé. Je me suis laissé emporter par toute cette puissance, je n'ai pas réussi à la contenir.
- Te rends-tu compte que la force que tu as absorbée ne représente rien, par rapport à ce dont tu auras besoin ?
- R... Rien ?
- Il te faudra plus, bien plus que cela, pour espérer vaincre un démon. Alors nous n'avons plus de temps à perdre. Dorénavant, tu t'entraîneras ici, il ne faut plus faire courir de risques au village.

  Light hocha la tête et se releva. Il ferma à nouveau les yeux et se concentra. Maintenant qu'il avait compris comment faire, cela fut beaucoup simple et quelques minutes lui suffirent avant de sentir que son aura commençait à enfler. Mais il ne se laissa pas emporter par l'euphorie que lui procurait ce pouvoir, comme la dernière fois. Il resta de marbre, calme et maître de lui.
  Lorsque ses yeux se rouvrirent, leurs iris étaient devenus dorés et son aura angélique commençait déjà à se manifester.

- Et maintenant ?

  C'était différent de la dernière fois, lui-même, il le sentait. Ce n'était plus ce pouvoir démesuré et son ivresse qui parcouraient son corps, mais plutôt une puissance douce et infinie. Il la sentait là, tapie au fond de lui, prête à lui porter secours dès qu'il l'invoquerait. Sa seule crainte, c'était justement de ne plus se maîtriser, lorsqu'il la laisserait se répandre dans ses veines...

- Pour un début, c'est convenable. Maintenant, il va te falloir l'apprendre à l'utiliser, cette force.

  Ojo de Luna dégaina son sceptre qui, aussitôt, se transforma en une lance à l'éclat meurtrier. Light appela lentement son épée. Lorsque son adversaire fondit sur lui, il para son arme de la sienne.

*


  Aya écarquilla les yeux. Les Iskasils se jetaient sur elle telles des bêtes enragées et affamées. La jeune femme ne pouvait pas faire apparaître son épée, ne pouvait pas étirer son ombre. Ses pouvoirs étaient bloqués, comme séparés d’elle par un mur infranchissable. Si elle tendait la main, elle arrivait à sentir leur rassurante chaleur, mais elle ne pouvait pas ne serait-ce que les effleurer. Elle n'avait aucune chance, aucun espoir de combattre les Iskasils.
  Le premier bondit sur elle, sa main griffue tendue vers son visage. Elle eut juste le temps de se protéger à l'aide de ses chaînes. La main de l'Iskasils les heurta et s'embrasa.
  La créature écarquilla les yeux et bondit en arrière avant que son bras ne disparaisse tout entier. Les autres squelettes reculèrent également.

- Les chaînes, hurla Serenia, elles aspirent aussi leur magie !

  Déjà, les plus réactifs s'étaient tournés vers elle en espérant pouvoir reporter leur frustration sur ses entrailles, mais elle se protégea à son tour à l'aide de ses chaînes et les squelettes durent battre en retraite.
  A l'autre bout de la cellule, ils les observaient, sans savoir quoi faire. Leurs maigres capacités intellectuelles ne leur permettaient sans doute pas de résoudre un tel problème...
  Et puis soudain, l'un d'eux eut une idée. Il se jeta sur Aya mais, au même moment, son corps s'enflamma. Lorsqu'il heurta les chaînes, il n'était qu'une flèche de feu, qui brisa ces liens mystérieux comme un marteau l’aurait fait avec du verre.
  Aya eut juste le temps de se pencher sur sa droite pour ne pas que son visage soit touché par les flammes. Puis, elle sourit. Et, tandis que les Iskasils se précipitaient sur elle, fit apparaître son épée.
  Sa lame traversa le premier squelette, pivota et en frappa un second, avant que la jeune femme n'effectue une pirouette et n'atterrisse aux côtés de Serenia, dont elle trancha les chaînes qui la retenaient prisonnière.
  Alors que les squelettes rouges se jetèrent à nouveau sur elle, l'ancienne Sihara peint un mystérieux symbole dans les airs et cria :

- Su !

  Et aussitôt, un jet d'eau frappa les Iskasils, qui hurlèrent tandis que leurs corps devenaient flammes.

- Est-ce que ça peut suffire à les tuer ?
- Non, mais le temps qu'ils se régénèrent entièrement, nous aurons eu le temps de...

  Elle s'interrompit : les quelques braises qui flottaient dans les airs, ultimes vestiges de cette alliance d'Iskasils, se rassemblèrent soudain, formant une boule de feu, d'abord minuscule, mais qui se mit à enfler à une vitesse extraordinaire.

- Impossible, murmura Serenia, ça ne peut pas...
- Plus tard pour les explications !

  Elle sentait la magie qui se dégageait de cette boule de feu augmenter prodigieusement, bien plus rapidement que sa taille. Elle ignorait ce que préparaient ses adversaires, mais s'il s'agissait d'une attaque, elle risquait bien d'être d'une prodigieuse puissance destructrice... Ni une ni deux, elle attrapa le poignet de son amie et l'attira en dehors des murs de cette prison.
  Au moment où elles quittèrent leur cellule, il y eut une formidable explosion. Un puissant jet de flammes frappa le mur, en face de l'entrée, et le détruisit. Même la cellule trembla et s'effrita.
  Mais Aya ne regarda pas derrière elle. Elle se contenta de courir, entraînant Serenia avec elle. Il fallait fuir, seulement fuir, s'éloigner le plus loin possible.
  Parce que ce n'était pas fini. Elle la sentait. La magie. Une aura monstrueuse, sans commune mesure avec les Mayores qu'elles affrontaient quelques minutes plus tôt. Non, c'était quelque chose de titanesque, d'étouffant...

- Basura, articula faiblement Serenia, ça doit être... Un Basura...
- Ne me dis pas que ces choses peuvent encore évoluer ?
- Pas... Pas vraiment évoluer... Mais les Mayores peuvent combiner leur magie pour créer une nouvelle entité, unique, et bien plus puissante...
- Quoi ?!
- Mais... Mais cette opération ne fonctionne presque jamais, à tel point que les Mayores ne s’y risquent que très rarement. L'eau... L'eau a dû les effrayer !
- Et bien, c'est loupé, parce que ça a fonctionné, cette fois !
- Oh non, non... Si la boule de feu a explosé, ça signifie qu'elle a échoué... C'est pour ça que... Qu'il nous faut courir... Parce que si le Basura nous rattrape, il... Ce sera encore plus terrible !

  Elles l'entendirent. Elles entendirent la prison toute entière trembler sous les bonds titanesques que faisaient l'Iskasil Basura. Chaque fois que son corps gigantesque touchait le sol, il lui arrachait un cri de douleur. Cette créature, quelle que soit, devait être immense, et elle absorbait la magie autour d’elles comme une éponge au milieu d'une flaque d'eau...

*


  Aya reprit son souffle et reposa sa lame le long de son corps. Autour d'elle, il ne restait rien. Juste un peu de fumée qui s'élevait de l'étal que le dernier Iskasil avait brûlé. Elle se retourna et essaya de sentir l'aura de Bast. Mieux valait qu'elle le retrouve au plus vite, elle était sans doute la seule à avoir les pouvoirs nécessaires pour faire disparaître définitivement ces créatures.
  Elle le sentit, à plus d'une centaine de mètres d'elle. Et elle sentait également les auras des Mayores qui entouraient la sienne.
  La jeune femme soupira : elle allait devoir faire vite. Dans un mouvement souple et gracieux, elle s'élança.

  Cinq mains osseuses se posèrent sur Bast, tandis que ce dernier se pliait en arrière pour que fracasser le crâne d'un Iskasil contre le sol. Le Tisseur se redressa et, écartant violemment les bras, frappa ses adversaires qui le lâchèrent pour heurter un mur, un peu plus loin.
  Le jeune homme en profita pour attraper le crâne de l'Iskasil qui se jetait sur lui et pour le lui broyer par la seule force de son poing, avant de donner un coup de coude dans les côtes d'un autre squelette.
  Au fond, les Mayores n'étaient pas beaucoup plus résistants que leurs cadets, mais ils étaient plus rapides. Et bien plus vicieux. Le corps du Tisseur était déjà zébré d'écorchures.
  Soudain il sauta, abaissa son pied qui détruisit le crâne d'un autre de ses adversaires, retomba contre le sol et s'aplatit pour éviter une boule de feu, se redressa, serra son poing qui heurta le visage de l'un des squelettes rouges, se jeta sur le côté pour éviter que ce brasier vivant qui s'élançait sur lui ne le touche, asséna un coup de coude sur un Iskasil qui l'attaquait par derrière, attrapa les poignets de deux autres créatures avant que leurs ongles acérés ne se plantent dans son torse, mais ne fut pas assez vif pour en empêcher un troisième de lui écorcher la joue.
  Bast tourna son visage avant d'être atteint par une gerbe de flammes. Celles-ci lui léchèrent la joue mais n'eurent pas le temps de brûler autre chose que le tissu qu'il portait sur ses épaules. A l'aide des deux Iskasils qu'il tenait emprisonné dans ses puissants poings, il frappa le troisième et tous les trois se transformèrent en un brasier hurlant. Mais déjà, le Tisseur s'élançait parmi les autres monstres et les ruait de coups.

*


  Light tomba à genoux. Epuisé, en nage, il ne sentait même plus son bras droit.

- Debout, lui ordonna son professeur.
- Peux... Plus... Vraiment plus.
- Debout.

  Light n'insista pas. Les semaines qu'il avait passé avec cet homme lui avaient suffi à comprendre qu'il ne le laisserait pas se reposer tant qu'il ne l'aurait pas décidé. Et le Tisseur savait également qu'il ne lui restait plus que 5 jours. En 5 jours, son entraînement devrait être terminé. Impérativement.
  Le jeune homme essaya de serrer la poignée de son arme, mais il n'y parvint pas. Il avait l'impression d'avoir perdu son bras, tant il avait forcé. Il n'aurait jamais cru que le chatoiement de la lune était si douloureux à utiliser...

- Vas-y, une nouvelle fois.
- J'y... J'y arrive pas... J'ai beau essayé de concentrer ma magie dans mon bras, ça ne fonctionne même plus...
- Je ne te demande pas d'essayer, je te demande simplement d'y parvenir.

  Light serra les dents et recommença à se concentrer. Au prix d'atroces efforts, il parvint à concentrer la majorité de son Shintaisen dans son bras droit. Mais cela lui fut tellement douloureux qu'il ne put retenir ses larmes, qui dévalèrent librement sa joue avant de s'effondrer contre le sol humide.

- Tu dois en même temps charger la puissance du Tulmar dans ta lame ! Crois-tu qu'en combat, ton adversaire te laissera le temps d'exécuter ces deux actions séparément ? Tu n'auras qu'un instant, Light, la moindre erreur, tu la paieras de ta vie !
- Et... S'il n'était pas si fort que ça ? Le démon, je veux dire... Peut-être que... Vous avez bien vu ma puissance, il y a deux jours, vous avez à quel point mon aura a augmenté... Avec ça, je suis persuadé que je pourrai le vaincre...
- Cela pourrait fonctionner si tu maîtrisais un peu plus tes ailes, mais ce n'est pas le cas. Nous ne pouvons pas compter dessus. Tu n'arrives plus à rester en harmonie avec le Tulmar lorsque tu déchaînes une telle énergie. Contente-toi de maîtriser le chatoiement de la lune.

  Light soupira et ferma les yeux. Cette étape, c'était la plus simple. Il sentait le Tulmar tout autour, il lui suffisait simplement d'en déplacer une partie dans sa lame. Au début, il avait eu un peu mal, mais il avait rapidement compris l’astuce et au final, ce n'était pas beaucoup plus compliqué d'attirer cette puissance dans un objet que dans son corps.
  Une douce lumière argentée entoura alors sa lame. Le jeune homme aux yeux dorés sourit. Ojo de Luna hocha la tête.

- A une telle vitesse, nous serions tous deux incapables d'utiliser ce sortilège pour parer nos propres armes, aussi te ferai-je grâce du duel habituel. Cette fois-ci, contente-toi de détruire l'abnégation lunaire avant qu'elle ne te frappe.

  Light hocha la tête. L'indigène à la peau d'ivoire se mit en garde et pointa son sceptre dans sa direction. L'orbe bleu lâcha alors un puissant rayon argenté.
  Le Tisseur inspira profondément. Et puis, il passa à l'assaut. Des dizaines de traits argentées frappèrent le rayon énergétique en une seconde fraction de seconde. Puis le chatoiement de la lune cessa et le bras de Light lâcha son épée.
  Une faible étincelle argentée frappa la poitrine du jeune homme, lui arrachant une petite grimace.

- On recommence, articula impitoyablement Ojo de Luna.

*


  Aya et Serenia avaient presque atteint la sortie. Elles avaient remonté le tunnel en bas duquel se trouvaient les cellules et, devant elles, se tenaient une trappe de bois, ultime rempart avant la liberté.
  Serenia commença à tracer un nouveau symbole dans l'air. Si elles perdaient ne serait-ce qu'une dizaine de secondes à ouvrir cette porte, l'Iskasil les dévorerait sans doute. Mais si elle arrivait à utiliser ses pouvoirs pour la défoncer avant de l’atteindre, elles seraient sauves.
  A cet instant précis, les deux magiciennes sentirent un jet de flammes dans leur dos. Par réflexe, elles se jetèrent sur le côté, Serenia vers sa droite, Aya vers sa gauche. Les flammes heurtèrent violemment le mur au-dessus de la porte, projetant des gerbes d’étincelles qui forcèrent les deux femmes à s’arrêter.
  Paniquée, Serenia jeta un regard à la Tisseuse. Cette dernière serra les poings et se retourna. Elles ne pouvaient plus fuir, elles allaient devoir combattre.
  Le Basura leur faisait face. Il ne ressemblait en rien aux Iskasils précédents. Son corps squelettique mesurait plusieurs mètres de long et sa constitution évoquait celle d'un lézard géant. Mais sa gueule carnassière, grande ouverte, laissait entrevoir une rangée de crocs plus affûtés que la meilleure des épées. Une corne immense avait poussé sur son front et il semblait capable d'empaler n'importe quel animal avec, aussi gros soit-il.
  Aya songea un instant à un dragon, car il y avait une certaine ressemblance avec ces reptiles légendaires, mais il paraissait beaucoup plus sauvage, beaucoup plus bestial. Etrangement, le bout de sa queue était déjà enflammé, et ces flammes s'avançaient lentement, très lentement.
  La créature hurla. Serenia recula d'un pas.

- Iskasil Basura, murmura-t-elle, créature issue d'une fusion échouée entre une dizaine d'Iskasils Mayores. De toutes les déclinaisons connues des Iskasils, ils représentent la plus violente, car leur corps imparfait se rejette lui-même. Pour ne pas disparaître et redevenir une troupe d'Iskasils simples et stupides, les Basuras doivent se nourrir, encore et encore, sans jamais s'arrêter. La peur de la régression est profondément ancrée dans leur instinct, à tel point qu'ils attaquent indifféremment tout ce qui présente un tant soit peu de magie, hommes ou Iskasils...

  Aya hocha lentement la tête : elle comprit à présent pourquoi la queue du lézard rouge commençait à s'enflammer. C'était le début d'une lente autodestruction. Et pour la ralentir, ce monstre n'avait d'autre choix que de les dévorer...
  Le Basura poussa un nouveau cri. Puis ses griffes géantes se jetèrent sur les deux magiciennes.
  Deux grands serpents jaillirent du sol et firent remparts de leur corps pour protéger les jeunes femmes. Puis cinq autres entourèrent l'ossature de la créature monstrueuse. Aya aurait voulu enchaîner avec un Maryoku, mais malheureusement, le souffle lui manqua : ses chaînes l’avaient trop longtemps bridée, son pouvoir ne lui était pas totalement revenu. Le monstre profita de ce répit pour se débarrasser des invocations en se secouant violemment et décocha un nouveau jet de flammes dans leur direction.
  Ce fut Serenia qui, grâce à un canon aquatique, le para, mais l'onde de choc les repoussa tous trois.
  Lorsque Aya se fut relevée, elle dut brandir son épée pour parer l'une des griffes du reptile gigantesque. Au prix d'un extrême effort, elle réussit à la repousser en arrière puis à enchaîner avec un Maryoku, qui entailla légèrement l'os du poignet de l'Iskasil.
  Aussitôt, quelques étincelles jaillirent et la plaie fut régénérée. Mais les flammes au bout de sa queue avaient en échange fait un léger bond en avant. Aya pesta intérieurement contre la lenteur de cette combustion et essaya d'attaquer à nouveau, malheureusement, le Basura eut la même idée et, d'un coup de griffes, trancha sans difficulté le croissant d'énergie qu'elle venait de lancer, se rapprochant de son corps.
  Ce fut le canon aquatique de Serenia qui la sauva une seconde : il écarta la main de l'Iskasil et la troua légèrement. Une fois encore, cette blessure disparut, mais les flammes recouvraient presque la queue du monstre, à présent.
  Trois autres serpents se jetèrent sur lui. Il les trancha d'un coup de griffe. Aya, profitant de cette ouverture, courut vers lui, épée en main, prête à lui porter directement un coup qu'elle espérait suffisant pour le forcer à se consumer entièrement.
  L'Iskasil la vit. Mais il n'avait pas le temps de rabattre sa main vers elle. Alors il ouvrit la bouche.
  Aya courait toujours. Elle n'était plus qu'à quelques mètres. Le tout pour le tout.
  Une boule de feu se forma devant les crocs de l'Iskasil Basura.
  Aux yeux d'Aya, le temps lui-même sembla ralentir.
  L'Iskasil cracha un jet de flammes. La jeune femme ferma ses paupières.
  Un instant, elle crut à nouveau sentir les flammes lécher son corps, elle crut à nouveau entendre le rire démoniaque de la mort planer à ses côtés. Mais non. Le projectile enflammé ne l'atteint pas.
  Elle ouvrit les yeux. Le feu était figé à quelques mètres d'elle. Tout comme le Basura. La Tisseuse se tourna vers Serenia.
  Trois personnes, vêtues d'un long manteau marron et d'une capuche qui masquait leur visage, se tenaient à présent à leurs côtés. Aya fronça les sourcils et leur demanda :

- Vous l’avez figé ?
- Nous avons figé l’espace temporel autour de lui. De cette manière, impossible pour lui de briser cette prison de l’intérieur. Faîtes attention toutefois, le moindre choc extérieur pourrait détruire notre sortilège.
- Amis ou ennemis ?
- Amis. Nous ne faisons pas partis des Siharas.
- Vos pouvoirs sont pourtant très semblables, ajouta Serenia avec méfiance.
- Disons que nous n'en faisons plus partis.
- Votre arrivée est pour le moins miraculeuse, alors que voulez-vous ?
- Votre procès est parvenu à nos oreilles. Nous voulions vérifier de nos propres yeux s'il était possible que ce que vous prétendiez soit véridique.
- Vous vous cachiez depuis le début ?
- Depuis l'arrivée des Mayores dans cette prison.
- Et qu'elles sont vos conclusions ?
- Manifestement, vous ne pouvez pas maîtriser le temps. Ni le Tulmar. Et vos pouvoirs ne semblent pas exceptionnels. Toutefois, ils sont uniques, nous devons le reconnaître.
- Je répète ma question, que voulez-vous ?
- Votre pouvoir. Si c'est vraiment ce mois que le soleil a désigné pour abattre sa fureur sur notre monde, nous aurons besoin de celle qui danse avec les ombres. Nous voulons vous apprendre à devenir plus forte, bien plus forte, en un temps record.

  Aya regarda Serenia. Son amie n'en comprenait pas plus qu'elle. Mais une chose était sûre : elles avaient une chance de quitter cette prison, une chance de devenir plus fortes.
  La Tisseuse regarda la paume de sa main : serait-elle vraiment capable de le maîtriser, ce Tulmar, avant que ce qu'elle ait vu ne se réalise ?

*


  Bast frappa. Une nouvelle fois. Encore et encore, son poing fracassa le corps d'un Iskasil, avant que le Tisseur ne se jette sur le côté pour éviter d'être brûlé par plusieurs boules de feu.
  Le Tisseur n'en pouvait plus. Il n'avait pas eu un instant pour se reposer, il était à bout de souffle. Aussi puissants que soient ses coups, aussi précis que soient ses mouvements, cela ne changeait rien : les Iskasils étaient et restaient toujours aussi nombreux. Il avait l'impression de lutter contre un fantôme : quoi qu'il fasse, combien qu’il se débatte, cela ne changeait rien, au final, il n'arrivait pas à lui porter le moindre coup. Qu'il détruise ces monstres ne servaient à rien, ces derniers revenaient, toujours aussi nombreux, toujours aussi belliqueux.
  Exténué, le Tisseur évita mollement une nouvelle boule de feu et chuta contre le sol. Le temps qu'il se relève, plusieurs doigts se plantèrent dans son dos.
  Il serra les dents, prêt à sentir les flammes mortelles de ces monstres le consummer de l'intérieur. Mais, à sa grande surprise, il n'en fut rien.
  Les Iskasils se figèrent et tournèrent leur regard vers le toit le plus proche. Etonné, Bast se dégagea et contempla ce spectacle.
  Aya se tenait devant eux, un sourire au bout des lèvres, et adressa à son partenaire un signe jovial. Son aura était si forte qu'elle semblait en éclipser toutes les autres...

- Je prends la relève, Bast, ne t'en fais pas !

  Et son ombre s'étira. Les Iskasils se désintéressent complètement du jeune homme et s'élancèrent tous dans la direction de la Tisseuse. Adroitement, ils évitèrent les épées qui surgirent du sol, mais ils furent impuissants face à la lame éclatante d'Aya. Elle fut une ombre parmi les ombres et, d'une simple impulsion, bondit pour les trancher tous. Les vingt Iskasils se transformèrent en un brasier ardent.
  L'ombre s'étira à nouveau et frappa. En se mêlant à celle des monstres en train de se régénérer, elle les trancha, définitivement. De coups invisibles en coups invisibles, dix Iskasils disparurent définitivement. Les autres eurent le temps de se reconstituer mais, terrifiés, reculèrent de quelques pas.

- C'est bien la première fois que je vois des Iskasils peureux, commenta Aya. Allez, faîtes honneur à votre réputation, venez !

  Cela semblait si simple... Elle se jouait de ces Mayores, aussi simplement qu'elle s'était jouée des simples Iskasils qui avaient attaqué Bast, quelques heures plus tôt.
  Et puis soudain, il y eut un éclat lumineux. Les flammes jaillirent dans les cieux. Non pas celle des Iskasils, non. Des flammes joyeuses, de toutes les couleurs.

- Le feu d'artifice, murmura Aya, déjà... Oh non !

  La terreur se peint sur son visage tandis qu'elle regardait fixement les feux jaunes et bleus disparaître dans le ciel.
  Les Iskasils, croyant voir là une opportunité, se jetèrent tous ensemble sur elle. La Tisseuse ne se retourna même pas, son ombre les transforma tous en milliers d'étincelles brillantes.

- Vas-y, Aya !

  La jeune femme se retourna vers son coéquipier, surprise.

- Vas-y Aya. Je m'occuperai de ces monstres. Va rejoindre l'autel avant que la cérémonie ne commence.
- Mais tu...
- Dépêche-toi, avant qu'ils ne se régénèrent ! Tu es la seule à être capable d'empêcher la catastrophe de se produire !

  Elle hésita un instant puis elle hocha la tête. Et bondit.

*


  Assis sur un toit, à l'écart des festivités, les deux Arcaniens écoutaient le discours du grand prêtre avec un sourire.

- Plus que quelques minutes, commenta le vert.
- En espérant que ces Tisseurs ne viennent pas tout gâcher !
- Je peux m'en occuper, tu sais...
- Pff, pas la peine de s'embêter pour si peu. Et puis...
- Et puis, t'as la trouille qu'au fond, t'ais pu faire une erreur de calcul et que cette fille ait raison ?
- Ne raconte pas n'importe quoi, je n'ai fait aucune erreur, j'en suis certain ! La preuve, tu as bien vu la vitesse à laquelle j'ai été capable de dupliquer et de contrôler ces Iskasils Mayores ?
- D'accord, d'accord...

  Ils restèrent silencieux un moment, écoutant le prêtre qui continuait à débiter son éloge de la sagesse des Anciens et de la tâche essentielle qu'il allait devoir mener à bien, et blablabla, et blablabla...

- Bon, s'énerva le vert, ça servait à quoi qu'ils avancent la cérémonie de plusieurs heures s'il les passe à parler ?!
- Calme-toi. Il nous suffit d'être patient, ce n'est plus qu'une question de minutes. Et alors... Et alors...

  Le rouge se mit à rire. Et son rire, sinistre, orgueilleux, s'envola et dériva parmi les nuages...

*


  Bast jeta un dernier coup d'oeil sur la silhouette d'Aya, presque invisible, à présent. Puis il serra les poings et reporta son attention sur les étincelles qui dansaient dans l'air.
  Elles auraient pu grossir et redevenir Iskasils. Bast aurait cru que c'était ce qui se passerait. Il aurait cru qu'il allait continuer à se battre contre les Mayores jusqu'au retour d'Aya.
  Mais il se trompait. Les flammes se réunirent. Elles fusionnèrent, grossirent, pour former une boule de feu bien plus grande que lui.
  Et puis la boule de feu commença à prendre les traits d'un Iskasil, les traits d’un seul et unique Iskasil...

  Aya courait, courait à en perdre haleine. Elle bouscula les spectateurs, ignora les plaintes qu'on lui lançait. Mais lorsqu'elle fut face à l'autel, face au prêtre qui agitait le sceptre du soleil, la main épaisse d'un garde se posa sur son épaule pour la retenir. Et d'autres encore se chargèrent de la ceinturer et de l'empêcher d'approcher, malgré ses cris de protestation.
  Effrayé, Bast contempla le monstre qui se tenait devant lui. Son sourire carnassier, son aura si puissante qu'elle en devenait effrayante...
  Epuisé, Light lâcha son épée, qui atterrit parmi l'herbe verte et fraîche. Il leva les yeux et contempla la lune. Aujourd'hui, c'était le grand jour...
  Et enfin, l'Arcanien au manteau rouge sourit. La victoire, sa victoire était si proche, à présent...

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Dernière mise à jour de cette page le 12/08/2008
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