Ray reposa son assiette, vide à présent, et leva les yeux vers ses nouveaux compagnons. Malgré l'obscurité de la nuit, qui était à nouveau tombée sur l'île et qui y régnait en maître, il parvenait à les distinguer, eux qui mangeaient sans mot dire.
L'ambiance n'était pas aux rires et aux plaisanteries. Chacun restait emmuré dans un silence si pesant que l'adolescent, habitué aux dîners rythmés par ses piques avec Light et Enishi, commençait à s'ennuyer.
Mais Denwen n'avait aucune envie de lui parler, il le considérait toujours comme un frimeur prétentieux. Quant à Assia, elle était à peu près aussi bavarde que Nefertem. Ce n'était pas pour rien qu'ils s'entendaient si bien, ces deux-là.
Finalement, Assia ne tarda pas à poser à son tour son assiette et s'essuya doucement les lèvres avec une serviette, avant de lever ses yeux enchanteurs vers lui :
- Tu n'es pas obligé de garder la Marque jusqu'à la fin des temps, tu sais.
- Je ne peux pas la quitter, pas si tôt. Si je le faisais, je redeviendrais celui que j'étais avant. Cet adolescent si médiocre et si insignifiant que j'étais avant...
- Il s'est écoulé suffisamment de temps, maintenant tu es le seul et unique Ray, c'est inutile de t'inquiéter. Vos deux personnalités ont déjà fusionné.
- Pas encore, c'est trop tôt, beaucoup trop tôt. Tant qu'il restera le moindre fragment de cette barrière dans mon esprit, je pourrai encore régresser.
Assia haussa un sourcil interrogateur, mais Denwen agita son doigt d'un geste circulaire près de son crâne pour lui faire comprendre que c'était inutile d'insister. En bref, il essayait de lui dire que pour lui, leur nouvelle recrue était totalement tarée et qu'ils feraient mieux de l'abandonner sur cette île.
Ray se redressa et épousseta rapidement son pantalon. Assia l'interrogea du regard, mais il se contenta de répondre un vague :
- J'ai envie de marcher un peu.
Et il s'éloigna tranquillement. En réalité, il n'avait pas envie d'aller marcher. Et en réalité, il n'était pas tranquille. Il avait justement besoin de s'éloigner pour apaiser les troubles de son esprit. Pour faire taire cette voix dans sa tête qui réclamait la disparition de cette marque sur son front...
Le conseiller planta la pointe de son épée dans le sol et souffla un instant. Autour de lui, des dizaines et des dizaines de monstres s'effondrèrent, mortellement tranchés par l'attaque qui avait eu lieu quelques secondes auparavant.
Mi-Ho-Ky serra les poings, furieux. Même dix ans après, ce misérable Tisseur venait contester son autorité, son autorité royale et absolue ? Le seigneur de Nyx ne pouvait admettre un tel affront. Il ne pouvait admettre qu'un vieillard le défie par deux fois.
Soudain, un cri de rage s'échappa de sa gorge tandis qu'il relevait la tête en arrière, prenant les étoiles comme témoins de sa fureur. Il en avait assez. Il était temps que cette rébellion ne cesse. Définitivement.
D'autres monstres apparurent à nouveau. Encore et encore, jusqu'à emplir la clairière où ils trouvaient. Ils étaient si nombreux qu'ils avaient à peine la place de se mouvoir.
- On dirait bien qu'il veut passer aux choses sérieuses, murmura le vieux Tisseur pour lui-même.
Un premier scorpion géant s'élança sur lui. Le conseiller sauta, prit appui sur son crâne puis s'élança dans les airs. Lorsque son bond eut atteint son apogée, il baissa lentement les yeux et leva les bras. Bafouant les lois de la gravité, le vieil homme commença à tomber lentement, très lentement...
- Pluie d'étoiles, murmura-t-il.
Ses épées se réveillèrent alors. Elles s'agitèrent si vite qu'on aurait dit que le conseiller possédait mille bras. Et chaque geste entraînait un Maryoku. En quelques secondes, ce fut une véritable pluie de lumière qui s'abattit sur la troupe de monstres et la détruisit en quelques secondes. Lorsque le Tisseur posa ses pieds contre le sol, il ne restait autour de lui que des cadavres fumants.
Et Mi-Ho-Ky, qui fit alors disparaître son bouclier protecteur. La fureur du singe s'était dissipée devant cette démonstration de force. Il n'avait pas peur, pourtant. Il était même étrangement calme.
- Je vois qu'en dix ans, tu n'as rien perdu de ta force.
- On dirait bien que non. Il te reste encore quelques montres en réserve ?
- J'ai déjà un combat très difficile contre des Tisseurs il y a peu de temps, durant lequel j'ai perdu la majeure partie de mes troupes.
- Quel dommage, moi qui avais espéré pouvoir me donner à fond...
- Ton corps m'intéresse.
- Pourquoi c'est un vieux singe qui me dit et jamais une belle jeune femme, hein ?
- Ton corps m'intéresse, répéta le maître de Nyx. Enormément. Tu voudrais bien me le donner, dis ?
Le conseiller écarquilla les yeux. Mi-Ho-Ky retira doucement son masque. Le dégoût que provoqua cette vision agrandit un peu plus les yeux du vieil homme. Un sourire pathétique se dessina sur le visage en pleine décomposition du petit singe.
- C'est pas joli joli, hein ? Je ne peux pas maintenir un corps en vie pendant plus de quelques semaines. Ca fait dix longues années que j'essaye de retarder l'inévitable, mais aujourd'hui, ce corps est sur le point de mourir. Un Tisseur serait un hôte bien plus intéressant, tu ne crois pas ?
Mi-Ho-Ky pencha alors sa tête et ouvrit sa gueule. Un serpent, large comme une main humaine et aux écailles d'un vert très sombre, commença alors lentement à s'en échapper. Devant un spectacle aussi écœurant, le conseiller brandit sa lame. Le reptile sauta dans sa direction tandis que son corps se dématérialisait.
Mais le vieil homme fut plus rapide. Un instant plus tard, il se trouvait déjà derrière le cadavre inanimé du pauvre petit singe. La tête du serpent gisait par terre, tranchée en deux. Il n'avait pas eu le temps de finir sa dématérialisation et ce qui restait de son corps avait été tranché par la lame du conseiller. Sa tête remuait encore lorsque le Tisseur s'approcha d'elle. Gravement, il déclara :
- Oh-Hy, seigneur de Nyx.
Puis la pointe de son épée se figea dans le crâne du serpent. Mi-Ho-Ky s'immobilisa alors, bel et bien défait. Les deux seigneurs de Nyx reposaient à présent dans les ténèbres, pour le restant de l'éternité.
Enishi ouvrit enfin les yeux. Ice, Kin et Sanga étaient assis autour de lui, de manière à ce que tous les quatre, ils soient à une distance égale du feu de camp qui crépitait, unique mélodie qui brisait ce silence mortuaire.
Trois des leurs étaient déjà morts. Aya, Light et Daedra étaient déjà tombés. Et maintenant ? Qu'allaient-ils faire, maintenant que Ray était passé dans le camp adverse ? Devaient-ils les empêcher de fouiller cette île jusqu'à ce qu'ils trouvent l'artéfact, s'il existait réellement ? Mais comment pouvaient-ils s'opposer à la Confrérie, surtout maintenant qu'ils étaient deux fois moins nombreux, alors que leurs combats précédents s'étaient déjà soldés par deux cuisants échecs ?
Ice soupira et reporta son attention sur Enishi :
- Ca va mieux ?
- J'ai un peu mal au ventre, mais ça pourrait être pire...
- Tant mieux, parce que nous avons épuisé les dernières réserves d'onguent de Kin. A partir de maintenant, nous n'aurons plus d'autres choix que de brûler nos blessures pour les faire cicatriser.
- Génial... Y'a encore d'autres mauvaises nouvelles comme ça ?
- Maintenant que nous sommes tous plus ou moins rétablis, nous allons pouvoir affronter la Confrérie.
- Ouais, vengeance !
Enishi se redressa d'un bond, mais il grimaça aussitôt et serra son abdomen douloureux. Ice secoua la tête :
- Désolé Enishi, mais tu ne feras pas partie de cette bataille. Sanga ira affronter Nefertem, Kin combattra Denwen, et moi, je me chargerai de Ray.
- Mais vous allez vous faire éclater !
- Exactement. C'est une bataille perdue d'avance dans laquelle nous allons nous lancer. En d'autres termes, nous allons nous sacrifier pour ralentir la progression de la Confrérie.
- Vous êtes devenus complètement fous ou quoi ?!
- Enishi, nous ne sommes plus que quatre. Non seulement les Tisseurs ne semblent pas décidés à nous aider, mais en plus, les seuls renforts qu'ils nous ont envoyé avaient pour unique but de nous assassiner. Nous ne pouvons pas remporter cette mission. Nyx sera notre tombeau. Mais les Tisseurs doivent savoir, il faut que quelqu'un se charge de leur raconter ce qui s'est passé ici.
- Et pourquoi moi ? Tu le ferais bien mieux !
- Le choix le plus logique serait sans doute de prendre Kin, parce qu'il peut camoufler son aura, mais ses capacités au combat nous serons plus utiles que les tiennes.
- Putain, même quand Ray est absent, il faut que quelqu'un se foute de ma gueule, c'est une maladie que vous avez...
- Désolé Enishi, mais aujourd'hui il nous faut être réaliste. Tes pouvoirs te permettront de cuisinier d'autres insectes et il y a assez d'eau sur cette île pour que tu ne meures pas de soif. Ca prendra peut-être des années, mais il te faudra survivre sur Nyx, seul et isolé de tous. C'est la dernière chose que nous te demanderons.
- L'ambiance pourrie qui règne d'un coup...
- Je suis sincèrement désolé Enishi, mais à partir d'aujourd'hui, tu deviens le gardien de notre mémoire. Elle est loin d'être joyeuse...
Ice se leva doucement. Kin et Sanga l'imitèrent. Tous ensemble, ils firent apparaître leurs épées. Le maître de l'eau lança alors comme adieu à son ami :
- Ravi de t'avoir connu, maître du feu. On a passé de bons moments, tous ensemble.
- Ouais, c'est vrai qu'on s'est bien marré, dommage que ça doive finir comme ça...
- Oui, dommage...
Un sourire mélancolique se dessina sur les lèvres du maître de l'eau. Puis, tous les trois, ils s'éloignèrent.
Assia leva la tête et ferma les yeux. Son esprit s'échappa des limites que lui imposait son corps, il s'enfuit et survola la forêt tout entière, à la recherche d'une étincelle dans les ténèbres.
Il en repéra trois qui s'approchaient d'eux. La jeune femme rouvrit les yeux. Ce n'était pas un pouvoir qu'elle avait utilisé, elle s'était simplement contentée d'inspecter la magie qui l'entourait. Avec une acuité que tous, à part peut-être Phoenix, lui enviaient.
- Ils arrivent, finit-elle par déclarer.
- Déjà ? Merde, le boss n'est pas encore de retour...
- Va chercher Ray, qu'il se prépare à son tour.
- Je suis vraiment obligé de rentrer, moi ?
- Tu ne fais pas partie du plan de Phoenix, désolée. Et profites-en pour amener Menildria, j'aurai besoin d'elle pour la cérémonie.
- Grumph, je suis persuadé que cet enfoiré de Phoenix a fait exprès de m'exclure...
- Serais-tu en train de contester ses ordres ?
- C'est bon hein, il ne va pas frimer parce que...
- Je te rappelle que tu es officiellement redevenu un simple protecteur, donc tu ferais mieux de te montrer plus respectueux envers tes supérieurs, à partir d'aujourd'hui tu es sous son commandement.
- Et merde, je peux vraiment rien faire pour récupérer mon grade ?
- Commence peut-être par obéir aux ordres, ça serait un bon début. J'ai d'ailleurs appris qu'il était possible de mettre un malus à un protecteur, lorsqu'il se détournait de sa tâche. Aller regarder des filles sous la douche pendant les heures de travail, c'est un bel exemple de temps détourné, n'est-ce pas ?
- Je te répète que c'est la faute à Hugin !
- Evidemment. En attendant, retourne au repaire.
- Pff...
Malgré le soupir désespéré du jeune homme, qui n'avait pourtant pour but que d'attirer la pitié et la sympathie d'Assia, sa partenaire ne lui prêta aucune attention. Ses yeux se posèrent sur un point invisible, au loin, et elle s'éloigna en courant. On dirait dit un éclair noir filant à toute vitesse, le souffle dégagé par cette disparition fut si puissant que, pris de court, Denwen tomba en arrière. L'ancien paladin se redressa en grommelant et leva son poing en signe de menace :
- Phoenix, je te jure que tu me le paieras ! Lors de notre prochaine partie à Super Plumberman, je vais t'exploser la gueule !
Mais seules les étoiles furent témoins de son imprécation.
Phoenix baissa les yeux. Le long des murs gris et sales, un sang épais et poisseux dégoulinait en silence. Pas un rayon ne venait éclairer cette pièce sinistre, mais en revanche de nombreux hurlements de douleur se faisaient entendre. Certains pleuraient en silence, d'autres poussaient un ultime hoquet de douleur et s'effondraient. Le visage de Phoenix resta lointain, glacial.
Avant de se fendre d'une grimace stupéfaite lorsque l'écran de la télévision devint noir. Bon sang, en plein milieu d'un film d'horreur... Phoenix serra les poings. Il pouvait supporter qu'on l'empêche d'écouter de la musique, qu'on éteigne sa console sans qu'il ne sauvegarde, mais s'il y avait une chose qu'il ne supportait pas, c'était bien qu'on détruise l'ambiance sordide instaurée par un film d'horreur... Le jeune homme se retourna brusquement en pointant un doigt accusateur vers son amie :
- Meeeeeeeeeeeen' ! Bordel, j'étais en train de...
La suite de sa phrase ne parvint pas à franchir ses lèvres. C'est que parfois, ça peut être un véritable mur infranchissable, des lèvres. Surtout lorsque à côté de celle qu'on se préparait à sermonner, on aperçoit sa supérieure directe.
Le visage de Phoenix se fendit d'un sourire tellement large qu'il débordait presque des extrémités de son visage. Le jeune homme ne savait pas comment faire pour rattraper le coup...
- Oh, Valentina, quelle joie de te revoir !
- Je vois que la petite Men' ne plaisantait pas quand elle disait que tu passais ton temps à ne rien faire.
Un ton très narquois. Phoenix resta figé avec son sourire plus large que jamais, exactement comme si quelqu'un avait appuyé sur la touche "pause" d'un lecteur DVD. Une goutte de sueur dégoulina le long de sa nuque.
- Je pense qu'il serait temps pour toi d'exécuter une petite mission à l'extérieur, histoire de te dégourdir les jambes.
- Mais non, je t'assure que je suis très bien ici !
A cet instant précis, Denwen déboula dans la chambre de Phoenix, ouvrant la porte dans un geste furieux :
- Phoenix, qu'est-ce que... Oh, bonjour, chère Valentina !
- Toi, n'essaie même plus de m'adresser la parole.
- Mais puisque je te répète que c'était Hugin !
- Et bien Den, lança Men' d'un ton faussement enfantin, tu ne salues plus tes supérieurs, maintenant ?
- Bah si, je viens de la saluer !
- Je suis paladin, je te rappelle.
- Et alors, moi... Oh et merde !
La petite Men' lui adressa un sourire ravi. Le jeune homme préféra ne pas répondre et se tourna vers son ami :
- D'ailleurs à ce propos, Phoenix, j'aurai deux mots à te dire.
- Plus tard, répliqua Valentina, j'en termine d'abord avec lui.
- Qu'est-ce qu'il a encore fait ?
- Rien, justement. Il ne fait jamais rien, c'est ça le problème. Quelques plans de temps en temps, et c'est tout. Il n'est pas sorti du repaire depuis plus de sept mois. Je pense que je devrais l'envoyer en mission, à l'extérieur.
Phoenix joignit ses mains et adressa une prière silencieuse à l'intention de Den. On pouvait presque lire dans ses yeux « Pitié, mon ami de toujours, je t'en supplie, tire-moi de là ! » Denwen lui adressa un sourire franc et amical. Puis il répondit à Valentina :
- Je crois en effet que ça lui ferait le plus grand bien !
Le conseiller s'arrêta enfin et contempla le temple antique qui se dressait devant lui. Il ressentit la même admiration qu'Aya et Kin avaient éprouvée la veille, à l'égard ce bâtiment qui avait défié les âges et qui avait gardé, cachée en son sein, la clef d'un pouvoir fabuleux.
Il s'avança sous le regard bienveillant de la lune. Son pied broya quelques brins d'herbe, ce son si léger se répandit autour de lui, troublant un silence qui, sinon, aurait été absolu. Pas un bruissement n'agitait les buissons, le vent retenait son souffle, même les étoiles semblaient briller en silence. Un silence qui en devenait si lourd que le vieil homme avait l'impression qu'il l'étouffait.
Ce fut à ce moment qu'il distingua une silhouette qui évoluait lentement vers lui, pas à pas, dissimulée par les buissons et par les ténèbres complices de Nyx.
Nightmare avançait tranquillement, les yeux fermés, comme s'il estimait qu'il n'avait même pas à regarder cet impudent qui se dressait face à lui. La nature tout entière semblait ployer sous la force incommensurable de son pouvoir, elle étouffait à son approche. Puis le maître de la Confrérie sortit des ombres qui l'enveloppaient, créées par les arbres.
La pâle lumière de la Veuve Argentée parcourut ses longs cheveux, plus sombres encore que les ténèbres de l'île. On aurait dit que sa seule présence, si majestueuse, suffisait à faire taire la brise nocturne. Le seul son qui parvenait aux oreilles du conseiller était celui des battements de son cœur. Pou poum, pou poum, pou poum... Une mélodie effrayante, un crescendo qui glaçait son sang. Jamais encore le vieil homme n'avait posé les yeux sur ce visage aux paupières closes, mais instinctivement, il recula d'un pas. D'un ton qu'il aurait voulu plus assuré, il lança à l'inconnu :
- Que voulez-vous ?
Jusqu'à présent, Nightmare n'avait pas fait attention au Tisseur qui se tenait à ses côtés. Il n'avait pas daigné se tourner dans sa direction et offrait au vieil homme son profil solennel. Mais lorsque ce roturier osa lui adressa la parole, il lui fit face et ouvrit les yeux.
Chacun de ses gestes était maîtrisé et posé, d'un calme et d'un détachement aristocratique qui ne faisait que mettre en valeur sa propre suprématie. Mais pourtant, le conseiller devinait à travers chacun d'entre eux une violence contenue et réprimée, si sauvage qu'elle serait capable de le broyer tout entier si par malheur elle parvenait à s'échapper...
- Ne vois-tu pas ce blason, sur ma manche ? A ton avis, que représente-t-il ?
- Le blason de la Confrérie...
- Trois mains se tendant vers une épée lumineuse. Voici ce que je veux. Excalibur. Deux possibilités s'offrent maintenant à toi. Reculer ou périr dans d'atroces souffrances.
- Vous ne croyez tout de même pas que je vais vous laisser faire ?!
- Qu'il en soit ainsi.
Nightmare posa sa main sur le manche de son épée, qui pendait contre sa jambe. Le conseiller écarquilla les yeux et sépara son arme en criant :
- Reflète, ô ma lame !
Il s'élança alors, avant que son adversaire n'ait le temps de dégainer son sabre. Le vieil homme bondit dans les airs et envoya une myriade de Maryokus sous ses pieds, tout en hurlant :
- Pluie d'étoiles !
Des centaines et des centaines de croissants d'énergie heurtèrent le sol. Une véritable tempête qui se déchaînait et qui illuminait cette nuit si obscure, dans l'espoir de percer les ténèbres et de ramener la lumière sur cette terre maudite.
Nefertem ramena son bras le long de son corps, sans tirer son épée, et ferma les yeux. Lorsqu'un premier Maryoku s'approcha de lui, son corps disparut pour réapparaître un peu plus loin. Puis la cadence de ses disparition augmenta exponentiellement si bien qu'en quelques secondes, il se déplaçait si rapidement que même les yeux du conseiller n'arrivaient plus à le suivre et qu'on aurait dit qu'il affrontait, non pas un, mais cent adversaires. Des illusions, de simples reflets dus à la lenteur de la rétine humaine. Mais pas un croissant d'énergie n'effleura le maître de la Confrérie.
Lorsque les pieds du vieil homme touchèrent à nouveau le sol, Nightmare se tenait devant lui et ouvrait à nouveau les paupières. Pas un grain de poussière ne salissait sa longue robe noire. Les muscles du conseiller tremblèrent. Il frissonnait. Et ce n'était pas dû à la fatigue.
- C'est une attaque très esthétique tu as là, reconnut Nightmare, mais totalement hors de propos sur un champ de bataille.
- Impossible... Cela fait plus de trente ans que personne n'a pu éviter cette attaque...
- J'ai déjà vu cette technique, lorsque l'un de mes subordonnés affrontait un groupe de Tisseurs. Ton nom est Sanshara, Sanshara aux huit bras, n'est-ce pas ?
- Sanshara aux mille bras. Cela fait presque 50 ans que personne ne m'a plus appelé "Sanshara aux huit bras"... Qui êtes-vous donc... ?
- Mon nom est Nightmare.
- Night...
Le conseiller recula d'un pas tandis que ses yeux s'agrandissaient sous l'effet de la surprise. Nightmare... Nightmare le maudit, Nightmare le banni...
La silhouette du maître de la Confrérie s'effaça soudain. Pour le vieil homme, le temps sembla se figer. Plus rien n'existait, ni cette clairière, ni ce temple, ni cette forêt, ni cette nuit. Il n'y avait plus qu'un espace blanc et infini autour de lui.
Lentement, la silhouette de Nightmare le frôla. Le Tisseur tourna doucement la tête. Ses yeux croisèrent ceux de son adversaire. Des yeux sombres, froids, dénués de tout intérêt. Un instant, un éclair violet les traversa. Puis le conseiller sentit la douleur se répercuter dans ton son être.
Il baissa les yeux et regarda son corps. Il était couvert de milliers d'entailles, comme si une épée invisible l'avait déchiqueté en un instant.
Le vieil homme s'effondra tandis que son corps crachait tout le sang contenu dans ses veines. Le pied de Nightmare effleura alors la dernière marche du temple. Il se posa et récupéra les fragments de l'orbe, que Ray avait laissés la veille.
Un miroir, de la taille d'une main humaine, apparut au milieu des débris. Sa surface ne renvoyait pas l'image de l'homme au-dessous d'elle, mais celle d'un ciel noir orné d'étincelles blanches et bleues.
Nightmare tenait enfin entre ses mains le reflet du cosmos.
Men' s'arrêta au sommet de la colline où était assis Ray. Elle ne tarda pas à comprendre pourquoi l'adolescent avait choisi cet endroit pour méditer, le panorama offrait une vision sublime et imposante. La forêt s'arrêtait au pied de la colline, une herbe nue et fraîche accueillait chacun de leurs pas. Le vent s'était levé et faisait danser les longs cheveux de la petite fille. Et puis, plus bas, la mer déchaînée, qui s'écrasait violemment contre la falaise, encore et encore, sous l'éclat doux et argenté de la lune.
- C'est ici, expliqua Ray sans se retourner, que Light a été tué.
- Light, c'était l'héritier des Lumen ?
- C'était, en effet. Je me demande ce qui va arriver à sa famille, à partir d'aujourd'hui.
- Est-ce réellement important ?
- Plus maintenant, tu as raison.
Ray soupira et se redressa pour faire face à la petite fille. A son tour, il portait la longue robe noire des paladins. En vérité, il n'avait pas encore acquis ce rang, mais Phoenix avait décrété que l'on pouvait considérer qu'il ne tarderait pas à en être digne. Que le pouvoir du maître de la foudre, couplé à celui de la Marque de l'Epée, dépasserait rapidement tout ce qu'il pouvait imaginer.
- Ainsi, demanda Ray en posant ses yeux rouges sur l'enfant, tu t'appelles Menildria ?
- C'est exact. Je suis chargée de superviser ton entrée dans la Confrérie.
- Je croyais que porter la Marque suffisait ?
- Non, la marque de l'Epée prouve ton allégeance à Excalibur. Quoi que tu veuilles, elle t'empêchera de te rebeller contre nous. Mais elle n'assure pas ta coopération pour autant.
- Pourquoi, votre volonté n'est-elle pas identique à celle de l'Epée ?
Il y avait une pointe de sarcasme dans le ton de Ray, mais sa voix paraissait si calme, si lointaine, qu'elle était à peine perceptible. Une légère goutte d'ironie dans un océan de détachement. Men' fronça les sourcils.
- N'essaye pas de jouer au plus fin avec nous.
- Loin de moi cette idée, voyons. Alors, que dois-je faire pour vous prouver ma loyauté ?
La petite fille détourna un instant les yeux pour regarder les vagues qui se formaient devant elle. Elles se dressaient et retombaient inlassablement. Exactement comme leur vie à tous. Lorsque la vague atteignait son apogée, elle ne pouvait qu'avancer quelques mètres avant de disparaître, anonyme. Mais personne ne s'en apercevait, déjà, d'autres vagues l'avaient remplacée.
Men' regarda alors Ray dans les yeux et, gravement, annonça :
- Tu dois tuer ton meilleur ami.
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