CHAPITRE 31 : Draw the sword from the stone

 

  Ray et son double marchaient dans les ténèbres. L'adolescent avait beau regarder autour de lui, il ne voyait rien, seulement le vide et le néant à perte de vue, un brouillard sombre et épais qui semblait avoir dévoré toute vie dans l'esprit du maître de la foudre et qui ne daignait laisser en paix que ces deux jeunes hommes.

- Pourquoi est-ce que nous rencontrons alors que je suis simplement en train de rêver, demanda finalement Ray, d'habitude tu ne viens à moi que lorsque je suis sur le point de me faire tuer, non ?
- Parce que nous devenons de plus en plus proches, Ray. Tu peux le sentir, n'est-ce pas ? Cette barrière qui nous sépare est sur le point de céder, bientôt toi et moi ne ferons plus qu'une seule et unique personne.
- D'ailleurs où est-ce qu'elle est, cette barrière ?
- Dans un autre recoin de ton esprit. Elle nous empêche simplement de mêler nos essences, elle n'est pas faite pour m'interdire de te montrer ce que tu as besoin de voir.
- Et qu'est-ce que tu veux me montrer ?
- Quelques souvenirs que tu as semble-t-il oublié et qu'il est temps d'invoquer. Regarde.

  Et soudain, le décor changea. Ray et son double étaient comme deux fantômes, des spectateurs attentifs mais imperceptibles, sur une scène qui représentait cette fois-ci un vieux grenier illuminé par la lumière du soleil.
  Le père de Ray était assis sur un fauteuil, un livre à la main, tenant sur ses genoux son fils, alors à peine âgé de six ans. Ray se souvenait parfaitement de ce jour. Il se souvenait de la chaleur des rayons du soleil qui chatouillaient ses joues, du bruit des voitures qui traversaient la route devant sa maison, de la douceur de la main de son père comme de sa voix grave et hypnotique. Ray avait oublié beaucoup de choses sur son père, mais lorsqu'il fermait les yeux, il parvenait encore à entendre sa voix. On aurait dit qu'elle chantait chaque mot qu'elle prononçait. Même lorsqu'il était tout petit et qu'il ne comprenait pas les paroles de son père, il adorait écouter les contes qu'il lui racontait, simplement pour le plaisir d'entendre cette voix envoûtante.
  Ray se souvenait aussi de ce vieux grimoire, qu'il n'avait jamais retrouvé. Il se souvenait parfaitement des efforts qu'il faisait pour essayer de comprendre ce qu'il y avait marqué sur ces pages jaunies par le temps, mais les mots étaient trop compliqués pour lui et il avait fini par renoncer avec un soupir de mécontentement. Son père avait éclaté de rire et avait déposé un baiser sur son front, puis il lui avait expliqué :

- Tu vois, ce vieux livre donne tous les renseignements dont j'ai besoin pour retrouver Excalibur.
- Excalibure existe pas, c'est mes copains qui me l'ont dit, à l'école.
- Excalibur existe, c'est simplement que tes petits camarades ne savent pas tout ce que je sais. Et crois-moi, je suis sur le point de la retrouver.
- Tu dis ça tout le temps !
- Mais cette fois, je suis tout près du but, tout près...

  Et puis à nouveau, tout devint noir et les ténèbres avalèrent le petit Ray, son père, le grenier tout entier. Ray se tourna alors vers son double et lui demanda :

- Je n'ai pas oublié ça, de quoi voulais-tu donc que je me rappelle ?
- Chut. Regarde et écoute.

  Une autre scène se dessina alors. Quelques mois plus tard, Ray et son frère se tenaient dans la cour de l'orphelinat. Ils observaient avec crainte cette grande bâtisse, sans oser prononcer le moindre mot. Son frère n'avait que dix ans, mais il serrait avec force la main de son cadet pour lui rappeler qu'il se devait d'être courageux, lui aussi.
  Une vielle femme, au visage ridé et éclairé par un regard chaleureux, vint vers eux et leur offrit un large sourire pour les rassurer :

- Allez, n'ayez pas peur, à l'intérieur ce n'est pas aussi effrayant qu'on le croirait.
- On est pas orphelin, se contenta de répéter le frère de Ray, nos parents ne vont pas tarder à revenir.

  Plus tard, Ray avait appris que c'était son propre père qui avait téléphoné à l'orphelinat, le jour de sa disparition, pour leur demander de venir prendre deux enfants. Mais à cette époque, il l'ignorait et avait cru que la vieille dame était sincère lorsqu'elle leur avait répondu :

- Sans doute, mais en attendant, il faut que vous mangiez et que vous dormiez quelque part, non ?
- Mon papa va bientôt revenir, s'écria Ray, et comme il aura Excalibure avec lui, il pourra nous donner autant à manger qu'on veut !

  La vieille dame avait souri. Il a dû regarder un dessin animé qui l'a marqué il y a peu de temps, était-elle sans doute en train de penser.
  Le décor changea à nouveau. Le frère de Ray était plus âgé, il avait 12 ans à présent et portait un sac à dos en bandoulière. Ray avait les larmes aux yeux et essayait de se retenir de pleurer :

- Non, je veux pas que tu partes, je veux pas !
- Allez, tu es grand maintenant, tu ne vas pas pleurer, non ?
- Je veux pas que tu m'abandonnes comme papa et maman !
- Papa et maman ne nous ont pas abandonnés, ils sont juste partis chercher Excalibur.
- Ils nous ont menti, ils seraient déjà revenus sinon ! Pourquoi est-ce que tu t'en vas, toi aussi ?
- Je ne peux pas te dire pourquoi je m'en vais ni où je vais aller, mais moi aussi je pars chercher Excalibur.
- Non, ne m'abandonnes pas toi aussi, s'il te plait, ne pars pas !

  Son frère lui avait alors donné une petite tape affectueuse sur la tête, tout en lui promettant :

- On se reverra p'tit frère, on se reverra ! Je prends juste un peu d'avance, mais toi aussi, lorsque tu seras un peu plus grand, tu pourras partir à la recherche d'Excalibur !
- On se retrouvera à nouveau tous ensemble, toi, moi, papa et maman ?
- Oui, tous les quatre, on sera tous réunis, alors dès que tu seras prêt, pars toi aussi à la recherche de l'Epée !

  Le petit Ray essuya ses yeux du revers de sa manche. Son grand frère lui sourit et le prit dans ses bras une dernière fois. Puis à nouveau, tout devint noir.
  Ray resta silencieux, essayant de chasser cette boule amère qui grossissait dans sa gorge. Tous ces souvenirs, toutes ces images lui donnaient envie de pleurer... Mais il n'était plus cet enfant si faible et si fragile, il n'allait pas laisser ses larmes s'échapper aussi facilement.
  Son double se tourna vers lui et reprit la parole :

- Tu comprends, à présent ? Cette promesse, tu l'avais oubliée. Tu l'avais tassée dans un coin de ton esprit et tu l'avais ignorée. Tu n'as plus cherché à en savoir plus sur ton frère ou sur tes parents. Pourtant, c'est le désir de retrouver cette épée qui t'a permis de supporter la solitude pendant toutes ces années, qui t'a poussé à devenir un tisseur de néant.
- Qu'est-ce que tu voudrais que je fasse ? Que je vole la clef, peut-être ?
- N'oublie pas que je suis l'incarnation de tes désirs, Ray. Je sais qu'au fond de toi, tu veux plus que tout retrouver cette épée et que tu ne connaîtras jamais le repos temps que tu ne la tiendras pas entre tes mains.
- Et qu'est-ce que je dois faire, hein ?
- Cela, c'est à toi de le décider. Je tenais simplement à te rappeler ce que tu désirais vraiment. A toi, ensuite, d'agir en conséquence.


  Ray se réveilla brusquement, en sueur et le souffle court. Ice se tenait au-dessus de lui, l'air grave.

- J'étais justement sur le point de te réveiller, déclara ce dernier, dépêche-toi de te lever.
- Qu'est-ce qui se passe ?

  Ray se massa le crâne. Il était encore en train de dissiper les dernières brumes du sommeil qui engourdissaient son esprit et ses muscles peinaient à sortir de leur torpeur.

- Light est mort, répondit simplement le maître de l'eau.

*


  Praek et Ena étaient assis l'un en face de l'autre, au sommet d'une tour dont le dernier étage servait de restaurant très chic. Et très douloureux pour le porte-monnaie, mais Praek essayait de ne pas y penser et de se régaler de ce plat délicieux ainsi que de la vue magnifique qui s'offrait à lui. En effet, il surplombait la ville et, grâce à la fenêtre géante à côté de lui, il pouvait admirer le sommet des grattes-ciel éclairés par la lune et par les enseignes publicitaires.
  Ena avait revêtu l'une de ses plus belles robes et appréciait sincèrement l'invitation de son vieil ami, gravant chaque détail de cette superbe soirée dans sa mémoire. Mais Praek semblait tracassé par quelque chose et la jeune femme finit par poser sa main sur la sienne, lui demandant doucement :

- Qu'est-ce qui se passe, Praek ? Ne me dis pas que tu redoutes l'addition à ce point ?
- Non, non, ce n'est pas ça ! C'est juste que... Enfin, je me fais du soucis pour mes élèves.
- L'équipe de Daedra est déjà sur place et ils sont très compétents, tu sais. Sans compter que le Conseil a envoyé l'équipe de Sliven il y a quelques jours, ils sauront gérer la situation.
- C'est vrai, mais je n'aime pas beaucoup ce type, ce Sliven.
- Son cœur est empli de rancune et d'amertume, je te le concède, mais c'est un vrai professionnel et il déteste la Confrérie au moins autant que toi.
- Je ne pense pas que quelqu'un puisse haïr la Confrérie autant que moi. Tu ne peux pas avoir idée de ce qu'on ressent, quand on tue son meilleur ami de ses propres mains et qu'on se rend compte que sa stupidité est la seule responsable de tout ce qui s'est passé. La moindre parcelle de mon être est obligée de détester, de haïr, d'exécrer la Confrérie, sinon cette aversion se retournerait contre le seul véritable fautif, moi.
- Praek...
- Mais on n'est pas ici pour ressasser les vieux et douloureux souvenirs, simplement parce que j'étais obligé de te payer un repas, alors autant profiter de la soirée !
- J'apprécie ce discret reproche, j'en prends note, j'en prends note.
- Hem, encore un peu de vin ?

  Ena laissa échapper un rire léger, ce qui fit naître un sourire sur les lèvres de Praek pendant qu'il remplissait le verre de la jeune femme.
  Un vieil homme, qui arborait une longue cicatrice sur son front, se leva de sa table et, en se dirigeant vers la sortie, reconnut brusquement Ena et Praek. Poliment, il se dirigea vers eux et leur sourit :

- Tiens donc, Ena et Praek, si je m'attendais à vous trouver ici !
- J'ai réussi à lui arracher un repas, répondit Ena avec un sourire. Bonsoir, conseiller.
- Bonsoir monsieur.

  Le ton de Praek était beaucoup plus respectueux et protocolaire. Le jeune homme ne connaissait pas intimement la moitié des conseillers, différemment à Ena, et préférait donc éviter toute forme de familiarité avec eux. Et puis, ils se souvenaient encore de leur jugement lorsque, trois ans plus tôt, il avait voulu rentrer chez lui, redevenir un tisseur de néant...

- Je suis surprise de vous trouver ici, ajouta la jeune femme, avec toute l'agitation qui règne en ce moment...
- De l'agitation, vraiment ? Je me suis pris un mois de vacances, alors je ne suis plus très au courant de l'actualité, il s'est passé quelque chose de grave ?
- Oh oui, je crains qu'on vous reproche de ne pas avoir abrégé vos vacances, durant la prochaine réunion du conseil...
- Je ne suis pas fou, j'ai pris soin de m'isoler sur une île terrienne coupée du monde ! Cela faisait 30 ans que je n'avais pas eu de vraies vacances, alors j'ai préféré en profiter et il semblerait que j'ai eu raison. Qu'est-ce qui se passe ?
- Et bien, premièrement, Nyx a été déplacée sur Terre, sans doute par la Confrérie. Ensuite...
- Quoi, Nyx a été déplacée ?!
- Oui, mais ce n'est pas le plus...
- Oh bon sang, c'est une catastrophe, une véritable catastrophe, il n'y a pas une minute à perdre, j'espère qu'il n'est pas trop tard, si la Confrérie est sur place... Par les étoiles, par les étoiles !

  Et le vieil homme s'éloigna en courant, répétant que c'était une véritable catastrophe. Praek fronça les sourcils et regarda son amie d'un air interrogateur, mais elle ne sut quoi lui répondre. Elle-même n'avait pas la moindre idée de ce qui pouvait expliquer une telle attitude chez le conseiller...

*


  Les six Tisseurs étaient debout, le visage baissé et dévoré par un chagrin muet. Chacun contenait ses larmes, mais cette activité dévorait leurs forces à tous et personne n'avait le courage de prononcer le moindre mot. Ils restèrent ainsi pendant de longues minutes, silencieux et immobiles, en cercle autour du corps de Light.
  La peau du jeune homme était plus pâle que les nuages immobilisés au-dessus de leurs têtes, son sang avait formé une épaisse flaque sous son corps qui avait également sali son visage. Lui qui, toute sa vie, avait paru si insolent, comme si même le souffle de la Mort ne pouvait entamer sa beauté, semblait si faible et si pitoyable, maintenant qu'il reposait finalement entre ses griffes.
  Aya se baissa et récupéra doucement son cristal, ce petit orbe blanc, qui tenait dans le creux de sa main. Elle le regarda instant, puis le jeta délicatement dans l'eau, comme l'exigeait la coutume. Puis tous les six, ils s'assirent dans l'herbe humide, entourant le corps du défunt afin de lui rendre un dernier hommage silencieux.
  D'abord Daedra, se dit Ice, maintenant Light... Combien seraient-ils, lorsqu'ils s'échapperaient de cette île, si tant est qu'ils parviennent à s'en échapper ?

- Qui a pu bien faire ça, demanda finalement Kin, Nefertem ?
- Je ne pense pas, répondit Ray, Ice a déjà dit que c'était une lame qui l'avait tué, Nefertem n'a pas sorti une seule fois son épée contre nous. Et puis, il n'est pas du genre à attaquer quelqu'un dans le dos.
- C'est insensé, songea Ice, il n'était même pas à cinquante mètres de nous, s'il avait crié, nous l'aurions entendu...
- Alors, murmura Ray, c'est qu'il n'a pas crié.
- Il serait mort, attaqué dans le dos, sans pousser le moindre cri ?
- Peut-être qu'il n'a pas pu le faire, je ne sais pas... Aya, que s'est-il passé, tu étais avec lui, non ?

  La jeune femme secoua la tête :

- Nous avons discuté un moment, oui, mais il était gêné par le comportement qu'il avait eu avec toi et m'a dit qu'il aimerait pouvoir rester seul un moment. J'ai hoché la tête et je suis partie pour aller directement me coucher. J'étais encore tracassée par ses paroles, c'est pour ça que je me suis endormie sans dire un mot à quiconque.
- Oui, on ne t'a même pas vu revenir, je m'en souviens... Qu'est-ce qu'on peut en déduire, qu'un nouvel ennemi est sur l'île ?
- Nefertem n'attaquerait sûrement pas quelqu'un dans le dos, répéta Ray, et d'après ce que vous m'avez raconté sur Denwen, c'est plutôt le genre à vouloir écrabouiller ses adversaires pour prouver sa supériorité, il n'irait sans doute pas les assassiner en cachette un par un.
- Il faut donc nous préparer à affronter un nouvel ennemi. Ca m'embête d'avoir à en arriver là, mais n'avons plus le choix. Aya, Kin, puisque vous êtes capables de camoufler votre aura, allez immédiatement chercher l'artéfact. Ray, Enishi, Sanga et moi, nous vous attendrons au camp. Faîtes le plus vite possible, ensuite, il ne faudra plus que nous nous séparions, jusqu'à ce que nous ayons résolu ce mystère en tout cas.

  Tout le monde hocha la tête. Aya et Kin se concentrèrent pour diminuer au maximum leur aura, puis ils coururent dans la direction de l'autel.
  Ray fronça les sourcils.

*


  Le Bersecker para l'épée du démon de sa grosse hache, puis il la repoussa et son arme gigantesque s'abattit sur l'épaule noire de son adversaire. Le démon envoya une boule d'énergie, mais son ennemi se déroba, disparaissant pour réapparaître dans son dos et lui asséner un coup de hache mortel.
  Le démon s'effondra tandis que sur l'écran, l'inscrïption Player 1 Won s'affichait en grosses lettres rouges. Nefertem poussa un léger soupir et reposa la manette de la console par terre.

- Je crois que je ne suis décidément pas très doué à ce genre de jeux, conclut-il.
- Bah, répondit Phoenix, avec un peu d'entraînement tu y arriveras, les jeux de combat c'est pas trop mon truc, je préfère les Beat'em all et les bon vieux Shoot'em up !

  La porte de la chambre s'ouvrit brusquement et une petite fille de huit ans entra dans la pièce. Ses yeux bleus se posèrent sur Phoenix, manifestement irrités :

- Passe encore que tu ne fasses rien de tes journées, mais s'il te plait, évite d'entraîner nos agents en mission dans tes petits jeux stériles !
- Ravi de te revoir aussi, Men'...

  Nefertem se leva et déclara d'un ton posé :

- C'est moi qui lui ai demandé s'il avait de quoi me permettre de m'occuper jusqu'à la fin des préparatifs.
- Voilà, alors s'il te plaît, pour une fois, n'utilise pas ton regard de tueuse pour éteindre la console, je ne suis plus qu'à un combat de débloquer le dernier perso du jeu et je n'ai pas encore sauvegardé, alors je ne voudrais pas que...

  A cet instant, un éclair orangé traversé les yeux de la petite et l'écran du téléviseur devint bleu.

- Ma partie, gémit Phoenix, j'étais sur le point de terminer le jeu...
- Assia est prête, annonça la petite fille à Nefertem, le maître ne va pas tarder.
- Est-ce que nous devons l'attendre ?
- Ma partie, répéta Phoenix d'un ton pathétique, ma partie...
- Non, de toute manière il t'a confié une autre mission. Il est inutile que tu retournes sur Nyx, mais en revanche, nous avons besoin que tu ailles dans ta région natale pour récupérer des informations sur les nouveaux ennemis des Tisseurs.
- C’est entendu, mais je te répète que je ne pense pas qu'il avait à se déplacer en personne, la simple présence d'Assia nous aurait amplement suffi.
- Ma partie...

  La petite fille fronça les sourcils, en colère, et abattit directement son poing sur le sommet du crâne de Phoenix, qui s'effondra en arrière. Elle soupira alors et reprit la conversation :

- Il a dit qu'il était le plus apte à retrouver l'artéfact et qu'il tenait à se charger de cette mission lui-même. Il ne s'occupera pas des sept Tisseurs, il ne pense pas non plus que ça soit nécessaire.
- Très bien. Mais de quel artéfact parle-t-il ?
- Il ne l'a pas précisé. De toute manière, c'est sans importance. Le Maître ne peut échouer, s'il se charge en personne de cette mission, tu auras ta réponse dès qu'il reviendra, avec ce mystérieux artéfact entre les mains.

  Nefertem s'inclina respectueusement, bien qu'en réalité le rang de cette enfant soit inférieur au sien, et sortit d'un pas tranquille.
  La petite fille fit craquer ses poings et lança d'un ton furieux :

- Bien, maintenant Phoenix, à nous deux...

  Le jeune homme déglutit lentement et préféra rester couché contre le sol, feignant l'inconscience.

*


  Kin et Aya arrêtèrent leur course devant le temple antique. Ils restèrent tous les deux immobiles, dévisageant cet édifice construit en des temps obscurs, à des fins à présent oubliées de tous.
  Pourtant, le temple était encore là et sa simple existence constituait un véritable affront à la toute puissance du temps, comme si le fait d'avoir réussi à vaincre les générations, à avoir bravé les siècles pour se dresser finalement face à eux constituait une aberration, une sorte de contradiction dont il pourrait s'enorgueillir jusqu'à ce que tombe sa dernière pierre.
  Et à présent, ce temple se préparait à être la scène d'une pièce dont l'acte final déciderait du destin de l'humanité. Aya soupira et avança d'un pas, mais les paroles de Kin l'arrêtèrent :

- Tu n'es pas obligée de refouler ta peine, tu sais.
- Pardon ?
- Depuis ce matin, tu n'as pas pleuré une seule fois. Et pourtant, tout le monde sait à quel point tu étais proche de Light, personne ne te reprochera de laisser couler tes larmes.
- Ce n'est pas le moment de parler de ça, nous avons des choses bien plus importantes à régler. L'autel est juste là, d'après Ray, la bulle protectrice devrait se trouver sous l'eau. Il est juste assez large pour permettre à une personne de plonger, je vais...
- C'est moi qui vais y aller.
- Ne sois pas stupide, tu maîtrises le feu, s'il y a le moindre problème, tes pouvoirs ne te seront d'aucune utilité.
- Mais j'ai peur que ce que tu sois en train de subir en ce moment soit encore pire qu’une simple incapacité. Je vais y aller, en échange fais le guet et retiens tous les ennemis que tu verras.
- Entendu. Sois prudent.
- Ne t'en fais pas, répondit Kin en souriant légèrement.

  Puis il retira la pierre qui condamnait l'autel depuis des siècles et jeta un regard à l'intérieur. Ils se trouvaient juste au niveau de la mer, le chemin sous l'autel était un mince couloir rempli d'eau. Kin prit une longue inspiration puis plongea.
  L'eau était glacée, cette sensation impitoyable envahit tout son corps et inonda son cerveau, comme pour le pousser à repartir. Mais le Tisseur tint bon, et d'une impulsion, s'élança dans les profondeurs de l'eau.
  Le sel lui piquait les yeux, le mince rais de lumière qu'il recevait depuis la surface peinait à éclairer le fond du couloir. Kin espérait juste qu'il n'y aurait aucun monstre marin...
  Il continua à descendre, de plus en plus bas, de plus en plus longtemps. L'air commençait à se raréfier dans ses poumons et après le froid, ce fut la crainte de la mort qui se répandit dans le corps du jeune homme.
  Puis il l'aperçut. Un orbe fait dans une matière étrange, une sorte de verre opaque. Kin faillit soupirer de soulagement, mais cette action lui aurait sans doute coûté la vie. Il attrapa l'orbe, le serra contre lui et, d'une nouvelle impulsion contre la paroi du passage, s'élança vers la surface. Lorsque sa tête s'extirpa enfin des profondeurs, il prit une profonde inspiration pour recharger ses poumons.
  Une mèche de ses cheveux tomba alors dans l'eau, tranchée par l'ombre de la pierre de l'autel. Le jeune homme fronça les sourcils, se demandant ce qui se passait. La voix d'Aya s'éleva et apporta la réponse à sa question :

- J'ai projeté mon ombre sur cette pierre. Si tu essayes de sortir par-là, tu seras immédiatement tranché. Si tu poses ta main dessus, tu la perdras également. J'ai eu tout le temps nécessaire pour préparer mon sort, tu ne parviendras pas à le parer même en concentrant autant de Shintaisen que tu le peux dans ton épiderme. Lance l'artéfact.
- C'est impossible, ne me dis pas que...
- Je ne veux pas d'autres morts, Kin. Lance la bulle protectrice, c'est un sortilège beaucoup trop puissant pour être détruit aussi facilement. Tu connais mes pouvoirs, tu sais que dans trente minutes tout au plus, mon sort disparaîtra et tu seras alors libéré. Mais si tu essayes de résister, je te tuerai aussi, Kin...
- Je le savais, déclara Ray en s'éloignant de l'arbre derrière lequel il s'était camouflé, je savais bien que c'était toi.

  Aya se retourna, stupéfaite, et posa son regard sur le maître de la foudre, qui venait de dégainer son épée et qui gravissait lentement les marches qui le séparaient de la jeune femme. Cette dernière leva sa lame et la pointa dans la direction de l'adolescent, avant de lui demander :

- Comment as-tu fait pour deviner que c'était moi ?
- Ta robe. Hier, quand je suis revenu de mon combat contre Light, je me suis aperçu qu'elle était légèrement entaillée au niveau de ton épaule. Et pourtant, aujourd'hui, elle est comme neuve. Evidemment, Enishi ne connaissait pas tes goûts alors lorsqu'il était possédé par le pouvoir d'Excalibur, il ne t'a donc donné que des modèles identiques.
- Et pourquoi n'aurais-je pas le droit de me changer ?
- « Les habits qu'Enishi nous a offerts peuvent tenir plusieurs semaines, si on ne se change que tous les quatre ou cinq jours. » C'est à peu près ce que tu as dit hier, si mes souvenirs sont exacts. Ca serait contradictoire de dire ça un jour et de se changer le lendemain à cause d'une simple entaille, tu ne penses pas ?
- Et pourquoi est-ce que je me serais changée, d'après toi ?
- Mais parce que tes habits étaient tâchés par le sang de Light, évidemment. Nous aurions tout de suite compris ce qui s'était passé, si tu n'avais pas pris une autre robe.
- Tu m'impressionnes, je craignais cette déduction de la part de Ice, pas de la tienne.
- Il me semble que depuis quelques temps, il se relâche, quand il s'agit de faire de jouer à l'apprenti détective...
- Mais ça ne change rien. N'avance plus  ou je serai forcée de me débarrasser de toi aussi.
- Tu penses en être capable ?
- Sans vouloir te vexer, nos niveaux ne sont pas vraiment comparables !
- C'est aussi ce que disaient Sigmar. Et Sliven. Et Light. Et je les ai tous battus.

  De la foudre commença à grésiller autour du corps du jeune homme, tandis que son souffle s'accélérait de plus en plus à mesure que son fantastique pouvoir se répandait dans ses veines.

- Et je les battrais tous. Tous ceux qui me sous-estimeront, qui me prendront de haut comme tu le fais. J'en ai assez d'être enfermé dans la prison de vos regards. Du tien, de celui de Sliven, de celui de Light... Je crèverai tous ces yeux qui tentent de me retenir dans cette faiblesse où je m'abaisse depuis tant d'années.
- Alors Light avait raison, tu es bel et bien corrompu par la Marque...
- Vous ne comprenez pas... La Confrérie, les conseillers, les Tisseurs, ça n'a aucune importance pour moi, tout ce que je veux, c'est être libre ! Libre de sentir mon pouvoir parcourir mon corps, libre de vivre en harmonie avec ma propre force, de m'unir à elle pour toujours ! Ce sont tous ceux qui m'empêcheront de le faire que je briserai comme des brindilles...

  Aya raffermit sa garde, effrayée par la rage destructrice que le maître de la foudre peinait de plus en plus à contenir. Son ombre s'étira alors et un serpent gigantesque, trois fois plus large qu'un homme, s'en échappa.
  Ray soupira et posa simplement la paume de sa main gauche contre le crâne du reptile, arrêtant sa course sans même se faire mordre. Une puissante décharge traversa alors le serpent de part en part et le transforma en une simple fumée noire.
  Aya s'élança contre son adversaire tandis que sa lame décrivait un arc de cercle meurtrier, que l'éclat du soleil rendit éblouissant.

*


  Ice, assis sur un rocher, contemplait en silence les nuages qui évoluaient paresseusement dans ce ciel doux et azuré. Pour une fois, il régnait sur l'île une chaleur agréable et les fleurs exhibaient leurs pétales colorés à la lumière ardente du soleil. La journée s'annonçait superbe, songea l'adolescent.
  Sanga ne tarda pas à venir vers lui, torse nu et en nage. Il tenait encore sa grande épée de ses deux mains et son souffle était haché. Le maître de l'eau lui demanda :

- Tu as fini par récupérer de tes blessures ?
- A peu près, répondit tranquillement le maître de la terre.
- Aya et Kin ne sont toujours pas revenus, j'espère que ça ne signifie pas qu'ils ont eu des ennuis...
- Ils viennent à peine de partir, c'est encore un peu tôt.
- Oui, tu as sans doute raison... Au fait, est-ce que tu as aperçu Ray ?
- Pas depuis le départ d'Aya et de Kin.
- Ca ne présage rien de bon, murmura Ice en fronçant les sourcils.
- Un problème ?
- Le comportement de Ray m'étonne de plus en plus. Je n'y peux rien, je n'arrête pas de penser à ce qu'a dit Tahiya. Est-ce que tu penses sincèrement que Ray pourrait un jour accepter de faire partie de la Confrérie ?
- Ray est un homme, remarqua Sanga avec perspicacité, et les hommes ont tendance à être perverti par le pouvoir.
- Avant d'être perverti par lui, il faudrait commencer par le posséder, pour Ray j'ai de grosses réserves à ce sujet.
- Mais il a vaincu Praek, Jupiter, Sliven. Et il se préparait à battre Light.
- Et ça, c'est impossible, le Ray que nous connaissons n'aurait jamais eu autant de force. Est-ce que tu as remarqué quelque chose, quand nous nous sommes interposés dans leur combat ?
- J'étais trop absorbé par l'invocation de ma chimère, désolé.
- Moi aussi. Mais pourtant, il m'a semblé apercevoir une lumière qui brillait, sur le front de Ray, seulement elle n'avait pas l'air d'être pourpre...
- Est-ce que la Marque pourrait avoir plusieurs niveaux ?
- Et est-ce que quelqu'un aurait pu la poser sur Ray à un moment précis, sans que nous le sachions ?
- Nous nous sommes séparés lorsque nous affrontions les chimères de Danra, il me semble ?

  Les deux adolescents restèrent silencieux un moment. Si de l'extérieur, Ice paraissait avoir conservé un calme inébranlable, en réalité, son esprit était ravagé par une agitation rarement atteinte. En quelques secondes, il essayait d'inverser son angle de vue, de reconsidérer tous les évènements qui étaient arrivés depuis leur première rencontre avec la Confrérie jusqu'à aujourd'hui.
  Finalement, le maître de l'eau se leva et fit apparaître son épée. D'un ton parfaitement maîtrisé, il ordonna à son ami :

- Allons chercher Enishi, on part rejoindre Aya et Kin.

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Dernière mise à jour de cette page le 09/08/2008
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