
La brume avait envahi la petite ville de Lever. Un brouillard opaque, terne, triste. Un nuage grisâtre descendu du ciel ou exhalé par les enfers, une entité informe, sans vie ni passions, mais qui doucement absorbait en son sein l'existence de tout être.
Le soleil, qui était levé depuis quelques heures pourtant, ne parvenait pas à percer ce pâle manteau et essayait en vain d'envoyer ces rayons lumineux jusqu'aux malheureux habitants de cette ville maudite.
Un souffle de brume s'arracha du reste du brouillard et prit forme humaine. Ou plutôt, il prit la forme d'un spectre. D'un spectre de brume.
Antares, nullement surpris, se contenta de lancer à cette créature informe :
- Qu'est-ce qu'un Brumeux vient faire sur Terre ? Vous n'êtes pas sensés vivre dans les Limbes ?
- Nous vouloir vengeance.
- Vengeance.
- Vengeance.
- Vengeance.
- Vengeance.
Ce dernier mot était repris en écho par chaque Brumeux qui s'échappait du brouillard et apparaissait devant Antares. Ce dernier tira son sabre de son fourreau et attendit.
Il savait ce qui se passerait si sa lame tranchait un seul Brumeux. Ces spectres n'auraient cesse de le poursuivre, jusqu'à ce qu'il meure, ou que tous ces fantômes disparaissent à jamais. Alors le Tisseur préférait attendre et ne pas attaquer le premier.
Lorsqu'un spectre de brume se jeta sur lui, pourtant, il n'hésita pas une seconde avant de le trancher en deux. Tous fondirent alors sur lui, vague grise, sans vie, sans autre désir que la vengeance.
Son sabre les trancha tous, les uns après les autres. Pour chaque spectre de brume qui naissait du brouillard, Antares en tuait deux autres. Ces esprits malfaisants avaient beau essayé de le traverser, de le griffer, de l'absorber, rien n'y faisait. Tous disparaissaient avant de pouvoir ne serait-ce que l'effleurer.
Lorsqu'ils réussirent à l'encercler complètement, Antares fléchit ses genoux. Une fraction de seconde plus tard, il se trouvait sur les escaliers qui permettaient de grimper la façade de l'immeuble d'à côté. Il leva son sabre et envoya un croissant d'énergie qui faucha plusieurs dizaines de Brumeux, les renvoyant dans le brouillard d'où ils étaient venus. Lorsque les survivants se précipitèrent sur lui et que d'autres commencèrent à apparaître, Antares monta les marches à toute vitesse.
A peine eut-il posé le pied sur le toit de l'immeuble qu'il pivota sur lui-même et envoya un second Maryoku. Ce combat pouvait durer des jours, il en était conscient, il préférait donc chercher une échappatoire pour pouvoir le continuer dans un lieu plus discret.
Les Brumeux s'immobilisèrent brusquement et se mirent à hurler. Un cri de douleur qui venait du plus profond de leur âme. Tous se désintéressèrent d'Antares et se fondirent dans le brouillard.
Le jeune homme, surpris, scruta les alentours du regard. Il n'y avait aucune raison pour que ces spectres s'enfuient. Il connaissait les Brumeux, il savait qu'ils ne le laisseraient jamais en paix, pas aussi facilement. La mort ne les effrayait pas, ils étaient prêts à sacrifier des milliers des leurs si grâce à cela, ils pouvaient être assurés d'en laisser une centaine en paix.
Un bâtiment, au loin, explosa. Antares se retourna et s'aperçut qu'une partie du lycée de Lever était en flamme. Ce lycée dans lequel se trouvaient les trois Tisseurs élémentaires...
Les gens se pressaient, se dépêchant de quitter ces rues plongées dans une brume sinistre. Ils ne prêtaient aucune attention à ce qui se trouvait autour d'eux, tous mus par la même envie de retrouver leur petit confort quotidien, loin de ce brouillard qui semblait les étouffer et qui, froid comme la mort, les mordait comme s'il avait des milliers de dents invisibles.
Personne ne faisait attention au géant qui se tenait immobile en face du lycée. Pourtant, il n'était pas spécialement discret, entre sa taille démesurée, son crâne chauve, ses traits durs, qui conféraient à son visage la forme d'une épée, sa peau mât et ses yeux clairs, vifs, perçants, sa longue robe noire, le gantelet de fer qu'il portait sur sa main droite, tout en lui semblait fait pour attirer l'attention d'autrui. Pourtant, les gens le contournaient sans même lui accorder un regard. Ce qui lui convenait parfaitement.
Heindoll jeta un dernier coup d'œil au papier que ce bouffon lui avait remis la veille. Puis il releva la tête et fixa la double porte en bois du lycée. D'une manière ou d'une autre, il savait qu'il trouverait les réponses à ses questions derrière elles. Malgré tout, il hésitait encore à pénétrer dans ce bâtiment, qui, soit en dit entre parenthèses, était fort habitué à ce genre de réactions.
Finalement, le géant poussa un soupir et traversa la rue. Une fois devant la double porte, il ne chancela pas et les enfonça pour entrer.
Inutile de préciser que la dame postée à l'accueil se leva immédiatement quand elle vit entrer un tel homme dans le hall du lycée. Elle se demanda un instant si le directeur n'avait pas oublié de l'avertir qu'ils tournaient un film, mais elle se rendit à l'évidence : personne ne le suivait, aucune caméra, il devait sans doute s'agir d'un illuminé, à en juger par ses habits. Ou alors, il avait trop joué à ces jeux vidéos dont raffolent les jeunes d'aujourd'hui, ces horreurs dans lesquelles ils contrôlaient des personnages bizarres dans des univers horribles. Rien ne valait un bon livre, bien sain, pour former les esprits. Ce n'était sans doute pas Balzac ou Zola qui allaient la contredire là-dessus.
Elle se posta devant lui pour l'arrêter, mais pas trop méchamment quand même, il devait bien faire deux têtes de plus qu'elle. D'un ton très calme, très professionnel, elle déclara :
- Monsieur, ceci est un établissement scolaire, vous ne pouvez pas entrer ici comme dans un moulin. Vous devez d'abord me donner votre nom et la raison de votre visite.
Heindoll ouvrit les lèvres pour répondre, mais ce fut inutile. Il fut coupé par une voix puissante qui s'échappa des haut-parleurs dispersés dans tout le lycée :
- Test. 1, 2, 3, 1, 2, 3. Bouh ! Hihihihi !
Tout le monde les avait oubliés. Leurs noms avaient disparu de la mémoire des hommes, effacés par le souffle destructeur du temps, tombés dans l'abîme des choses passées et sans intérêt aujourd'hui. Pourtant, ils sont toujours là, plus prêts que jamais. La nuit, parfois, nous sentons leurs regards moqueurs se poser sur nous, mais pauvres mortels que nous sommes, nous ne pouvons les voir, nous ne pouvons entendre leur rire sardonique résonner. C'est le châtiment que subissent les lecteurs de ce roman qui ont oublié jusqu'à leur existence, nous devrons vivre avec ce sentiment angoissant de savoir que tous deux sont juste peut-être là, à nous épier, à préparer leur vengeance, sans que jamais nous ne soyons capables de les percevoir.
Deux monstres revenus des entrailles de Nyx, deux démons qui préparaient leur revanche sur les Tisseurs qui s'étaient opposés à eux. Et nul ne pourra jamais les tuer. Car l'Empereur, dans ses desseins à jamais incompréhensibles aux hommes, a décidé que ces deux créatures infernales seraient capables de survivre aux conditions les plus extrêmes.
A présent, elles s'arrêtaient dans la petite ville de Lever, ivres de revanche. Elles marchaient au milieu des hommes, qui n'avaient même pas conscience de croiser leur chemin. Mais c'était sans importance, ces passants les laissaient de marbre. Pour l'instant, les deux invincibles chimères ne désiraient qu'une seule et unique chose : la mort des quatre Tisseurs élémentaires. Plus tard peut-être, elles se chargeraient de détruire cette ville.
Elles se dressèrent enfin face aux façades du lycée de Lever. Elles sourirent. Voilà qu'ils touchaient enfin au but. Ils étaient prêts. Oui, ils étaient prêts, eux qui furent jadis les maîtres de Nyx, eux qui plièrent l'île tout entière, ou presque, à leur volonté. Les lèvres du premier d'entre eux s'ouvrirent et murmurèrent dans un élan diabolique :
- Ca y est. Bob et Glub sont dans la place. Attention, misérables humains. Ca va chier.
Cette après-midi encore, comme tant d'autres d'après-midi avant ce jour, Ray s'ennuyait pendant les cours. Il s'ennuyait tellement qu'il lui arrivait même d'oublier à quel cours il assistait. Depuis son retour de Nyx, ses notes étaient en chute libre, mais ni les mises en garde de ses professeurs, ni celles de ses camarades n'étaient capables de le réveiller.
Il avait l'impression d'être incomplet. Comme si une partie de lui n'avait jamais quitté Nyx, comme si un fragment de son âme se trouvait dans le monde des Tisseurs et que tant qu'il ne l'aurait pas retrouvé, il ne pourrait rien faire d'autre que de rêvasser à longueur de journée.
Monsieur Destello, son professeur d'Histoire, déclara brusquement :
- Bonne remarque, mademoiselle. Effectivement, les dieux grecs ont cette particularité qu'ils ne sont pas tout-puissants. Même le grand Zeus est subordonné à la force du Destin, et un dieu, quel qu'il soit, ne pourra jamais trancher ces fils.
Ray soupira. Pourquoi avait-t-il entendu cette phrase en particulier ? Pourquoi précisément cette phrase, parmi toutes celles que ce professeur avait prononcées depuis le début de l'heure ? Cette phrase et pas une autre. Est-ce que cela signifiait qu'elle avait quelque chose de particulier, un sens caché qui ne lui parlerait qu'à lui ? Ou est-ce que le grand Zeus s'amusait à ses dépends, en amenant à ses oreilles une phrase innocente et en le laissant se tracasser à y trouver un sens, un secret qui n'existerait que dans son imagination fertile ?
Une voix supérieure, s'exprimant à travers les haut-parleurs disposés dans tout le lycée, coupa court à ses réflexions :
- Test. 1, 2, 3, 1, 2, 3. Bouh ! Hihihihi !
Tous les élèves se regardèrent, surpris. Monsieur Destello fronça les sourcils. Jamais le directeur ne s'amuserait de cette manière avec son micro, pas un homme aussi austère que lui...
- Bon, on dirait que ce bidule fonctionne, parfait ! Mes très chers bambins, je vous salue ! Votre bien-aimé directeur étant pour le moment très, hum, lié par ses obligations, je me charge de le remplacer pendant une petite heure. Que diriez-vous d'un petit jeu ?
Une clameur amusée commençait à s'élever parmi les élèves. Le professeur frappa sur son bureau pour obtenir le silence, afin de pouvoir écouter ce que cet inconnu avait à dire :
- Oh, mais au fait, je ne me suis pas présenté ! C'est très inconvenant de ma part, vous auriez pu me le faire remarquer, tout de même ! Oh mais suis-je bête, je ne peux pas vous entendre... Très bien, on m'appelle le Coryphée. Si ce nom ne vous dit rien, c'est normal, je ne suis pas très célèbre dans le coin. Bon, voilà le jeu que je vous propose. J'ai piégé ce lycée. Et attention hein, je l'ai piégé avec de belles grosses bombes, dans un peu moins d'une heure, ça fera un très gros "boum", croyez-moi !
L'amusement céda place à l'inquiétude parmi les camarades de Ray. Tous commencèrent à se regarder, inquiets. Le maître de la foudre fronça les sourcils et se redressa légèrement. Finalement, ce cours allait peut-être se révéler moins ennuyeux que prévu...
- Mais bien sûr, reprit le Coryphée, si vous pouviez tous partir aussi simplement, ça ne serait pas amusant, n'est-ce pas ? Alors j'ai piégé l'enceinte du bâtiment de manière à ce quiconque cherchant à en entrer ou à en sortir explose immédiatement. Vous pouvez tous essayer si ça vous chante, vous mourrez tous, mais ça ne serait pas très drôle non plus. Heureusement pour vous, j'ai caché un peu partout vingt amulettes en bronze, avec un masque de théâtre en train de sourire gravé dessus. Les chanceux qui sortiront en portant cette amulette seront protégés de l'explosion. Ne me demandez pas comment j'ai fait, c'est magique. Vous êtes à peu près 500 élèves dans ce lycée, sans compter tout le personnel éducatif, n'est-ce pas ? Bah d'ici une heure, il n'y aura plus que 20 personnes en vie, commencez à faire vos adieux larmoyants, snif ! Oh, mais je suppose que pour être crédible, il me faut commencer par donner une preuve que mes menaces sont sérieuses ?
Personne ne savait comment encore réagir. Tous sentaient confusément qu'il n'allait pas tarder à se passer quelque chose, mais pour l'instant, personne ne s'était encore décidé à faire le premier pas.
Ray se redressa et traversa calmement la salle de classe. Il savait ce qui allait arriver. Il assistait en ce moment au calme qui précédait la tempête. Mais dès que la première goutte de pluie aurait touché le navire, dès que le vent le plus léger aurait commencé à gonfler la voile, ce serait la panique la plus hystérique. Il devait agir avant que cela ne se produise.
Tranquillement assis sur le fauteuil du directeur, qui était ligoté à ses pieds, le Coryphée jouait avec un petit cube transparent. Tout était prêt, à présent. Chaque acteur était à sa place, sur scène, n'attendant que le signal pour jouer son rôle comme s'il s'agissait de sa dernière représentation. Et pour bon nombre d'entre eux, en effet, ce serait le cas. Il ne restait plus, à présent, qu'à donner trois coups de bâton. Le Coryphée sourit, à moins que ce ne soit son masque.
Et il écrasa entre ses doigts le petit cube transparent.
Les spectres de brume qui attaquaient Antares se retirèrent alors dans le brouillard, se détournant de leur combat pour trouver l'origine de ces hurlements insupportables qui résonnaient au plus profond de leur âme.
Au même moment, le foyer des élèves, un petit bâtiment au centre de la cour, explosa en mille morceaux, détruit par une puissante déflagration qui n'était due qu'à une seule et unique bombe, dont l'énergie magique décuplait la puissance.
Tous les élèves et tout le personnel enseignant commencèrent alors à paniquer et à quitter leurs salles, se répandant dans la cour comme une nuée de sauterelles prêtes à tout ravager sur leur passage.
Le Coryphée arrêta alors de rire. Il cessa de sourire. Le spectacle avait enfin commencé, et il était trop absorbé pour se livrer à ses bouffonneries habituelles. Le spectacle, son spectacle, son spectacle préféré. Il allait assister à la métamorphose de l'humanité. A la plongée vers le chaos de toute une frange de la population de cette ville misérable. Déjà, ces êtres affreusement banals commençaient à s'écraser les uns les autres pour être les premiers à trouver les amulettes qu'il avait cachées. Ensuite, ils s'entretueraient tous pour se voler mutuellement et faire partie des rares élus à avoir le privilège de rester vivant.
Le Coryphée poussa un soupir jouissif. Bon sang, qu'il adorait ce genre de spectacle !
Attardons-nous à présent dans la salle des professeurs. Située juste en face du foyer, sa porte vitrée était le lieu idéal pour observer le feu d'artifice qu'avait généré l'explosion du foyer, tout en restant suffisamment éloignée pour ne pas être broyée par son souffle.
A cette heure, il n'y avait que deux professeurs à l'intérieur. La première était une femme qui enseignait le sport, et qui répondait au doux nom de Hira. Ce nom ne nous évoque rien ? Quel lecteur peu attentif vous faîtes, dans ce cas ! Et si je vous parle du diablotin, est-ce que là, vous vous souvenez ? Oui, c'est cela, la jolie rousse devant laquelle Enishi s'était humilié en essayant de se débarrasser d'un diablotin farceur, bien décidé à le tourner en ridicule.
Vous croyiez ce personnage inutile, oublié ? Détrompez-vous. Car dans cette histoire, chaque personnage peut à tout moment ressurgir des limbes de nos souvenirs pour s'accaparer un rôle majeur. Vous avez déjà la fin de l'histoire sous vos yeux, mais vous êtes incapable de la lire... La preuve ? Vous croyez sans doute naïvement que Nightmare, le maître de la Confrérie, sera l'Adversaire à vaincre, celui dont la défaite marquera la fin de ce récit. C'est faux. Ils seront deux à se partager les faveurs de la lame de Ray. Et vous connaissez leur nom, seulement, vous n'êtes pas capable de voir ou d'affronter la vérité. Pas encore, mais cela viendra. Vous aussi, vous plongerez lentement dans les ténèbres, mais vous, vous aurez au moins la chance de pouvoir refermer ce livre sans qu'elles ne vous dévorent totalement. Ray, lui, ne le pourra pas. Alors daignez respecter ses malheureuses tribulations, c'est tout ce qui lui restera, lorsque son épée disparaîtra...
Hira, donc, regardait le foyer brûler en silence. A côté d'elle se trouvait son vieil ami, notre professeur de lettres favori, Storm. Quoi, ne me dîtes pas que vous l'avez oublié, lui aussi ? On l'a revu au début de ce tome ! Si vous ne me souvenez pas de lui, alors je vous invite à faire une petite pause et à vous remémorer le tout premier chapitre, le quatorzième et le trente-septième. Si votre mémoire est suffisamment fonctionnelle pour enregistrer autant d'informations d'un seul coup, alors vous pouvez passer au paragraphe suivant.
Ensemble, ils restaient côte à côte, silencieux. Les hurlements épouvantés des élèves commençaient à se répandre partout dans le bâtiment. Ils savaient qu'ils devaient agir, mais ils ignoraient encore comment. Hira se tourna vers lui et demanda :
- Il y avait bien quelque chose de magique dans cette explosion, tu l'as senti aussi ?
- C'était très faible, j'ai presque un doute... Et puis, si l'explosion était due à la magie, personne ici n'aurait pu la voir, encore moins être touchée par elle.
- Les explosifs doivent être artificiels, mais commandés par un sceau. La magie renforce, l'explosion tue.
- Dans ce cas, il a dû employer la même méthode pour piéger ce bâtiment. Je me charge de retrouver les sceaux, toi, tu nous débarrasses de ce cinglé ?
- Ca marche, mais fais tout de même attention à toi.
- Bah, qu'est-ce que je crains ? Tu ne crois tout de même qu'un simple explosif pourra me blesser, non ?
- Non, tout de même pas ! Mais peut-être le piège est-il plus complexe que nous le pensons. Et puis, à cause de ce brouillard, on ne voit presque rien...
- Toi aussi, sois prudente, on ne sait pas quel est le niveau de ce type.
- Je pense tout de même que je pourrai m'en charger.
Ils hochèrent tous les deux la tête. Puis, tous deux, ils disparurent en même temps de cette salle, s'élançant dans deux directions opposées.
Antares s'immobilisa enfin, posté sur le toit d'une maison vide. Plus une âme n'habitait dans cet endroit depuis si longtemps, un bandit avait dérobé tout ce qu'il renfermait voilà des années de cela. Néanmoins ses parois semblaient toujours solides et inébranlables, sa façade ne laissait en rien supposer le traitement qu'elle avait subi. Aussi cette maison se trouvait encore dans la rue du lycée et, aussi redoutable qu'elle pouvait être pour la ville, personne n'y prêtait attention.
Le Tisseur raffermit sa position et observa les grilles du lycée. Si le brouillard n'avait pas été aussi épais, il aurait sans doute pu être repéré. Mais d'ici, il avait du mal à distinguer les formes floues des élèves qui s'approchaient de l'entrée pour s'enfuir, quelles étaient les chances pour qu'eux, ils parviennent à voir une silhouette immobile sur un toit que personne ne regardait jamais ?
Tout ce qu'il entendait n'était qu'une suite de cris paniqués et désordonnés. Lorsqu'un premier lycéen atteignit finalement les grilles, il se mit à crier :
- C'est pas possible, hein ? Je veux dire, si j'essaie de sortir, rien ne va exploser ?
- Moi, cria un autre, j'ai pas confiance, j'essaie pas !
- Si personne ne fait rien, répliqua un troisième, on va tous rester piéger ici comme des abrutis !
- Dans ce cas vas-y, qu'est-ce que t'attends, avance ?
Finalement, le lycéen inspira un grand coup, prit son courage à deux mains et se rua pour sortir.
A peine son corps eut-il effleuré les grilles que des flammes meurtrières l'enveloppèrent. Tout le monde bondit en arrière. Le pauvre élève téméraire, transformé en brasier humain, trouva la force de se retourner et de lancer un regard implorant à ses amis. Lorsque les flammes se retirèrent, repues après avoir consumé tout ce qui pouvait l'être sur ce corps fragile, il ne restait de ce lycéen qu'un simple cadavre carbonisé. Très peu connaissaient son nom. Nul, pourtant, n'oublia jamais les cris de douleur qu'il avait poussés tandis que le feu dévorait sa chair avec ardeur.
Antares fronça les sourcils. Pénétrer dans l'enceinte de ce lycée n'allait pas être évident. Il sentait confusément qu'une sorte de champ invisible l'entourait et que s'il essayait de traverser, il déclencherait une explosion. Oh, bien sûr, lui ne craignait rien, quelques flammèches comme celles de tout à l'heure n'arriveraient jamais ne serait-ce qu'à le faire transpirer. Toutefois, il ignorait la puissance qu'aurait cette explosion, peut-être le champ était-il prévu pour détruire le lycée tout entier si quelqu'un arrivait à le traverser.
Antares préféra la manœuvre la plus prudente. Hira et Storm étaient déjà à l'intérieur, ils arriveraient sans aucun doute à désamorcer ces bombes et à s'en sortir seuls. Mais en attendant, il pouvait toujours tenter de le faire par ses propres moyens.
Le Tisseur au manteau blanc ferma les yeux et se concentra.
Ray s'élança dans la cour, monta quatre à quatre les marches qui le menaient à l'étage supérieur et pénétra dans le bureau du proviseur. Tous les autres élèves étaient tellement paniqués que personne n'avait encore eu cette idée.
Il se trouva alors face à face avec un inconnu mal habillé, portant un masque de théâtre grotesque. L'adolescent écarquilla les yeux et fit immédiatement apparaître son épée. Le Coryphée, dès son arrivée, bondit en arrière et le fixa, stupéfait.
- Je suppose que c'est toi, commença Ray, le responsable de cette mascarade ?
- Quel éclat, murmura le Coryphée pour lui-même, Hector et Pâris ne sont que des vers luisants ternes et fatigués, face à lui ! Au milieu de ces ténèbres médiocres, il brille plus fort que le soleil lui-même, ce sont les flèches d'Apollon qui s'illuminent à son approche et non l'inverse...
- Hein ? J'ai déjà croisé des gars pas très sains d'esprit qui voulaient conquérir le monde, mais toi, t'as vraiment l'air d'être un cas...
- Qui es-tu donc, âme olympienne ? Es-tu un esprit divin envoyé sur Terre, Zeus réincarné ?
- En quelque sorte, je suis le maître de la foudre !
- Le boulet ? Non, ce n'est pas possible, tout le monde m'a parlé de ce Tisseur comme de l'héritier de la foudre le plus pathétique qu'il n'y ait jamais eu, mais toi ! Toi, tu es promis à un sort sans commune mesure avec celui de tous ces mortels, ton incroyable destinée resplendit et m'éblouit !
- Il n'y a pas que ma destinée qui va t'éblouir, si tu ne cesses pas immédiatement ce jeu stupide.
La foudre commençait à grésiller autour de la lame de Ray. Le Coryphée éclata de rire et sauta à pieds joints sur le bureau du directeur devant lui, s'exclamant :
- Oh oui, vas-y maître de la foudre, montre-moi donc de quoi tu es capable, toi qui es l'être funeste ! Déchaîne sur cette terre la colère implacable du souverain céleste !
Ray leva son arme, dont la lame resplendissait, éclairée par mille éclairs grésillant, qui tourbillonnaient autour d'elle, prêts à s'élancer.
Hira pénétra brusquement dans la pièce, aussi vive qu'une bourrasque de vent. Surprise de trouver son élève ici, elle s'écria :
- Ray ! Tu n'as pas le droit d'entrer dans le bureau du proviseur comme ça !
- Mais le proviseur n'est pas là !
- En fait, ajouta discrètement le Coryphée, il est enfermé dans le placard, mais je crois qu'il a tellement la trouille qu'il s'est évanoui...
- Bah, on s'en fout, de toute manière, vu tout le désordre qui règne dans le lycée, vous n'allez tout de même me reprocher d'être entré ici alors qu'en bas, les gens sont en train de s'entretuer ? Et puis d'abord, vous venez pas d'utiliser la célérité, là, à l'instant ?
- Non, tu as rêvé, je ne suis pas une Tisseuse, je ne connais rien à la magie et je ne suis même pas ta prof de sport, juste une hallucination créée par ton esprit.
- Vous êtes pas très crédible quand vous mentez, vous savez ?
- Je suis d'accord avec lui, vous êtes une pitoyable comédienne, enchérit le Coryphée. D'ailleurs, vous ne brillez pas autant que lui.
- Va-t-en d'ici tout de suite, Ray, ce qui va suivre n'est pas un spectacle pour les enfants.
- J'ai 16 ans, vous savez, et j'ai déjà affronté un loup-garou, un ninja assassin, un monstre hybride entre le singe et le serpent, un membre de la Confrérie plus proche d'un démon que d'un homme, et j'en passe, alors franchement, voire un clown qui se prend pour un acteur antique se faire éclater, c'est pas ça qui va me choquer...
- Espèce d'idiot, se moqua le Coryphée, elle veut dire qu'en tant que jeune femme, belle et cultivée, elle n'est pas insensible à mon charme et que ma vue suscite en elle des réactions qui vont entraîner un autre genre de lutte que celles auxquelles tu es habitué ! Ah, ces puceaux, faut tout leur expliquer... On fait ça ici, sur le bureau de ton supérieur, ma belle ?
Pour toute réponse, Hira disparut. Lorsque sa silhouette se posa à nouveau, à côté du Coryphée, son poing heurta le masque de ce dernier avec une telle force qu'il se brisa en mille morceaux. Le corps du pauvre comédien s'envola dans les airs, passa à travers le mur et s'écrasa dans la pièce d'à côté, enfonçant le sol de plusieurs centimètres. Sa nuque s'était mortellement tordue sous la puissance de l'impact. Quant à sa chemise, elle était à présent tachée de poussière...
- Voilà la réponse de ta belle, se contenta de répondre Hira, qui s'approcha pour vérifier si son adversaire bougeait encore.
Et pour l'achever, si jamais il n'était pas tout à fait mort.
Alors qu'elle approchait, le Coryphée se redressait lentement, remettant sa tête en place. Un horrible craquement fendit l'air quand il eut terminé de redonner à ses os leur place initiale. Ray eut une légère grimace. Hira attrapa son ennemi par le col et le souleva du sol :
- Très bien, maintenant, tu vas m'expliquer qui tu es, ce que tu veux, comment tu as fait pour te relever comme si de rien n'était avec de telles blessures et pourquoi tu as des cernes qui laissent penser que tu n'as pas dormi depuis des mois.
- En fait, commença le Coryphée, je me suis aperçu que c'était la nuit qu'il se passait le plus de choses intéressantes, donc j'ai décidé de ne plus jamais dormir de nuit de peur de louper l'heure zéro. Seulement, je n'arrive pas à dormir tant que le soleil est levé, j'ai donc dû faire quelques concessions. Alors, j'ai simplement arrêté de dormir.
- Dommage, ta réponse ne me convient pas.
Elle l'envoya à travers la pièce. Le pauvre Coryphée passa à travers une armoire qui s'effondra sur lui. La douleur aurait pu être supportable, si l'armoire en question n'avait pas été remplie avec tous les volumes de l'Encyclopedia Universalis parus depuis 1968. La culture n'a pas de prix, en revanche, elle a un poids qui fit sacrément mal au Coryphée. Ce dernier l'accepta malgré tout, car par le plus grand des hasards, l'un des livres qui s'étendait devant lui était ouvert sur un article consacré au théâtre. Le comédien sourit.
Et Hira s'arrêta devant lui, posant le pied sur l'article en question. Le Coryphée gémit et, tandis qu'elle le soulevait à nouveau du sol, déclara :
- Vous auriez pu me dire que vous aviez des pulsions sadiques, je n'ai pas ce genre de plaisirs pervers moi, je n'ai aucune envie de jouer au sadomaso, on pourrait pas plutôt faire ça proprement, à l'ancienne, au coin d'une rue dans la cité ou au pied d'un temple en feu ?
- Désolé, mais tu n'es pas franchement mon genre de gars, je préfère les types qui ont l'air vivant.
- Je peux t'assurer qu'il y a certains domaines dans lesquels...
Ray détourna la tête pour ne pas voir le terrible coup que Hira asséna au Coryphée. Elle avait raison : Ce spectacle n'était décidément pas pour lui... Au moment où il recula d'un pas, le mur dans son dos s'effondra.
Un géant vêtu de la robe des paladins se tenait derrière lui. D'un seul coup de son poing droit, enfermé dans un gantelet en métal, il venait de détruire un mur entier. L'homme en question baissa les yeux vers lui et lui demanda :
- Tu es le maître de la foudre ?
- Heu, oui ?
- Je suis Heindoll, frère de Lardesh.
- Enchanté, moi c'est Ray, frère de Raïji. On se connaît ?
- Nous en reparlerons en enfer.
Le géant leva son poing et l'abaissa avec une rare violence. Si, à cette seconde, Hira n'était pas apparue et n'avait pas saisi le poignet du paladin, arrêtant son coup avec une évidente facilité, le maître de la foudre ne brillerait sans doute plus à l'heure actuelle.
Heindoll n'eut même pas le temps de demander à cette femme qui elle était. D'un puissant coup de pied dans la hanche, elle l'envoya à l'autre bout de la pièce.
Le Coryphée en profita. La jeune femme avait produit plus de Shintaisen que d'habitude pour porter ce coup. Après une telle action, pendant moins d'une fraction de seconde, la magie qu'elle concentrait dans son épiderme diminua donc. Ce fut précisément à cet instant qu'un poignard imbibé d'un poison violet pénétra dans son dos. Elle le retira d'un geste vif et se précipita vers le Coryphée, qu'elle n'avait apparemment pas tout à fait mis hors de combat.
Ray se tourna dans la direction de Heindoll, qui se redressait déjà. Prenant son courage à deux mains et ses jambes à son cou, le maître de la foudre s'enfuit à toute vitesse.
Heindoll le poursuivit sans difficulté.
Les élèves couraient, apeurés, paniqués. Un vent sinistre soufflait parmi eux, glaçant leurs os. Le brouillard qui les étouffait semblait leur voler lentement leur vie. Aucun ne savait où aller, alors ils allaient partout, dans l'espoir vain de s'échapper de la toile d'araignée.
Certains, parfois, croyaient voir des ombres parmi la brume. D'autres entendaient des gémissements longs et continus. Tous se demandaient s'ils n'avaient pas été plongés dans un cauchemar, si tout ceci n'était pas une hallucination.
Un première année avait trouvé l'une des amulettes en bronze. Heureux, il se précipita vers la sortie. Un adolescent plus âgé et plus musclé lui barra le chemin et le frappa jusqu'à récupérer le talisman. Un groupe de trois terminales l'empêcha de faire un pas de plus et lui reprit l'objet sacré. Ils se divisèrent aussitôt et commencèrent à se frapper pour décider de qui aller le conserver. Le plus fort des trois, après avoir terrassé ses deux compagnons, se retourna.
Et le poing d'Enishi s'abattit violemment contre sa joue, le faisant tomber à terre.
- Putain, s'écria le maître du feu, tu te crois dans un zoo ou quoi ?! Tu te prends pour qui à bastonner les autres comme ça, tu me dégoûtes !
- T'es qui toi, pour défendre la veuve et l'orphelin, Zorro peut-être ?
Le terminale se redressa aussitôt et frappa Enishi de toutes ses forces, en plein torse. Torse renforcé par le Shintaisen que concentrait l'adolescent. Le poing de son adversaire s'écrasa dessus comme un œuf sur un rocher. Stupéfait, le terminale leva les yeux dans sa direction, cherchant une réponse à cette résistance surhumaine. Enishi lui adressa un sourire railleur :
- Cherche pas, t'es qu'une merde, c'est tout. 16 longues années de musculation intensive, et voilà le résultat ! Une voiture me percuterait que j'aurais même pas mal, je suis invinc...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase, aux yeux de son interlocuteur, une force invisible venait brusquement de le frapper et de le faire tomber à terre.
Un spectre de brume s'était abattu sur Enishi. Sa large gueule fantomatique s'ouvrit au-dessus de son visage et hurla :
- Cesser, cesser ! Ce son devoir cesser ! Toi arrêter lui, sinon nous dévorer toi, nous dévorer tous ceux qui pouvoir nous voir ! CESSER CE SON !
Les longs crocs de cette étrange créature s'ouvrirent alors et se précipitèrent vers la gorge d'Enishi. Le maître du feu écarquilla les yeux, roula sur le côté pour se dégager, fit apparaître son épée et se chargea d'aider cette créature à disparaître en un brasier immense.
Comme alertés par ce signal, des centaines de spectre de brume émergèrent du brouillard et fondirent sur Enishi, répandant dans les airs leurs gémissements.
- Oh oh, eut le temps d'articuler le jeune homme.
Puis les ombres furent sur lui. Il ferma les yeux. Les secondes s'écoulèrent, lentement. Chacune était comme une marche qui le séparait de l'échafaud et qu'il montait avec peine. Mais la guillotine ne s'abattit pas, ou en tout cas pas comme il l'aurait cru. Doucement, l'adolescent se risqua à ouvrir un œil.
Sanga se tenait devant lui, les bras écartés. Il l'avait protégé. Son ami d'enfance s'était interposé entre l'armée de brume et lui. Enishi lui tapota l'épaule en souriant :
- Merci mon vieux, comment t'as fait pour arrêter leur attaque ? T'as utilisé le golem ?
Sanga tourna lentement la tête. Enishi écarquilla les yeux et bondit en arrière. Sanga, lui, garda ses yeux vides. Littéralement. Sa rétine était entièrement blanche, son iris avait tout bonnement disparu. Sa voix était mécanique, dépourvue de toute émotion, lorsqu'il s'écria :
- Cessé, cessé, cessé. Ici son avoir cessé.
Au centre de la cour, sous les débris de l'ancien foyer, détruit par l'explosion, un liquide vert et gélatineux parvint enfin à s'échapper et à quitter les pénombres. Une main émergea alors de cette flaque épaisse.
Glub la saisit et aida son partenaire à reprendre sa forme habituelle. Ce dernier laissa s'échapper un long soupir, avant de finalement réussi à articuler :
- Que... Que s'est-il donc passé ? De quelle fourbe attaque avons-nous été les victimes ?
- Je sais pas. On venait de sauter sur le toit d'une petite maison, ça a fait un gros boum, et puis, et puis...
Brusquement, une ombre émergea du brouillard et fondit sur eux. Bob et Glub poussèrent un long cri de terreur, avant de finalement reconnaître leur assaillant. Stupéfait, Bob s'écria alors :
- Brubru ? C'est toi ?
Le spectre de brume s'arrêta alors et regarda les deux comparses. Sa mémoire s'éveilla, des images de ces deux slimes s'imposèrent à son esprit, des bribes de souvenirs, enfouis depuis déjà si longtemps dans ce royaume oublié...
- Bob, s'exclama-t-il enfin, Glub ! Vous venir ici pour aider nous ?
- Je vois que ça ne s'arrange pas, votre problème d'élocution ! Que vous arrive-t-il, parle ? Bob et Glub n'oublient jamais leurs amis, parle et nous vous porterons assistance !
- Ouais ! Mais, heu, c'est qui déjà ?
- Voyons Glub, tu ne te souviens pas de Brubru ? Mais enfin, c'est lui, ou peut-être un de ses frères, qui jouaient avec nous, quand on était encore dans les Limbes ?
- Les quoi ?
- Bah, laisse tomber. Alors Brubru, quel est le sombre danger qui s'est abattu sur toi et sur ton peuple ?
- Le son, le son ! Ce son tuer nous ! Nos ombres disparaître, par milliers ! Frères à moi tomber, avaler par brume ! Tant et tant, morts, déjà ! Vous aider nous ! Faire cesser le son !
- Pas de problème, Bob et Glub assurent toujours !
- T'avais pas dit que tu voulais trouver une phrase accrocheuse qui rimait ?
- Trouve-moi quelque chose qui rime avec "Glub", toi !
- Œuf ?
- Mais ça rime pas avec ton prénom, ça !
- Papillon ?
- Laisse tomber. Déchargez-vous ici de votre inquiétude, amis ancestraux, car Bob et Glub sont déjà partis, et pour sauver leurs vieux amis, ils se montreront sans merci !
- Ca rime toujours pas, Bob !
- Toi, tais-toi, et viens m'aider ! Allons-y Glub, trouvons l'origine de ce son maléfique qui fait souffrir nos compagnons !
Accoudé à la rambarde, pensif, le Coryphée contemplait la foule qui s'agitait sous ses pieds. Les élèves se battaient entre eux, les surveillants guettaient la moindre occasion de se livrer sans risque au combat, les professeurs étaient déjà pour l'essentiel tous à terre. Le maître de la terre allait disparaître dans la brume à cause de ses crimes à lui, le maître des flammes serait dévoré par le remord jusqu'à la fin de sa vie, le maître de la foudre ne tarderait pas à mourir pour le meurtre qu'un autre avait commis.
- Superbe, murmura le Coryphée, absolument superbe. Qu'existe-t-il donc de plus beau, que ce qui dans la laideur est le plus haut ?
Il se retourna alors vers Hira, dont les coups brassaient l'air autour d'elle. Combattant des ombres, elle ne parvenait qu'à vaincre ce qui n'était pas et tirait de ses victoires une gloire vaine, bien vite remplacée par le désespoir. Le Coryphée sourit.
Car tel était son but, sa théorie. Aujourd'hui, ils avaient contemplé le Chaos. Et demain, ils emporteraient cette divine vision dans leur tombeau...
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