CHAPITRE 40 : Enter the chorus

Tableau chapitre 40


  Notre cauchemar ne débuta pas dans une forêt effrayante ou une ville débauchée, non. Tout commença sur une route déserte, qui longeait la frontière des terres des Tisseurs. Voilà d’ailleurs l'heure du crépuscule, le soleil terminait enfin son déclin. Le vent n'avait pas l'audace de souffler sur ces terres montagneuses et les animaux se taisaient, trop pressés de voir se terminer cette sinistre histoire.
  Aux pieds de ces hautes montagnes se trouvait un petit chemin rocailleux qui serpentait entre les falaises, à peine assez large pour permettre à deux coches de passer côte à côte. Mais pour l'instant, un seul arpentait tant bien que mal ce sentier isolé.
  Les chevaux avançaient au trot, fatigués par ces longues journées de voyage. Ils n'avaient rien à envier à leur cocher néanmoins, ce dernier était tellement exténué qu'il arrivait à peine à garder les yeux ouverts et baillait fréquemment.
  A l'intérieur du coche étaient réunis cinq hommes. Les quatre premiers étaient tous des Tisseurs de haut niveau, qui auraient sans doute pu recevoir le titre de combattant d'élite d'ici quelques années. Ils fixaient le cinquième avec anxiété, sans jamais le lâcher des yeux. Si ce dernier avait le malheur de bailler un peu trop brusquement, quatre lames se posaient en un éclair contre sa gorge nue.
  En ce moment, il somnolait, silencieux. Deux gants en acier recouvraient ses mains, reliés par une chaîne épaisse. Ces gants étaient très spéciaux, tout d'abord parce qu'ils ne possédaient aucune articulation et donc que leur porteur ne pouvait pas remuer les doigts. Ensuite, parce qu'ils avaient été ensorcelés pour bloquer la magie de celui qui les remettait. Et ils n'étaient pas simplement enfilés aux mains de ce mystérieux prisonnier, non, ils étaient enfoncés dans sa chair. Il lui était donc impossible de les retirer, tout comme il lui était impossible de faire usage de ses mains ou de ses pouvoirs.
  De longs cernes sombres entouraient ses yeux, qui contrastaient avec la pâleur maladive de son visage. Ses cheveux grisâtres, longs et gras, tombaient en désordre sur ses épaules. Il ne pouvait s'empêcher de secouer doucement les bras, agité par un tic incontrôlable qui lui avait déjà valu plusieurs réprimandes physiques. Brusquement, il bailla avec éclat et s'écria :

- Je peux pas avoir un rasoir ? Ma barbe me gratte !
- T'es imberbe.
- Et alors, toi tu as le cerveau comme un radis souffrant d’hypotrophie et ça t'empêche pas d'avoir des migraines, que je sache ?

  Le Tisseur attrapa brutalement le prisonnier par le col et fit apparaître une boule d'énergie qui frémit dans sa main. L'homme aux cheveux gras éclata de rire :

- Oui, c'est ça, vas-y, frappe-moi, fais-moi souffrir, tue-moi, oh oui !
- La ferme, sale engeance de charogne !
- Parce que toi, tu n'es pas une charogne, peut-être ? Tu ne t'abreuves que du sang que tes supérieurs font couler, tu n'achèves que des ennemis affaiblis par des siècles de lutte, tu te contentes des proies que d'autres ont blessées ! Moi, au moins, j'ai le mérite de tuer des bêtes en bonne santé. Regardez, votre supérieur là, comment il s'appelait, Nadil, c'est ça ? Enfin bref, je lui ai fait des trous dans le ventre, plein de petits trous. Avant mon arrivée, il était frais comme la rosée matinale, maintenant, il ressemble plutôt à une amphore de vin percée !
- Je vais te...
- La ferme, tous les deux ! Aldar, arrête un peu de céder à ses provocations, tu ne vois pas que c'est ce qu'il veut, que tu te mettes en colère et que tu le tues ?
- Allons, voyons, loin de moi une telle idée, je suis aussi innocent que le petit agneau candide qui vient d'ouvrir les yeux au bord d'un lac aux eaux pures et sacrées !
- Toi, la monstruosité, ferme ta gueule, c'est clair ?
- Bon, d'accord, mais vous faîtes d'exécrables compagnons de voyage, on vous l'a déjà dit ?

  Il baissa alors la tête pour regarder ses chaussures trouées, une moue boudeuse sur la figure. Les quatre Tisseurs, eux, ne cessaient pas de le fixer.
  Soudain, un cri de douleur résonna et le cocher s'écrasa contre le sol. Les chevaux auraient sans doute tracté le véhicule au loin, si les sangles qui les retenaient n'avaient pas été coupées au même moment par une lame affûtée. Deux hommes vêtus de noir entrèrent brusquement dans le coche.
  Ils portaient sur leur bras droit le blason de la confrérie de l'Epée. Pris de court, les Tisseurs cessèrent de surveiller leur prisonnier et se jetèrent sur leurs nouveaux adversaires.
  Pendant que leurs lames s'entrechoquaient et que les deux camps ennemis se frappaient à mort, l'homme aux cheveux gras parvint à ramper hors du véhicule et à s'approcher du cadavre du cocher. Fouiller ses poches, équipé de gants en fer qui interdisaient l'usage de ses doigts, n'était pas une tâche aisée, mais le mystérieux prisonnier trouva ce qu'il cherchait : Un poignard à la lame violette, capable d'absorber la magie et donc de transpercer la chair d'un Tisseur en train d'utiliser le Shintaisen. Evidemment, ça ne serait pas très efficace contre un combattant d'élite de haut niveau, mais ceux contre qui il comptait l'utiliser n'en étaient pas là.
  Aldar repoussa le dernier membre de la Confrérie d'un coup d'épée magistral. Le Tisseur regarda autour de lui. Le combat avait été très bref, mais meurtrier. Ses trois amis étaient déjà morts, ainsi que le premier de leurs deux adversaires. L'autre se relevait déjà, essuyant le sang vert qui coulait de ses lèvres.
  L'apparence du Fantassin s'était métamorphosée au moment même où la marque de l'Epée était apparue sur son front. Sa peau était devenue grise, ses dents s'étaient allongés et ses réflexes avaient été multipliés par dix.
  Avec la violence d'une bête sauvage, le Fantassin s'élança sur le Tisseur, qui para ses attaques, avant de le repousser d'un coup d'épée d'une égale sauvagerie.
  Le mystérieux prisonnier choisit cet instant pour attaquer. Il jeta le poignard, qui commença à tourbillonner dans les airs. Puis, d'un coup de pied de magistral, il le frappa et l'envoya directement entre les omoplates du Tisseur, qui s'effondra. Le Fantassin l'acheva en lui tranchant la nuque de ses griffes acérées. Puis il la Marque sur son front s'estompa et il se dirigea vers son sauveur, brisant d'un coup d'épée la chaîne qui reliait ses gants d'acier.
  Aussitôt, ces menottes d'un autre monde disparurent, ne laissant derrière elles qu'un peu de brume.

- Merci du coup de main, ajouta le Fantassin. On avait pas prévu d'attaquer ces Tisseurs, mais je ne pense pas que nos chefs nous reprocheront d'avoir tué quatre de ces pourritures ! Alors, quel est ton nom ?
- Mon nom ? En fait, tu vas rire, je l'ai oublié !
- Oublié, tu te fiches de moi ?
- Bah non, on me l'a donné à la naissance, ça fait un bout de temps, tu te rappelles de tout ce qu'on t'a dit depuis que tu es né, toi ? Et puis de toute manière, un nom, c'est fait pour désigner un individu unique, une identité qui se détache du monde, moi je ne suis rien de tout ça, je ne suis qu'un simple petit joueur, une créature qui aime s'amuser innocemment, voilà tout. Mais si tu veux absolument me désigner d'une manière ou d'une autre, tu n'as qu'à m'appeler le Coryphée. Ou C, c'est plus simple à prononcer.
- T'as l'air d'être un peu extravagant, comme type...
- Moi ? Oh non, au contraire, je suis parfaitement normal, c'est le reste de l'humanité qui est extravagante. Moi, je m'efforce simplement de suivre la route que la Nature a tracée pour nous, voilà tout.
- Pourquoi est-ce ces sales Tisseurs te retenaient prisonniers ?
- Les Tisseurs font partie de ce genre de personnes qui essayent de mettre des péages sur la route de l'humanité. Moi, je n'ai pas les moyens de payer, alors je passe outre, mais en général, les types de ce genre le prennent mal.
- Je ne comprends rien à ce que tu racontes... On va faire simple, t'es de quel côté ? De ceux qui soutiennent la dictature des Tisseurs, ou de ceux qui veulent la détruire ?
- Oh mais je ne veux rien, rien du tout. Ce sont les individus qui veulent, moi je ne suis pas une personne, tout au plus une idée abstraite qui volette de ville en ville. Je ne veux rien, je m'efforce juste de vivre selon la seule loi sur laquelle l'ensemble de l'humanité est arrivée à se mettre d'accord.
- Et qu'elle est cette loi ?

  Le Coryphée sourit et tapota gentiment la joue du Fantassin. Alors, sur un ton de confidence, il murmura :

- Que les lois sont faites pour être piétinées en riant !

  Le membre de la Confrérie écarquilla des yeux. Soudain, il cracha un morceau de cristal recouvert de sang. Recouvert de son sang. Un cristal était en train de pousser dans sa gorge, lui coupant la respiration.
  Il eut un hoquet. Une branche translucide transperça sa gorge. Le malheureux Fantassin s'effondra alors, sans même avoir eu le temps de faire appel à la Marque. Et le Coryphée s'éloigna en chantonnant, plus heureux que jamais.
  Dans le ciel, le soleil venait de se coucher. La nuit commençait.

*


  Des centaines. Ils étaient des centaines. Des centaines de cadavres sans visages, des hommes, des femmes et des enfants qui tombaient les uns après les autres dans d'atroces hurlements de douleur.
  Un bébé jouait joyeusement dans l'eau. Ray se tourna vers lui et cria pour qu'il recule. Mais c'était inutile. Déjà, un nouveau spasme agita l'adolescent et la foudre se répandit dans le fleuve, tuant tous ceux que les eaux retenaient prisonniers. Et puis ces voix, toutes ces voix... Ces pleurs, ces lamentations, ces appels à l'aide, ils ne cessaient jamais, chaque fois qu'un être tombait, sa voix s'ajoutait à celles des autres. Ray finit par tomber à genoux, les implorant de se taire, pleurnichant que ce n'était pas sa faute. Mais c'était inutile. Ces voix ne se taisaient jamais. Elles restaient enfouies en lui et le hantaient, elles s'accrochaient comme des sangsues et ne le quittaient pas, cherchant toutes à prolonger leur existence à travers leur meurtrier. Et Ray tremblait, pleurait, hurlait...
  Brusquement, la sonnerie de son réveil résonna dans sa chambre et réveilla l'adolescent. Paniqué, encore sous l'influence de son cauchemar, il envoya une décharge électrique qui grilla tous les composants de cet appareil inerte. Furieux de sa méprise, Ray se leva en grognant et, tandis qu'il sortait de sa chambre, aperçut son reflet dans son miroir.
  Depuis son retour, une semaine plus tôt, il faisait vraiment peine à voir. Ses cheveux se dispersaient dans le désordre le plus complet et de longs cernes trahissaient son manque de repos. Il n'arrivait presque plus à trouver le sommeil, et même lorsque c'était le cas, d'effrayants cauchemars l'agitaient sans cesse. L'adolescent se dépêcha de détourner le regard de son reflet, à la fois parce que sa propre vision le dégoûtait, mais aussi par crainte de voir son double se moquer de lui à travers le miroir.
  Dans le silence le plus total, il mit une tranche de pain de mie à griller, sortit le pot de pâte à tartiner et s'assit.
  Il regardait la table sans penser à rien, sans rien ressentir. A cet instant, il était aussi inerte que son malheureux réveil, son esprit se trouvait plus vide que celle d'une machine. Mais brusquement, il sentit la rage l'envahir. Il n'en pouvait plus, tout le dégoûtait, ce silence, ces matins mornes, ces mêmes plats qu'il se faisait tous les jours... D'un geste brutal, il repoussa tout ce qui se trouvait sur la table, brisant les verres et les assiettes, renversant tous les ingrédients. Il arracha son grille-pain et le jeta par terre, donna un coup de poing si violent contre le mur qu'il y laissa des gouttes de sang. Puis il se rassit et se mit à sangloter.

*


  Aussi immobile qu'une statue, Antares était assis sur le toit d'un immeuble. Les yeux fermés, les sens en exergue, il suivait patiemment chaque fluctuation à travers l'aura de Ray. Il percevait la rage qui étreignait l'âme de l'adolescent à travers les mouvements de son pouvoir.
  Le vent souffla joyeusement. Il effleura la fenêtre d'un appartement, s'éleva dans les airs et s'infiltra entre les cheveux d'Antares. Brusquement, le jeune homme ouvrit les yeux.
  Un poing gigantesque s'abattit et frappa le sol à l'endroit exact où il se trouvait, une fraction de seconde plus tôt. Le propriétaire de cette main démesurée se redressa.
  Il s'agissait d'un géant de presque deux mètres de haut. Son crâne, long et allongé, était bronzé et dépourvu de tout cheveu. Ses yeux, d'un bleu glacial, suffisaient à faire trembler le plus courageux des hommes. Tout dans sa carrure exprimait une grande violence à peine contenue. Le genre d'homme qui, croisé au détour d'une rue, faisait immanquablement penser "Celui-ci, il aurait tué quelqu'un que ça ne me surprendrait pas !"
  Il portait la longue robe noire des Paladins. Aucune épée n'était accrochée à sa jambe ou dans son dos, mais le blason de la Confrérie était bel et bien cousu sur son bras droit.
  Un adolescent applaudit un peu plus loin. Aussi petit que son compagnon était grand, aussi rachitique que l'autre était musclé. De longs cheveux châtains se promenaient en désordre sur son visage moucheté de tâches de rousseurs. Ses yeux, d'un vert très sombre, exprimaient une insolence hautaine. Lui aussi portait la robe noire des Paladins, ainsi qu'un petit sabre qui pendait contre sa jambe.
  Antares tourna les yeux dans sa direction. L'adolescent lui adressa un sourire moqueur :

- Bravo, manteau blanc, c'est rare qu'un Tisseur parvienne à éviter les coups de Lardesh !
- Vous êtes venus pour le maître de la foudre ?
- Exact ! Le big boss nous a demandé d'aller lui rendre une petite visite, puisqu'on passait dans le coin. Tu vas essayer de nous empêcher, peut-être ?
- Je ne vais pas seulement essayer.

  Antares tira son épée. L'adolescent lui sourit de toute son insolence. Une fraction de seconde plus tard, Lardesh se tenait devant son partenaire. Son avant-bras, replié, bloquait la lame du Tisseur. Si le géant avait été moins réactif, son ami serait déjà mort, tranché en deux avant même d'avoir pu réaliser ce qui lui était arrivé. Pourtant, ce dernier ne renonça pas à son sourire et adressa à Antares un clin d'œil moqueur :

- Trop lent ! Personne ne peut rivaliser avec Lardesh. Est-ce que tu sais qu'un jour, cinq Tisseurs d'élite l'ont transpercé de part en part ? Ou plutôt, ils ont essayé, car leurs lames n'ont pas réussi à passer à travers sa peau d'ac...

  Il s'interrompit, stupéfait. Le bras de Lardesh venait de voler dans les airs, tranché sans la moindre difficulté par la lame d'Antares. Un flot de sang aspergea le visage innocent de l'adolescent, qui recula d'un pas, horrifié.
  Antares tourna les yeux dans sa direction. La seconde suivante, sa lame pénétra sa poitrine et y imprima une large entaille, qui couvrait son torse sur toute sa longueur. Si, en reculant, le Paladin n'avait pas trébuché, il serait mort. Pour la seconde fois en moins de vingt secondes.
  Lardesh hurla. Soudain, un nouveau bras émergea et remplaça le précédent. L'adolescent retrouva son souffle et lança à Antares :

- Impressionnant ! Alors, la rumeur était donc vraie, on m'avait parlé d'un mystérieux Tisseur au manteau et aux cheveux blancs, et qui terrorisait les nôtres. Quelle chance de pouvoir le rencontrer en personne !
- Je n'appellerais pas cela une chance.

  Antares bondit. Son corps décrivit un cercle parfait dans les airs et retomba avec agilité sur le bras de Lardesh, qui venait le frapper le toit de l'immeuble à l'endroit précis où le Tisseur se trouvait auparavant. Le sourire de l'adolescent s'agrandit.

- Mon nom est Yldanir. Mais chez les Tisseurs, je suis plutôt connu par un nombre. 77.
- Connaître sa signification ne m'intéresse pas.

  Et avant que le dénommé Yldanir n'ait eu le temps de protester, Antares disparut. Pour l'œil humain, il redevint visible juste dans le dos de l'adolescent. Mais il ne put le frapper, car sa lame dut auparavant bloquer le poing de Lardesh, ce qui laissa au compagnon de celui-ci le temps de reculer promptement et d'ajouter avec un rire hautain :

- Allons, ne sous-estime pas Lardesh ! Malgré sa carrure, c'est un véritable sprinter, sa vitesse peut rivaliser avec la tienne sans la moindre difficulté !
- Tu ne sais pas à qui tu parles, gamin.
- Gamin ? Je suis sans doute bien plus vieux que moi, malgré mon apparente jeunesse !

  La lame d'Antares se figea brusquement entre les côtes d'Yldanir, qui, sous l'effet de la surprise, ne trouva rien d'autre à faire que de cracher du sang. Paniqués, les yeux de l'adolescent cherchèrent son compagnon.
  Lardesh était à terre, sa longue robe noire, recouverte de tâches de sang qui laissaient supposer qu'il avait tranché plusieurs dizaines de fois.

- Ce n'est pas à cause de ton âge que je traite de gamin, murmura Antares à l'oreille de ton adversaire, mais à cause de ton insolence puérile. Car seul un enfant aurait pu croire que vous aviez une chance contre moi. Tu le rappelleras à tes compagnons en enfer.

  La lame d'Antares remonta le long du corps de l'adolescent, le tranchant en deux dans le sens de la longueur. Yldanir s'effondra sans un bruit.
  Brusquement, une formidable onde de choc frappa Antares directement dans le ventre. Une attaque si extraordinaire que, si elle avait atteint une montagne, elle aurait fendu la roche sur plusieurs dizaines de mètres. Elle ne parvint qu'à arracher quelques gouttes de sang à Antares, qui se retourna, à peine surpris.
  Lardesh s'était relevé. Sa taille avait été multipliée par deux et sa peau ressemblait maintenant à une carapace écailleuse. La marque de l'Epée brillait sur son front. Et ses yeux rouges, fixés sur le jeune homme au manteau blanc, étincelaient d'une rage animale.
  Yldanir se redressa lentement, toussant et crachant un peu de sang. Son corps aussi venait de se régénérer sous l'effet de la Marque, qui était apparue sur son front. Au fur et à mesure qu'il se redressait, des aiguilles violettes et lumineuses apparaissaient derrière lui. Faiblement, il articula à l'attention d'Antares :

- 77. C'est le nombre de Tisseurs qui, après avoir vu ma lame, ont disparu. Mais avant midi, je te promets qu'on m'appellera 78 !

  Antares ne répondit rien. Sans un mot, il s'élança sur Lardesh. Sa lame brilla un instant sous la lumière du soleil naissant. Puis elle s'abattit.

*


  Paternil était un vendeur comme tant d'autres. Natif d'un minuscule village, dans les terres de l'Est, il avait rapidement compris que la venue des tisseurs de néant pouvait être très profitable pour le commerce, et que s'il s'alliait à eux, il avait des chances de pouvoir vendre et acheter des marchandises plus loin qu'au village voisin. C'était grâce à des gens comme lui, de petits individus mesquins, vénaux et calculateurs, que le régime idéal des Tisseurs pouvait s'étendre partout dans le monde.
  Le soleil s'était levé depuis de longues heures et il annonçait une journée comme tant d'autres. Des clients ordinaires défilaient par saccade, faisant des achats on ne peut plus communs. Certains aurait été ennuyés par une telle monotonie. Pas Paternil.
  Il était trop occupé à compter ses bénéfices journaliers pour cela.
  La porte de la boutique s'ouvrit et un homme très étrange entra. L'attention de Paternil et celle de l'autre client, un vieil homme à moitié aveugle, se portèrent sur cet étranger. Il se promenait avec des habits en lambeaux, et ce depuis plusieurs jours manifestement. D'ailleurs, il n'avait pas dû se laver depuis qu'il portait cet affreux costume, car ses cheveux étaient aussi gras que longs. Et ils descendaient jusqu'à ses omoplates.
  Joyeusement, l'inconnu vint s'accouder au comptoir et lança  :

- Bonjour cher escroc (à ce moment, Paternil tiqua, mais il réussit à se contenir en se rappelant qu'il n'était pas de bon de vexer les clients), j'aurais besoin de quelques habits, ceux-ci sentent aussi mauvais que votre ménage ! Allons, pas la peine de faire cette tête, je ne vous apprendrais rien en vous disant que Madame votre trompe avec un homme bien plus jeune que vous ? De toute manière, vous faîtes la même chose avec votre assistante, ou la fille de la blanchisseuse d'à côté, je me trompe ?
- Monsieur, je ne vous permets pas...
- Oh lala, vous n'avez pas d'humour, vous, hein ? Vous devriez aller voir des vaudevilles au théâtre, ça vous rappellerait des souvenirs ! Mais bon, si je vous embête, pas de problème, je peux aller dans la boutique d'à côté.
- Chez ces charlatans ? Ah non, mon bien monsieur, je ne peux pas vous permettre de faire ça, je n'ose même pas m'y envoyer mon pire ennemi !
- Votre générosité désintéressée me touche, pour la peine, je vais rester ! Alors, j'ai besoin d'une veste à carreaux rouge et verte, avec une chemise blanche, une cravate violette, un pantalon noir et une paire de chaussures de cuir brun.
- Vous, vous savez ce que vous voulez, hein ?
- Elles me disent toute ça, oui ! Bon, ça vient ? Je n'ai pas de temps à perdre, moi !
- Pour les couleurs, il vous faudra patienter une petite minute, le temps que je les change.
- Vous pouvez même changer les couleurs des vestes ? Oh, par les trois Immémoriaux en personne, mais vous savez tout faire, vous ! Un peu plus et je vous épouserai !

  L'étranger décrocha à Paternil son plus beau sourire. Ce dernier, ne percevant pas l'ironie moqueuse d'un tel discours, se dépêcha de se réfugier dans l'arrière-boutique, jugeant le comportement de cet homme des plus révoltants.
  Le vieux client de tout à l'heure, qui avait enfin fait son choix, vint se placer près du comptoir et adressa un sourire poli au Coryphée, qui ne put s'empêcher de se frapper la tête contre le comptoir en question en apercevant la dentition dégarnie du vieil homme. Dieux, que cet endroit l'ennuyait, il suintait la banalité par tous les pores ! Des villages comme celui-ci, il en avait rencontré des centaines dans sa vie, et il n'aspirait qu'à une seule chose : ne jamais en revoir.
  Paternil revint, les habits commandés par son mystérieux client entre les bras. Il les plia devant lui et, finalement, lui demanda :

- Est-ce bien ce que vous désiriez ?
- Tout à fait, vous êtes un ange envoyé par l'Empereur en personne, j'en suis certain !
- Allons, allons, vous exagérez, protesta mollement le vendeur vaniteux. Cela fera 130 aeras.
- C'est un peu cher, mais entendu. Servez-vous, mon brave !

  Il fouilla dans sa pantalon et en tira une dague. Sans prévenir, il se retourna et trancha la tête du vieil homme à ses côtés. Le pauvre client s'effondra sans même réaliser qu'on venait de l'attaquer. Sous le regard terrifié de Paternil, le Coryphée se baissa et décrocha une bourse bien remplie de la ceinture de sa victime, qu'il jeta au vendeur.

- Maintenant, vous avez deux possibilités. Soit vous appelez la garde, qui viendra m'arrêter. Je serai exécuter d'ici demain et ce vieillard sénile sera vengé. Par contre, dans ce cas, il serait étrange que personne ne retrouve sa bourse, vous seriez donc obligé de la rendre. La seconde possibilité, c'est de vous taire et de laisser croire la femme de ce malheureux que son vieux mari s'est perdu dans la campagne environnante. Ce genre d'accidents arrive tous les jours, n'est-ce pas ? Et dans ce cas, vous pourrez garder la bourse.

  Abasourdi, le vendeur baissa les yeux et soupesa la bourse en question. Elle était bien remplie, en effet. A l'intérieur, il devait y en avoir pour au moins une année de travail. Et les temps sont si durs... La veille encore, il avait été obligé de refuser à sa femme d'acheter une robe qui lui plaisait, parce qu'ils devaient faire des économies. Avec cette bourse, ils pourraient mener la grande vie pendant un moment. Et puis, il pourrait enfin acheter ce stock de grains à Takalesh, une transaction dont il rêvait depuis des années, mais malheureusement, il n'avait encore jamais eu assez d'argent pour la réaliser.
  Après tout, ce n'était pas comme s'il avait tué cet homme. Il n'était pas un brigand, oh non. Qu'aurait-il pu faire ? Ce tueur avait agi si vite, personne n'aurait pu prévoir son coup ! Il n'avait rien à se reprocher à ce niveau. Et s'il appelait la garde et qu'il le dénonçait, comment cette canaille allait-elle réagir ? Il n'y avait qu'à le regarder pour deviner que cet individu était prêt à tout. Un vaurien avec des habits aussi sales que les siens pouvait en arriver aux pires extrémités, c'était certain, et d'ailleurs le corps ensanglanté de ce pauvre vieillard, allongé contre le sol, le montrait bien. Si Paternil menaçait de le dénoncer, il risquait de mourir, lui aussi, il en était persuadé ! Il s'était toujours méfié des gens qui ne se lavaient pas les cheveux, qui sait à quelles extrémités peuvent en arriver de telles fripouilles ?
  Le Coryphée adressa à son complice un clin d'œil coquin :

- Très bien, je vois qu'on est d'accord ! Allez, passe une bonne journée, cher associé. Et profite bien de cet argent durement acquis !

  En s'éloignant, l'étranger passa près d'un étalage sur lequel étaient entreposés des accessoires de théâtre. En apercevant un masque qui semblait être fait en pierre, représentant un homme en train de sourire, il poussa un cri de joie et l'attrapa pour l'examiner plus en détail.
  C'était bien le genre de masques qu'avaient utilisé les Grecs anciens, sur Terre, pendant leurs représentations. Le visage d'un homme, figé dans un sourire éternel. Le Coryphée se retourna et lança au vendeur :

- Au fait, je prends ça, j'espère que tu ne m'en voudras pas !

  Et il sortit de la boutique en l'enfilant. De toute manière, Paternil n'y prêta aucune attention. Le masque avait été fabriqué quelques années plus tôt dans une roche très bon marché, il ne valait presque rien. Alors que le contenu de cette bourse... Le vendeur savait qu'il ferait mieux de faire disparaître le corps, mais il ne pouvait s'empêcher d'extirper quelques piécettes et de les compter. Par l'Empereur et par tous les dieux, qu'il aimait cette mélodie !
  Dehors, deux gardes de la ville se dirigeaient vers la boutique de Paternil. C'était très étrange, mais dix minutes plus tôt, un homme bizarre, qui n'avait sans doute pas dormi depuis plusieurs jours et ne s'était sans doute pas lavé depuis lors, à en juger par ses longs cheveux gras, était venu les voir pour les prévenir qu'un vendeur avait assassiné un de ses clients pour lui voler sa bourse. Oh, bien sûr, les gardes connaissaient bien Paternil et ils savaient qu'il n'était pas du genre à agir ainsi, mais par acquis de conscience, ils s'étaient tout de même décidés à aller jeter un coup d'œil, ne serait-ce que pour prévenir le vendeur que quelqu'un colportait de sales rumeurs à son égard.
  Lorsque le Coryphée quitta ce village miteux, il eut la satisfaction d'entendre les cris de son ami le vendeur résonner à travers les rues. Il hurlait quelque chose comme quoi il était innocent, que c'était une effroyable machination, un piège qu'on lui avait tendu.
  Nul ne serait capable de dire qui, du masque ou de l'homme, avait le plus large sourire.

*


  Antares se baissa et évita habilement toutes les aiguilles énergétiques que lui lançait son adversaire. Son corps, pareil à celui d'un serpent, semblait capable de se mouvoir dans toutes les directions à la fois. Finalement, à la fin de cette première vague, non seulement Yldanir n'était pas parvenu à toucher son adversaire, mais en plus il l'avait perdu des yeux.
  La lame du Tisseur aurait tranché le Paladin en deux en un éclair, si Lardesh ne s'était pas interposé entre elle et son compagnon. Une profonde entaille zébrait le corps musclé de l'adepte de la Confrérie, mais elle se referma aussitôt. Antares soupira. Le temps que son adversaire contre-attaque, il avait déjà disparu, se retrouvant en face d'Yldanir pour tenter de lui porter un autre coup. L'adolescent parvint à grand peine à parer sa lame. Heureusement pour lui, ses aiguilles violettes se ruaient à nouveau sur le Tisseur vêtu de blanc.
  En moins de temps qu'il n'en aurait fallu à Eole pour chasser une mouche par son souffle, Antares se retourna, trancha en deux chaque aiguille d'énergie, puis envoya un Maryoku sur son adversaire, qui ne réussit pas à le parer totalement et s'effondra à terre, marqué par une longue entaille saignante, qui partait de son front pour se terminer au bas de son ventre.

- J'imagine que ces pieux doivent avoir un pouvoir unique, mais si tu n'arrives pas à me toucher, ça ne servira à rien.
- D'accord, j'admets qu'on t'a sous-estimé... Bon, on va pas s'entretuer à coups de sortilèges mirobolants en plein milieu de la ville, si on choisissait un endroit désert pour continuer ce superbe combat ?
- Encore cette suffisance puérile.
- Pardon ?
- Tu crois sincèrement que ce combat durera assez longtemps pour que quelqu'un puisse nous voir ? Je te laisse le temps de compter jusqu'à cinq. Lorsque la cinquième seconde se sera écoulée, ta tête reposera sur ce toit.
- Il se prend pas pour de la merde, le Tisseur ! Très bien, je relève, le défi ! Un !

  Antares sauta en arrière pour éviter d'être heurté par les poings titanesques de Lardesh. Il semblait aussi à l'aise dans les airs qu'un poisson le serait dans l'eau, et même s'il ne volait pas, il aurait pu en donner l'impression jusqu'à rendre jaloux le plus royal des aigles.
  Puis sa lame se dressa, comme si, aussi minuscule et basse qu'elle était, elle défiait les cieux tout entier. Immédiatement, elle s'abattit et envoya un puissant croissant d'énergie.
  Lardesh banda les muscles, persuadé qu'il pourrait supporter une telle attaque. Il se trompa. Le Maryoku le traversa avec une évidente facilité et le trancha en deux sans même qu'il n'ait le temps de réaliser ce qui lui arrivait.
  La lame d'Yldanir se mit à briller d'une lueur violette et aveuglante. Elle plongea vers Antares. Ce dernier se retourna et repoussa ce puissant coup d'épée sans sourciller. Yldanir lui jeta alors avec entrain :

- Les cinq secondes sont écoulées, et je suis encore en vie ! Tu avais tord, Tisseur !
- Tu as raison, j'ai failli à ma réputation. Il m'aura fallu sept secondes.

  A la seconde où il prononça ce dernier mot, la septième depuis sa réplique précédente, sa silhouette réapparut au bord du toit, quelques mètres plus loin.
  Yldanir ne se retourna pas. Il ne pouvait pas se retourner. Son corps s'effondra silencieusement. Sa tête, qui avait été tranchée par un coup trop rapide pour être vu, roula sur le sol.
  Antares soupira. Faire disparaître les traces de ce combat ne serait qu'une formalité, mais il était gêné qu'il ait été si long.

*


  Pendant son cours d'Histoire, Ray jouait machinalement à faire tourner son crayon entre ses doigts. Il écoutait le cours d'une oreille distraite, il entendait les mots de son professeur pénétrer en lui et ressortir aussitôt, comme s'il essayait de capturer dans ses mains l'eau d'une rivière fugitive. Il avait beau essayer, par moments, de se concentrer, son esprit ne pouvait s'empêcher de retourner à cette chaise vide.
  Il soupira profondément. Un peu trop sans doute, car son professeur, un homme d'une quarantaine d'années répondant au nom de Destello, s'interrompit soudain et se tourna vers lui :

- Ray, essayez de dormir silencieusement, s'il vous plaît ! Où en étais-je ?
- A Auguste, reprit un autre élève, je voulais justement savoir si on devait le considérer comme un tyran ou un libérateur ?
- Ah oui, bonne question. Et bien...

  Mais déjà, l'attention de Ray était repartie vagabonder sur une île engloutie par les flots. Il faisait sans cesse le même cauchemar, il revoyait sans cesse les mêmes images. Cette marque le hantait. Lorsque la sonnerie retentit, il était déjà dehors avant même que les autres n'aient commencé à ranger leurs affaires.
  Kaermel franchit la porte en sifflotant, bon dernier, comme toujours. Pourtant, il se dirigea nonchalamment vers les toilettes pour boire un peu. Ray l'attendait là-bas, immobile, posté contre un mur. Le nouveau venu soupira :

- Qu'est-ce qu'il y a, tu vas encore me menacer ? Fais vite dans ce cas, on va être en retard, tous les deux.
- J'ai besoin de réponses.
- On a tous besoin de réponses, durant toute notre vie, non ? Moi aussi j'ai des questions insolubles, et j'en fais pas tout un fromage.
- Comment est-ce que tu savais, pour le Prédicateur ?
- Je te l'ai déjà dit, quelqu'un m'a demandé de te délivrer un message, c'est tout.
- Qui donc ?
- Ca ne servirait à rien que je te le dise maintenant, tu ne le connais pas encore. Plus tard, toutes les pièces du puzzle s'emboîteront parfaitement, tu verras. Enfin, à condition que tu survives, évidemment.
- Parce que je risque de me faire tuer ?
- Tu sais, à chaque seconde, on risque tous notre vie, un terroriste déjanté peut brusquement faire exploser une bombe dans ce lycée, je ne suis pas sûr que tu aurais le temps de générer assez de Shintaisen pour te protéger.
- Qu'est-ce qui m'attends ?
- Tu me prends pour un voyant ou quoi ? Dans ce cas, tu vas trouver du travail et l'amour de ta vie dans la semaine qui arrive, mais comme Jupiter est dans l'orbite de Venus, tu risques de manquer de confiance en toi, n'hésite pas à imposer tes idées. Car il est de notoriété publique que Jupiter avait du mal à imposer ses idées en face d'une femme.
- Tu ne pourrais pas répondre sérieusement et simplement, pour une fois ?
- Ca n'aurait aucun intérêt. Je ne connais pas le futur moi, j'ai juste vu le passé. Tout s'assemblera, Ray. Survis, grandis et trouve enfin ton nom, ton épithète, alors tu comprendras. Le jour où l'épée glaciale qui devra te transpercer se figera dans ton corps, tu verras chaque fragment de ta vie s'assembler et former le plus beau et le plus complexe des puzzles. Chaque pièce a son importance, Ray. La mort de Laïna, les paroles d'Aya, la disparition de ton frère, ta victoire sur Jupiter, la Marque que tu portes, les troubles qui secouent les Tisseurs, tout, tout sera lié dans le futur. Mais pour l'instant, tu n'es encore qu'une feuille emportée par les courants du Destin. Ce n'est que lorsque tes paupières se fermeront pour la dernière fois que tu comprendras. Mais pour mourir, tu dois d'abord apprendre à vivre.
- Ca ne m'aide pas beaucoup...
- Je ne suis pas là pour t'aider, tu me prends pour un qui, une assistante sociale ? Tu me fais rire, à te lamenter sur ton sort, à exiger de l'aide de ma part ! Tu crois que je n'ai pas mes propres problèmes, mes propres doutes ? Moi aussi je dois porter le monde sur mes épaules, je n'ai pas le temps de le faire pour toi aussi, désolé !

  Et sur ces obscures paroles, Kaermel le quitta pour aller en cours. Ray secoua la tête et le suivit. Il était en retard. Très en retard.

*


  Gasthaner était une grande ville comme tant d'autres. Située à l'intérieur du territoire des Tisseurs, elle renfermait des citoyens estimés et d'infâmes brigands. Il arrivait d'ailleurs assez souvent qu'une même personne joue les deux rôles à la fois.
  La nuit était tombée sur cette ville, ce qui signifiait que pour la plupart des gens, la journée commençait enfin. Jeunes hommes bien nés se précipitaient vers les tripots pour profiter vertueusement de leur argent en compagnie de divers démons et de charmantes prostituées. Enfin, ça, bien entendu, c'était pour les jeunes gens qui conversaient encore leurs bonnes mœurs, mieux vaut ne pas décrire les jeux auxquels se livrait le reste de la population...
  Au fin fond d'une impasse obscure, endormi contre le mur, un vagabond ouvrit lentement les yeux.
  La première chose qu'il remarqua, ce fut un masque de théâtre en pierre représentant un visage en train de sourire. Immédiatement, le vagabond poussa un cri et se redressa, hurlant à plein poumon :

- C'est pas moi, c'est pas moi ! Voyons C, tu me connais, je te livrerais jamais à la garde moi, jamais !
- Mais bien sûr mon vieil ami, je n'en ai jamais douté une seule seconde ! D'ailleurs, tu permets que je t'appelle par ton surnom ? Parole d'or, n'est-ce pas ? Parce que ta parole vaut précisément une pièce d'or, c'est le prix à partir duquel n'importe qui peut d'entendre dire tout ce que tu sais ?
- Voyons, ce sont de simples ragots et... Attends une minute, c'est quoi ce gros cercle brillant à mes pieds ?

  Parole d'or venait de baisser les yeux. Il se trouvait au centre d'un cercle de deux mètres de diamètre qui brillait d'une sinistre lueur rouge. Des lettres lumineuses se déplaçaient à l'intérieur, dans un ballet des plus macabres. Le vagabond avala lentement sa salive.

- Oh, répondit le Coryphée, ça ? Rien du tout, un simple petit sceau des plus basiques. Il est fait de manière à ce que, si quelqu'un en sort, il déclenche une explosion suffisante pour le réduire en un tas de poussière. Et si, au bout de vingt minutes, il ne se passe rien, il explose aussi. Rien que du très basique, comme tu peux le constater.
- Attends, attends, il doit y avoir moyen de s'arranger ! Ecoute, t'es libre, et moi j'ai touché 5.000 aeras pour ça, si tu veux, je te donne toute la somme, d'accord ?
- Allons, mon vieil ami, allons, je pensais que tu me connaissais mieux que ça... Tu sais très bien que l'argent ne m'intéresse pas, n'est-ce pas ? Moi, ce que je veux, c'est que bonjour veuille dire au revoir. Je veux que l'humanité tout entière se précipite dans le gouffre du désespoir, je veux qu'elle contemple cette orgie faite de cris et de sang et je veux qu'alors, elle pousse un soupir de satisfaction à savoir notre race retournée dans le chaos qui l'a vu naître. Alors franchement, à côté d'un tel spectacle, qu'est-ce qu'une bourse remplie de quelques misérables piécettes ?
- Je peux t'aider d'une autre manière, j'ai appris plein de trucs, tu sais ? Par exemple, le type qui t'a attrapé, Antares, figure-toi qu'il se trouve en ce moment même sur Terre, dans une petite ville appelée Lever ! Il doit surveiller trois Tisseurs, suspectés d'appartenir à la Confrérie. C'est une info en or que je te donne là, y'a pas plus de 20 personnes sur cette terre qui sont au courant !
- Tu ne comprends toujours rien, Parole d'or... Je ne veux pas me venger, tu entends ?
- C'est... C'est vrai ?
- Bien sûr. La vengeance est la pire des calamités, parce que quand quelqu'un veut se venger, il devient des plus prévisibles. Il n'a plus que cette idée en tête et on peut être certain qu'il essaiera de l'accomplir. Moi, au contraire, je veux le chaos, je veux que personne ne puisse plus jamais deviner ce que pense son prochain ! Je veux un monde de mensonges, dans lequel nos amis nous poignardent en riant et nos ennemis nous serrent dans les bras en pleurant. Si je te tuais là, maintenant, qu'est-ce que j'y gagnerai ?
- Tu vas me libérer, alors ?
- Je commence vraiment à penser que ton crâne est rempli de paroles et non pas de pensées, Parole d'or... Si je te libérais, alors je suivrais aussi une ligne directrice, n'est-ce pas ? Non, tu as une chance sur deux de mourir dans d'atroces souffrances et dans une frustration pire encore. Regarde à tes pieds, il y a deux cristaux.

  Le malheureux vagabond se baissa et les ramassa. Le premier était jaune, le second blanc. Chacun était à peu près long et fin comme un doigt.

- La règle du jeu est très simple, reprit le Coryphée. L'un de ces deux cristaux possède le pouvoir de faire disparaître ce sceau. Il te suffit de le poser sur le bord du cercle et tu seras dégagé de cette malédiction.
- Et le second ?
- Il n'a aucun effet spécial. Donc, si tu le poses dessus, le sceau considérera que quelque chose essaie de sortir et il explosera.
- C'est... C'est de la folie...
- Mais c'est la folie qui régit ce monde mon vieil ami, il était temps que tu t'en rendes compte ! Au fait, j'ai complété ce sceau il y a 19 minutes, il ne t'en reste donc qu'une seule avant qu'il n'explose, dépêche-toi donc de faire un choix. Allez, passe une bonne soirée !

  Le Coryphée fit un signe amical à sa victime et s'éloigna en sifflotant. Parole d'or hésita, regarda les deux cristaux entre ses mains, adressa une prière à l'Empereur, puis posa le jaune contre le cercle rouge.
  La soirée était délicieuse, un vent frais soufflait doucement et il n'y avait personne dans ces ruelles sombres. Un vrai bonheur. L'homme au sourire éternel s'assit sur un tonneau, contre la palissade d'une maison, et compta jusqu'à 60.
  Il n'y aucune explosion. Rien. Parole d'or avait eu de la chance, on dirait. Ca n'étonnait pas le Coryphée outre mesure, cette canaille avait toujours eu une chance infernale.
  Dix membres de la garde arrivèrent en courant, visiblement dans une humeur massacrante. L'un d'entre eux s'approcha du Coryphée et tendit une amulette dans sa direction. Le résultat ne dut pas être concluant, car il grimaça et se retourna pour continuer sa course. Notre comédien l'arrêta en lui criant :

- Un problème, monsieur l'agent ?
- Et comment ! On a volé le doigt de l'Empereur, l'un des bijoux les plus précieux au monde !
- Par le plus grand des hasards, est-ce qu'il ne s'agirait pas d'un cristal long et fin comme un doigt, d'une blancheur immaculée ?
- Si, c'est exactement ça !
- J'ai vu tantôt un vagabond en possession d'un tel bijou.
- Où l'avez-vous vu ?!
- Il y a une minute peine, dans cette impasse, là-bas. Si vous vous dépêchez, vous arriverez peut-être à le rattraper !
- Merci beaucoup !

  Les dix membres de la garde se précipitèrent à toute vitesse vers le refuge de Parole d'or. Le Coryphée se redressa et, tandis qu'il s'éloignait, songea à voix haute :

- Antares, disait-il... La petite ville de Lever, la Confrérie ? Mais tout ça m'a l'air d'être follement amusant ! Prends garde Ananké, déesse de la fatalité, le Coryphée est en route, le rideau va bientôt tomber sur ce monde rébarbatif !

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Dernière mise à jour de cette page le 14/03/2009
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