Light ouvrit lentement les yeux. Sa tête reposait sur les genoux d'Aya, assise au bord de cette falaise qu'ils commençaient déjà à si bien connaître. La main fine de la jeune femme était plongée dans ses cheveux et les traversait doucement, comme si ces mèches châtains n'étaient que de minces filets d'eau qui coulaient entre ses doigts agiles.
Un léger sourire se traça sur ses lèvres roses lorsqu'elle déclara finalement :
- On se réveille enfin, monsieur le séraphin ?
- Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Comme d'habitude, tu n'en as fait qu'à ta tête et tu as utilisé tes pouvoirs à tord et à travers, alors que tu n'étais pas en état d'agir de cette manière.
- N'exagérons rien, j'ai juste envoyé un Maryoku, je n'avais même pas changé la couleur de mes yeux...
- Si Ray ne m'avait pas dit à quel endroit tu avais perdu connaissance, tu serais à l'heure qu'il est un délicieux casse-croûte pour l'une des joyeuses bestioles qui peuple cette île.
- Rien que pour le fait de t'entendre dire délicieux, ça valait le coup de risquer d'être dévoré par une araignée géante !
- Toi, tu as vraiment le chic pour extirper des compliments de n'importe laquelle de mes paroles...
- C'est ce qui fait mon charme !
- Attention monsieur le Lumen, charme irrésistible ou non, tu pourrais très bien te retrouver dans cette mer déchaînée que nous apercevons en contrebas si tu continues à me parler sur un ton si insolent !
- Tu es dure quand même...
- Je te rappelle que tu viens de risquer bêtement ta vie parce que tu as cru que Ray était un agent de la Confrérie. Non mais, tu te rends compte du ridicule de ton accusation ? Ray, un membre de la confrérie de l'Epée, un formidable démon à la puissance incommensurable, lui qui n'a même pas assez de pouvoir pour allumer une ampoule électrique !
- Je te dis que je l'ai senti, exactement comme...
Mais le doigt impérieux d'Aya se posa sur ses lèvres, lui coupant la parole.
- Chut, répliqua la jeune femme, maintenant ça suffit avec ça. Nous en reparlerons quand nous serons tous ensemble. Puisqu'on est que tous les deux, si on profitait plutôt de ce magnifique paysage ?
- Tu veux parler de cette falaise humide, battue par le vent et dont le ciel si lourd nous indique qu'une terrible tempête ne va sans doute plus tarder à se déclarer ?
- Disons plutôt de cette falaise contre laquelle les vagues viennent s'échouer en riant tandis que la brise s'enroule autour de nous en faisant danser ses gouttes d'eau sur notre corps pour éveiller nos sens. Je t'ai déjà connu plus lyrique, mon cher Light !
- Ca doit être mon malaise. Et puis, rester ici, ça ne doit pas me redonner la joie de vivre.
- Tu veux dire, couché sur mes genoux ? Tu as raison, maintenant que tu es réveillé, tu peux t'asseoir convenablement.
- D'un coup, je me sens beaucoup plus fatigué, c'est...
-... Très étrange en effet !
Light rit puis ferma les yeux tandis que la main de son amie se posait sur sa joue. Il aurait voulu pouvoir s'endormir et s'unir à jamais avec la jeune femme dans ses songes éthérés.
Mais le simple fait de se trouver sur cette île maudite anéantissait tous ses rêves d'un repos aussi doux qu'éternel. Par contre, il se promit de noter cette phrase pour le jour où l’inspiration viendrait à lui manquer. Quoique non, c'était tout de même un peu lourd, il arriverait à faire quelque chose de bien meilleur que ça, la prochaine fois.
- Qu'est-ce qu'on va faire maintenant, demanda-t-il sans rouvrir les yeux, est-ce que vous avez pris une décision ?
- Nous n'avons pas encore discuté.
- Nefertem est toujours là et lui non plus ne tardera sans doute pas à recevoir des renforts. Nous sommes seuls Aya, et même à sept contre lui, et même malgré notre entraînement, nous n'arriverons à rien.
- Même si les Tisseurs nous envoyaient de nouveaux hommes, ce dont je doute fortement, nous sommes incapables de savoir ce qui se trame dans les hautes sphères du pouvoir, comment pourrait-on être sûr de deviner en qui placer notre confiance ?
- Et si c'est bien la Confrérie qui a déplacé cette île, comme nous le soupçonnons, nous n'avons aucun moyen de savoir pourquoi ni de la ramener à son emplacement d'origine. Cette mission n'est pas seulement un échec complet Aya, nous sommes piégés dans un mécanisme auquel nous ne comprenons rien et qui ne nous laissera aucune chance de ressortir vivant.
- A première vue, la situation ne paraît donc pas très brillante...
- Ca non...
Doucement, Light attrapa la main d'Aya entre les siennes, puis il la serra contre ses lèvres. Et lentement, sous le sourire à la fois amusé et attendri de la jeune femme, il s'enfonça dans un profond sommeil.
- Alors Enishi, c'est qui le meilleur, c'est qui le meilleur ?
- Pff, chuis persuadé que les deux t'as butté étaient les plus nazes du groupe !
- Désolé de m'immiscer dans votre conversation, déclara Kin, mais pour avoir senti leurs auras, je peux te dire qu'ils étaient bien au-dessus de notre niveau. Rien que Sigmar devait avoir deux ou trois ta force, Sliven n'en parlons même pas...
- Alors, c'est qui le meilleur, c'est qui le meilleur ? Les deux je te dis, les deux, à moi tout seul ! Et sans la moindre blessure, en plus ! Je suis trop fort, c'est incroyable !
- Pff, c'est ça, crâne si ça te chante, moi je te dis que la prochaine fois je me fais trois combattants d'élite. Et avec le bras gauche !
- Vu la manière dont tu tiens ton épée, ça t'handicapera pas tellement, hein ?
- La ferme, connard !
Ray se mit à rire tandis que Kin s'asseyait pour reprendre son souffle. Ice et Sanga avaient perdu beaucoup de sang, ils dormaient à présent d'un lourd sommeil mais leurs jours n'étaient pas en danger. Pour l'immédiat, leur problème le plus urgent était de trouver de nouveaux habits : à force de combat, ils commençaient à se déchirer, ce qui leur posait des soucis durant les nuits glaciales qui régnaient sur cette île. Sans compter de l’odeur dégagée par le sang et la sueur...
Et il leur faudrait également inventer un plan de bataille qui leur permettrait de survivre ici plus longtemps.
- Tiens, s'écria soudain Enishi, c'est normal la lumière blanche là-bas ?
- Non c'est rien, déclara Ray sans même se retourner, ça veut juste dire que tu vas bientôt mourir, rien de très important quoi.
- Je déconne pas, regardez, y'a de la lumière !
- Elle serait rouge, encore, ça pourrait être Nefertem, mais une lumière blanche dans le ciel en pleine nuit, ça ne serait pas juste une étoile filante ?
- Dans ce cas cette étoile se précipite sur nous. Ray, Enishi, dégainez vos armes, la lumière se rapproche !
Le maître de la foudre se retourna immédiatement. Au même instant, une puissante lumière embrasa leur camp.
Aucun des Tisseurs n'avait encore jamais observé un tel phénomène : à quelques mètres d'eux flottait une boule d'énergie haute de plus deux mètres et d'une blancheur immaculée dont les longs tentacules lumineux se balançaient en silence.
Deux d'entre eux se dressèrent soudain et s'élancèrent. Ray n'eut aucun mal à rouler sur le côté pour éviter celui qui essaya de l'attaquer, mais le second s'enfonça dans le crâne d'Enishi avant qu'il n'ait eu le temps de réagir. L'adolescent ouvrit la bouche mais aucun son ne s'en échappa : il demeura comme figé, aucun de ses muscles ne remua, ses yeux arrêtèrent même de suivre la sphère lumineuse et continuèrent obstinément de fixer la cime d'un tronc d'arbre, là où il n'y avait plus rien à présent.
- Merde, s'écria Ray, Ice et Sanga ne pourront pas se défendre dans leur état ! Comment ça se fait que sur cette île, on ne puisse jamais se reposer un instant ? Heureusement qu'elle est censée être quasiment inhabitée, qu'est-ce que ça donnerait sinon !
- Attention, la créature charge à nouveau !
Les deux Tisseurs évitèrent avec adresse les nouveaux tentacules qui s'élançaient vers eux. Ray riposta même en envoyant un Maryoku, mais la lumière éclatante sembla dévorer le croissant de foudre, qui n'eut absolument aucun effet sur elle.
La sphère lumineuse rappela alors à elle le tentacule figé dans le corps d'Enishi, qui s'effondra immédiatement. Kin et Ray ne lâchèrent pas leur ennemi des yeux pour autant.
Mais la créature recula soudain et disparut derrière les arbres à une vitesse inimaginable, passant en toute simplicité à travers les obstacles qui auraient pu barrer sa route. Quelques poignées de secondes suffirent pour tout éclat disparaisse et pour que le campement retombe dans sa pénombre habituelle.
Lorsque les paupières de Light s'entrouvrirent à nouveau, les lèvres d'Aya l'accueillirent avec tendresse en se posant sur son front, puis la jeune femme déclara avec une teinte de malice :
- Tu dors beaucoup ces temps-ci, dis-moi !
- Dès que j'aurai surmonté les effets secondaires des larmes du firmament, crois-moi, c'est toi qui dormiras dans mes bras !
- J'attends de voir, j'attends de voir ! En tout cas, je trouve ça un tantinet vexant de te faire si peu d'effet.
A ce moment Kin émergea des buissons à quelques mètres d'eux, en essayant de faire le plus de bruit possible pour ne pas les déranger par surprise. Il réussit néanmoins à arracher un soupir d'exaspération de la part de Light, qui gémit d'un ton pathétique :
- J'espère que c'est important, parce que là, j'étais sur le point de l'embrasser !
- Alors là, le coupa Aya, tu rêves, mon chou.
- Allez quoi, ça fait des années que tu me le refuses, ce baiser ! Ce n'est pas la mer à boire pourtant, un baiser, un tout petit ? Juste un effleurement de nos lèvres ?
- Non c'est non, même pour l'héritier des Lumen. Tu vas encore devoir patienter quelques années pour ça.
- Sans vouloir vous déranger, interrompit Kin, je crois qu'on va avoir besoin de vous.
- Qu'est-ce qui se passe ?
- Ca a intérêt d'être très grave, répéta Light d’un ton boudeur.
- Une boule de lumière avec des tentacules nous a attaqués et a plongé Enishi dans un sommeil artificiel que nous n'arrivons pas à briser.
- Si ça concerne Enishi, c’est pas important. On reprend là où on en était, Aya ?
- Désolé mon cher séraphin, il va te falloir te relever !
Le cadet des Lumen poussa un soupir à rendre l'âme puis se dégagea lentement des bras de son amie.
Enishi regarda autour de lui, stupéfait. Il se trouvait au milieu d'un lac magnifique et gigantesque, près d'une forêt verdoyante. Il apercevait près de l'horizon d'immenses montagnes enneigées, dont la cime disparaissait parmi les nuages blancs.
Le spectacle aurait pu être des plus agréables s'il ne soufflait pas un vent si puissant qu'il arrachait les feuilles des arbres innocents, qu'il parvenait à créer des vagues à la surface de l'eau, qu'il battait le visage de l'adolescent et essayait de forcer ses cheveux rouges à s'échapper de son crâne.
Une immense sphère lumineuse apparut soudain devant lui, un brasier éclatant et candide qui l'aveugla. Il fallut quelques secondes à Enishi pour reprendre ses esprits, mais immédiatement il s'écria :
- Et toi là, la boule de lumière ! Qu'est-ce que tu m'as fait ?
- Je t'ai choisi, Enishi.
Ce n'était pas une voix qui s'était élevée de la lumière, mais des centaines et des centaines. Des voix d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards... Comme si l'humanité tout entière s'exprimait en même temps à travers elle...
- Non mais ça c'est normal, lança l'adolescent, je suis le héros de cette histoire ! D'ici peu j'écrirai un livre qui s'appellera La Légende d'Enishi ! Mais bon, j'aimerais bien savoir de quoi je suis l'élu, quand même...
- Regarde.
Et soudain, des milliers de symboles lumineux apparurent autour de l'adolescent, flottant doucement dans les airs. Il essaya d'en effleurer un, qui disparut aussitôt dans un éclat de lumière blanche.
Enishi écarquilla les yeux. Non seulement il venait brusquement de comprendre ce qu'était la physique quantique, mais en plus il était à présent capable de dénoncer chacune de ses erreurs et de proposer un modèle bien plus cohérent et pertinent pour expliquer le monde de l'atome. Lui-même n'en revenait pas...
- Ce que je t'offre, reprit la sphère lumineuse, c'est la connaissance universelle d'Excalibur.
La sphère vola encore durant quelques mètres, puis s'immobilisa au centre de la forêt. Elle reprit alors forme humaine.
A sa place se tenait un homme grand et svelte, vêtu d'une ample toge blanche. Ses longs cheveux étaient de la même couleur immaculée, ses yeux d'un bleu si clair qu'ils en devenaient presque transparents. Quant à ses traits, ils semblaient si doux que personne n'aurait été capable d'affirmer avec certitude s'il s’agissait bien d'un être humain, encore moins de mettre un âge sur son visage.
Lentement, ses pieds nus esquissèrent un premier pas puis s'arrêtèrent pour que sa voix puissante résonne à travers la forêt :
- Montre-toi, Nefertem.
L'adepte de la Confrérie s'éloigna de l'arbre derrière lequel il s'était caché et s'avança tranquillement vers cet homme, le visage toujours aussi impassible qu'à l'accoutumée :
- Comment as-tu fait pour me repérer ? J'avais pourtant totalement dissimulé mon aura...
- Aucun mortel n'est assez doué pour camoufler la vie qui irradie de son corps.
- Je ne suis pas à proprement parler mortel, pourtant.
- Parce que ton corps arrive à surmonter le cours du temps, tu penses être digne d'être désigné comme immortel ? Pourtant, ta peau, tes muscles, ton cerveau... Ton être dépend de tant d'éléments si fragiles.
- C'est toi, n'est-ce pas ? Celui qui a déplacé cette île ?
- Qui d'autre cela pourrait-il être ? Cet imbécile de Tifôn ?
- Certainement pas. Bien, je suis content d'avoir rempli ma mission.
- Inutile de te réjouir si tôt, mortel. Tu ne me tiens pas encore tes griffes.
- Cela ne tardera plus.
L'homme aux longs cheveux blancs tourna lentement son visage dans sa direction. Un sourire orgueilleux se dessina alors sur ses lèvres rouges, tandis qu'un rayon d'énergie apparaissait au bout des doigts de Nefertem.
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