Le soleil terminait à présent sa course. L'heure de son zénith était terminée et il s'apprêtait à disparaître, détrôné par le règne des ténèbres et de la nuit. Bientôt, il peindrait le ciel d'une ultime lueur orangée avant de le quitter. Mais cette défaite n'était que provisoire et les étoiles savaient que leur empire ne durerait que le temps d'une nuit, éphémère et déjà voué à l'échec avant même de débuter.
Sanga était accroupi par terre, sa main posée contre le sol, les yeux fermés. Kin, posté au sommet d'un arbre, guettait chaque recoin à la recherche d'une personne qui pourrait s'approcher d'eux. Quant à Ice, il restait immobile, assis sur un rocher, mettant au point les derniers détails de son plan.
Lorsque le maître de la terre eut terminé de se concentrer, il se redressa et se tourna vers son ami :
- C'est bon.
Le maître de l'eau hocha la tête et se releva à son tour. Kin baissa les yeux et leur cria :
- Il arrive.
- Tu ne sais toujours pas qui c'est ?
- Impossible à déterminer, mais son aura est très élevée. Ca peut aussi bien être Nefertem que Denwen, voire un nouvel ennemi.
- Tu es sûr de ton plan, Ice ?
- Face à de tels monstres, non, je ne suis sûr de rien. Je ne peux me baser que sur les données que nous possédons et tu sais comme moi qu'elles sont incomplètes. Mais je pense qu'on a une chance.
Kin redescendit de son arbre et demanda à son tour à son équipier :
- Et ensuite ? Même s'il parle, s'il nous dit où se trouve Ray, que comptes-tu faire ? Il porte la Marque, il est forcément de leur côté, tu l'as bien vu, hier.
- Durant notre combat contre Denwen, j'ai remarqué un détail intéressant. Lorsque Dorol a planté son épée dans le ventre du paladin, la Marque a disparu. Au début, j'ai pensé que c'était parce qu'il était mort, mais non, il s'est relevé tout de suite après. La Marque aurait pu le guérir, mais il ne l'a pas invoquée à nouveau, malgré une blessure mortelle, et s'est jeté bille en tête sur son adversaire.
- Tu penses que...
- Que la Marque est limitée, oui. Peut-être était-ce parce qu'il était trop fatigué pour la maintenir, ou parce qu'elle s'efface d'elle-même lorsque son porteur est mourant, mais elle finit par disparaître. Alors si j'arrive à affaiblir suffisamment Ray, peut-être qu'elle partira.
- Ca peut marcher...
Kin sursauta et se retourna soudain. Ses yeux se posèrent et fixèrent un point invisible, derrière un buisson. Il serra les poings et lança à ses équipiers :
- Il arrive.
- Tout le monde à son poste !
Les trois Tisseurs se dispersèrent et se cachèrent derrière un arbre, quelques secondes avant qu'un éclair sombre s'immobilise au centre de la forêt.
Assia regarda autour d'elle. Ses yeux ne parvenaient pas à distinguer ses adversaires, cachés derrière des buissons ou camouflés par des branches d'arbre, mais elle sentait leurs auras. D'un geste prompt, elle dégaina son épée, accrochée dans un fourreau sur sa jambe gauche, et trancha au vol trois pics de roche qui avaient manqué d'atteindre son visage. Elle se retourna immédiatement et sa lame bloqua celle d'Ice, qui descendait sur elle en piqué. L'adolescent écarquilla les yeux, surpris par une telle réactivité, et cracha un peu de sang tandis que le genou de son adversaire se plantait dans son ventre. Il s'effondrait en arrière lorsque qu'elle leva sa lame.
L'épée de Sanga arriva juste à temps pour parer celle de la jeune femme. Assia soupira et frappa l'arme de son adversaire. Quinze fois. En moins de cinq secondes. Le maître de la terre ploya sous une telle puissance et s'effondra à son tour, mais déjà, Ice s'était redressé et essayait lui aussi d'atteindre la jeune femme, qui se déroba habilement en penchant la tête sur le côté et en le repoussant d'un croc-en-jambe. Et malgré son équilibre précaire, lorsque Sanga se releva, elle parvint à bondir en arrière, à s'appuyer sur le tronc d'un arbre et à faire reculer les deux adolescents en envoyant deux croissants d'énergie dans leur direction.
- Ce n'est ni Nefertem, ni Denwen, remarqua Ice avec sa perspicacité habituelle. Quel est ton nom ?
- Vous n'avez pas besoin de le connaître. Depuis quand un chasseur se présente-t-il au gibier qu'il se prépare à abattre ?
Et elle bondit à nouveau dans leur direction. De sa lame, elle bloqua celle de Sanga, tandis que son pied heurta le menton d'Ice et le fit une fois de plus tomber en arrière. Le maître de la terre recula et posa sa main sur le sol. Une stalagmite émergea alors brusquement. Assia dut sauter sur le côté pour l'éviter et Ice en profita pour abattre son épée sur elle. Ou en tout cas, il essaya, car le pied de la jeune femme effleura le sol un instant avant qu'il ne frappe et elle réussit à tournoyer sur elle-même afin d'esquiver le coup.
Ce fut à cet instant précis qu'un faisceau de flammes arriva sur elle. N'importe qui se serait retrouvé désemparé après un tel enchaînement et se ferait fait dévorer par le feu. Mais pas Assia. Avec une agilité et une promptitude à toute épreuve, elle parvint à bondir sur le côté. L'un d'entre eux reste caché, songea-t-elle, et je n'arrive pas à sentir son aura, il me faudrait pouvoir me concentrer ne serait-ce qu'un court instant...
Son pied effleura à nouveau la surface du sol. Qui s'écrasa sous son maigre poids. Ice s'était attendu à lire de la peur dans ses yeux, ou en tout cas de la surprise, mais il n'en fut rien. Au contraire, elle lui adressa simplement un léger sourire ironique. Etait-ce parce qu'elle avait deviné qu'il avait planifié chacune des attaques jusqu'à atteindre ce moment précis, cet instant où elle foulerait la terre que Sanga avait trafiquée quelques minutes auparavant pour qu'elle s'écroule sous son poids et parce qu'elle savait que malgré tout, cet astucieux projet resterait voué à l'échec ? Ou était-ce simplement parce qu'il avait cherché son regard ? Le maître de l'eau n'en avait aucune idée, mais ce fut lui que la peur et la surprise envahirent lorsque la jeune femme parvint à bondir dans les cieux tandis que la terre s'écroulait sur une dizaine de mètres.
Assia retomba accroupie, avec une agilité rarement atteinte. Elle se retourna alors et envoya un Maryoku là se cachait Kin. Le jeune homme dut sauter du haut de l'arbre où il s'était réfugié pour ne pas être transpercé par le croissant d'énergie.
- Ok, cria Ice, elle est bien plus rapide que prévu, changement de tactique !
- Tactique ? Parce que vous estimez qu'il s'agissait d'une tactique, cet enchaînement inepte d'actions visant à m'induire dans un piège à l'intérieur duquel même le plus stupide des lapins ne serait pas tombé ?
Pour toute réponse, Kin ramena son bras en arrière avant de le tendre violemment, envoyant un faisceau de flammes devant lui.
- Le souffle du Phoenix, lança-t-il.
Assia soupira et leva son épée lorsque les flammes l'atteignirent, détruisant le sortilège du jeune homme à l'aide d'un Maryoku. Puis elle tourna immédiatement sur elle-même et para une nouvelle attaque de Sanga, avant de le faire reculer grâce à un coup de poing dans le visage.
Elle chercha Ice du regard. L'adolescent était immobile, à quelques mètres d'elle, la pointe de son épée figée dans le sol. A l'intérieur d'un mince filet d'eau. La jeune femme baissa les yeux. Ses pieds étaient posés dans une flaque de boue.
En un éclair, elle comprit et s'élança dans les airs. Avant que la glace, qui recouvrait le cours d'eau tel un serpent s'élançant sur sa proie, n'atteigne son corps, elle se trouvait déjà dans les airs. Ses pieds effleurèrent un gros rocher pour reprendre un appui salutaire.
Mais le rocher s'ouvrit brusquement en deux et, les yeux agrandis par la surprise, Assia ne put que regarder, impuissante, l'immense masse de pierre l'engloutir et se refermer autour d'elle. Seule sa tête émergeait du rocher, le reste de son corps y était totalement emprisonné. Kin fit immédiatement apparaître son épée et la posa contre son cou, tandis que le maître de l'eau s'approchait à son tour.
- Notre enchaînement inepte n'était sans doute pas totalement dénué de sens, déclara-t-il à la jeune femme.
- Vous aviez déjà prévu de m'enfermer dans ce rocher avant mon arrivée ?
- Le premier piège n'était qu'un leurre. Seul peut-être Denwen, parce qu'il ne semble pas maîtriser la célérité, aurait pu tomber à l'intérieur. Dès que je t'ai vue arriver, j'ai su que tu serais assez rapide pour l'éviter. Mais j'espérais que grâce à ça, tu commencerais à te sentir en confiance et à nous sous-estimer. J'ai eu raison.
- Tu ne pouvais tout de même pas prévoir que je bondirais dans cette direction ?
- Pourquoi crois-tu que je me sois placé dans cet angle précis ? Je savais qu'en attaquant de là où j'étais, tu avais le plus de chance de sauter contre ce rocher.
- Phoenix semble avoir un sérieux concurrent. Tu es intelligent, Tisseur.
- Merci. Maintenant, j'aurais quelques questions à te poser.
- Qu'est-ce qui te fait croire que je vais y répondre ?
- Sinon, je pense que Kin se fera un plaisir d'éliminer un membre de la Confrérie.
- Un paladin, d'après ses habits, ajouta l'intéressé.
- Crois-tu que la mort me fasse peur ?
- Où se trouve Ray ?
La jeune femme resta silencieuse. Ses yeux se posèrent sur ceux de Kin, qui brillaient d'une haine à peine réprimée, puis sur ceux d'Ice, qui attendaient impassiblement une réponse. Il était le maître du jeu, cela se sentait. En ce moment, il était le Chasseur et elle était redevenue une Proie à la merci de ses bourreaux. Assia soupira et répondit :
- Il t'attend près de la falaise. Là où vous avez découvert le corps de Light.
- C'est assez cynique, si nous n'avions pas changé l'emplacement de notre camp, hier, nous aurions été si près de lui... Kin, Sanga, je compte sur vous pour lui arracher toutes les informations possibles.
Et Ice s'éloigna en courant. Ses deux amis avaient une mission à accomplir, la sienne était différente. Chacun de ses pas le dirigeait vers un combat qu'il ne pouvait gagner. Et l'adolescent en avait parfaitement conscience. Il se jetait de lui-même dans la gueule de loup, pire encore, il demandait aux autres membres de sa meute où se trouvait celui qui s'apprêtait à le dévorer.
Bientôt, il disparut dans les profondeurs de cette forêt maudite. Sanga reporta son attention sur Assia.
- Très bien, seconde question alors. Pourquoi êtes-vous sur cette île ?
- Ne te méprends pas. Si j'ai répondu à la question de ton ami, c'est simplement parce que Ray désirait le revoir une dernière fois. Avant de le tuer. Je n'ai pas l'intention de trahir la Confrérie.
- On peut essayer de faire en sorte que tu changes d'avis.
- J'ai peur que vous surestimiez grandement vos forces... Vous n'êtes que des enfants ridicules qui se prennent pour de grands braconniers.
Et brusquement, animée par une puissance titanesque, l'épée d'Assia fendit la roche et envoya un Maryoku devant elle. Par pur réflexe, Kin se jeta sur le côté pour éviter d'être tranché par le croissant d'énergie, mais il réalisa immédiatement son erreur. Assia s'extirpa de sa prison de pierre d'un bond et retomba sur une branche, en haut d'un arbre.
Elle retira alors son uniforme, qu'elle laissa tomber par terre. Elle portait un haut noir, qui laissait ses bras et son cou nus, ainsi qu'une jupe qui s'arrêtait à mi-cuisse, fendue sur les côtés. Chacun de ses habits était destiné à ne limiter en rien ses mouvements.
Mais différemment à Denwen ou à Enishi, s'ils avaient été présents, ce ne furent pas la tenue assez légère de la jeune femme qui attira les regards des deux Tisseurs, ni même cette flamme meurtrière qui brillait dans ses yeux. Ce fut le fourreau accroché à sa jambe droite. Deux fourreaux. Et deux épées. En un éclair, Assia s'empara de sa seconde arme et pointa ses deux lames dans la direction des deux Tisseurs.
- Très bien, maintenant, la chasse peut commencer.
Praek extirpa un livre des étagères poussières qui s'étendaient à perte de vue. Un grimoire semblable à tous les autres, avec sa couverture en cuir vide de toute inscrïption et ses pages jaunies par le temps. Il le feuilleta rapidement, mais ne trouva rien à l'intérieur qui puisse se révéler intéressant. Une fois de plus, il soupira en constatant combien ses investigations étaient infructueuses.
Ena posa sa main sur son épaule, inquiète, et murmura :
- Il est temps de partir, si jamais quelqu'un nous surprenait ici...
- Bah, tu fais partie d'une équipe d'élite, toi tu ne crains pas grand-chose, de toute manière ?
- Cette bibliothèque est réservée aux conseillers et à eux seuls. Personne d'autre, pas même moi, n'est autorisé à y pénétrer.
- Sandara trouvera bien une solution pour te gracier, tu leur es trop précieuse.
- Au contraire, je pense qu'il sera d'autant plus sévère que j'ai favorisé tes égarements, toi qui te dois d'être plus irréprochable que quiconque.
- Ne t'en fais pas, si jamais on est découvert, j'assumerai l'entière responsabilité de nos actes.
- Tu crois que je vais te laisser faire, peut-être ?
- Non, mais au moins je ferai tout ce que je pourrai pour être le seul à être viré. Une fois de plus ou de moins, hein ?
- Laisse tomber ces livres et repartons. Tes protégés s'en tireront tous, deux équipes talentueuses ont été envoyées sur Nyx pour les seconder, je te rappelle.
- C'est justement ça qui me tracasse. Sliven est un type efficace. Violent, mais efficace. Il aurait déjà dû nous contacter, depuis le temps. Quelque chose cloche...
- J'admets que c'est étrange, mais tu ne trouveras aucune réponse à cette question dans des livres vieux de plusieurs décennies.
- Peut-être que si, justement... Tu vois, tous ces documents ?
- J'aurais du mal à les louper, il n'y a que ça.
- Ce sont tous les rapports de mission de toutes les équipes de Tisseurs envoyés en mission, depuis à peu près un siècle.
- Je suis au courant, oui.
- Pendant presque un siècle entier, Nyx a été le théâtre de nombreuses investigations. Apparemment, elle a été occupée par une ancienne civilisation, aujourd'hui disparu. On a retrouvé des documents montrant une utilisation de la magie totalement différente de tout ce que nous connaissions alors. Mais depuis dix ans, plus rien. Pourtant, rien de spécial n'a été consigné et la dernière mission qui a été effectuée sur cette île n'a rien relevé d'étrange.
- Tu veux dire qu'alors que cette île renferme peut-être encore des secrets millénaires en son sein, aucun Tisseur n'est venu l'explorer depuis 10 ans ?
- Jusqu'à ce qu'un beau jour, la Confrérie décide subitement de la déplacer. Et qui est-ce qu'on envoie pour la remettre à sa place ?
- Une équipe de débutants, des Tisseurs élémentaires certes, mais qui sont loin d'être prêts pour rivaliser contre la Confrérie.
- Au début, j'ai cru Sandara lorsqu'il m'a expliqué que cette mission avait pour but de former mes élèves. Mais je pense que même lui, il ne croyait pas vraiment à cette explication, sinon il n'aurait pas envoyé l'équipe de Daedra les seconder.
- Alors, quoi ?
- Je pense que quelqu'un a une idée derrière la tête, Ena. Je n'ai aucune certitude, mais je pense que quelqu'un de haut placé chez les Tisseurs veut faire en sorte que Ray réalise son potentiel.
- Tu veux dire... ?
- Je veux dire qu'un conseiller essaye de faire en sorte que Ray soit dévoré par la marque de l'Epée.
Ena dévisagea Praek. Elle aurait aimé traverser ces yeux noisette et plonger directement à l'intérieur de lui pour voir quel chemin intérieur son ami avait emprunté pour en arriver à cette conclusion. Alors elle aurait aimé s'insinuer dans son esprit pour le rassurer, pour le persuader qu'il avait tord et que jamais un conseiller n'agirait ainsi.
Mais elle en était incapable. Pas simplement parce qu'elle ne pouvait s'immerger dans l'esprit de Praek, mais aussi parce qu'elle savait elle-même que l'hypothèse de son ami était tout à fait possible. Au bout de long moment de silence, elle demanda :
- Pourquoi quelqu'un chercherait-il à agir ainsi ? Tu penses que la Confrérie pourrait avoir un agent infiltré ?
- Non, ça ne leur ressemblerait pas. Je pense que quelqu'un veut que Ray soit contrôlé par la Marque, mais que cette personne ne fait pas partie de la Confrérie.
- C'est insensé, pourquoi un Tisseur agirait de cette manière ?
Praek se retourna et dévisagea cette immense rangée de livres, tout autour de lui. L'histoire tout entière des Tisseurs était contenue à l'intérieur de ces pages. Ainsi que la réponse à leurs interrogations...
- Pour le savoir, il nous faut apprendre ce qui est arrivé sur Nyx dix ans plus tôt.
Toujours assis au sommet de la falaise, Ray laissait le vent marin courir sur son visage. Ses jambes se balançaient dans le vide, mais l'adolescent n'y prenait pas garde. Son attention était accaparée par la voûte céleste au-dessus de sa tête, par cette étendue azurée et infinie qui n'allait plus tarder à se métamorphoser.
Bientôt viendrait la nuit, songeait Ray. Et avec elle régneraient à nouveau les ténèbres, les pulsions meurtrières de chaque créature évoluant dans cette forêt s'éveilleraient une nouvelle fois. Combien de temps, encore ? Combien de temps avant d'être finalement débarrassé de cette malédiction qui se répétait inlassablement, à chaque coucher du soleil ?
Plus que quelques heures, lui murmura une goutte d'écume soufflée par le vent. Calmement, le maître de la foudre s'essuya la joue et posa ses yeux sur la falaise, sous ses pieds. Oui, quelques heures. Le temps de tuer son ami et il serait enfin libéré.
Il repensa à tout ce qu'il avait déjà vécu sur cette île. A tous les malheurs que la nuit avait entraînés. Tant de combats, tant de morts, pour quoi au final ?
Pour cette épée que tous désiraient. Pour le pouvoir infini que leur apporterait Excalibur. La clef, songea Ray, la clef. Cette clef qui se trouvait quelque part sur Nyx, cachée dans les profondeurs de cette sombre forêt. Il revoyait chaque élément de cette scène. Les trois Tisseurs, qui s'avançaient. Leurs pieds qui se posaient sur l'eau sans s'enfoncer.
Leurs... Pieds ? Ray fronça les sourcils. Ses souvenirs se firent plus précis et son attention se concentra sur le troisième homme, le plus jeune, celui qui devait à peine avoir une vingtaine d'années.
Il portait une paire de baskets à ses pieds, le maître de la foudre en était sûr, maintenant. Un phénomène qui aurait pu sembler tout à fait banal. S'il n'y avait pas cette phrase d'Enishi. « Etrangement, mes connaissances s'arrêtent à la fin du XIXème siècle. » Portait-on des baskets, un siècle plus tôt ? Certainement pas. Enishi s'était trompé. Soit la scène qu'il avait vue était fausse, ce qui pourrait expliquer pourquoi la bulle qu'il avait ouverte était vide, soit... Soit Excalibur lui avait menti. Mais pourquoi ?
Une douce sensation coupa ici ses réflexions. L'excitation qui précédait la bataille. Ce sentiment jouissif que l'on nomme "liberté". Pour la première fois depuis des mois, Ray se préparait à en faire à nouveau l'expérience.
Ice se rapprochait.
Sanga se redressa hâtivement et leva son épée juste à temps pour parer celle d'Assia. Mais il ploya sous la puissance du choc et s'effondra à nouveau. Avant que la jeune femme ne l'achève, le maître de la terre roula sur le côté, évitant une première lame qui se figea dans le sol, puis repoussa la seconde d'un coup d'épée.
Sa main était encore posée par terre. Un faible séisme secoua cette partie de la forêt, suffisamment puissant, néanmoins, pour déséquilibrer le paladin.
Tandis qu'Assia tombait, Sanga s'élançait. Sa lame se leva et s'abattit vers la jeune femme. Qui, malgré sa chute, l'évita avec l'agilité d'un félin et parvint même à contre-attaquer. Une longue entaille zébrait à présent le torse de Sanga, qui recula d'un bond pendant que l'adepte de la Confrérie se redressait.
Assia lui sourit légèrement. Le sourire désolé du chasseur qui se préparait à exécuter sa proie acculée. Et avec une rapidité surhumaine, elle se précipita vers lui.
Sanga parvint à parer un premier coup, puis un second. Il n'eut que le temps de repousser le troisième, qui effleura sa joue. Le quatrième entailla profondément son bras droit, ce bras qui soutenait son arme. Victoire, lut-il dans les yeux de son adversaire. Il en profita pour lui donner un coup de genou dans le ventre, puis pour jeter son épée dans sa main gauche et l'abattre sur le paladin.
Mais Sanga n'était pas ambidextre et son attaque se révéla trop maladroite. Assia n'eut aucune difficulté à la parer de son épée droite avant de riposter de son épée gauche, qui se figea sous la poitrine de Sanga. Le jeune homme serra les dents et bondit en arrière. Kin lui cria :
- Sanga, ne fais pas comme Enishi, accepte mon aide !
- Certainement pas.
Et tandis que son partenaire secouait la tête, dépité, Sanga repartit à l'assaut. Encore une fois, Assia bloqua son attaque avec une évidente facilité et y répondit par un coup droit qui imprima une nouvelle blessure sur le buste de l'adolescent. Tandis que le jeune homme s'effondrait, l'autre lame du paladin s'abattit pour l'achever. Le maître de la terre parvint à la repousser au dernier moment et roula sur le côté, se redressant hâtivement pour fuir une nouvelle tempête de coups.
Courir, toujours courir. Ignorer le sifflement de ces deux lames qui brassaient l'air, ignorer son cœur qui tambourinait dans sa poitrine. Courir, toujours courir, droit devant soi. Eviter les coups de son adversaire, éviter de penser à la peur qui se répandait dans ses muscles. Oui, pour la première fois depuis longtemps, Sanga avait peur. Et c'était précisément la raison pour laquelle il refusait d'accepter l'aide de Kin. Parce qu'il voulait à nouveau éprouver ce sentiment. Se souvenir...
Ce jour fatidique, dix ans plus tôt. Il était dans la tente de ses parents. Son père était le chef d'une petite tribu, liée aux tisseurs de néant par un serment séculaire. Sanga s'était incliné devant son père et avait déclaré :
- Cette fois-ci, j'y arriverai.
- Je l'espère mon fils, je l'espère...
Le père de Sanga avait déjà presque quarante ans. Assis plus loin, sur un siège en bois, il passa une main sur son visage buriné par le soleil et le temps. Cette journée était particulièrement importante à ses yeux. C'était le jour où son fils allait enfin pouvoir devenir un homme. S'il réussissait à passer cette épreuve. Cette épreuve à laquelle il avait échoué, un an plus tôt. Pour le chef du village, cela avait été une véritable humiliation. Sur les vingt autres enfants qui l'avait passée, un seul autre avait échoué, le fils de Lanarian. Un gosse pourtant très doué, du nom d'Enishi. Bien plus doué que son propre fils, le père de Sanga en avait conscience.
Le tout jeune maître de la terre était resté agenouillé quelques secondes encore, puis il se releva pour saluer son père et sortir de la tente. Aujourd'hui, il réussirait cette épreuve, et bien mieux que son rival, il se le promit.
En effet, ce jour-là, il se montra plus efficace qu'Enishi, qui, de toute manière, n'était pas très intéressé par cette épreuve. Mais cela, son père ne l'apprit jamais. Lorsque Sanga rentra au village, il ne découvrit qu'un spectacle de feu et de sang. Les siens avaient tous péris, dévorés par les flammes qui se propageaient dans toute la forêt ou mortellement blessés par des coups d'épée.
Et puis il y avait ces hommes vêtus de rouge, qui se dressaient au milieu de cet enfer. Ils ne prêtaient pas attention aux cadavres, n'écoutaient même pas les suppliques des condamnés. Ils se contentaient d'avancer lentement, de quitter ce village l'âme en paix malgré tout ce sang qui coulait sur leurs mains.
Enishi avait perdu l'esprit et, enragé, il s'était jeté sur le premier d'entre eux. D'un mouvement fulgurant, l'homme au manteau rouge l'avait frappé dans le ventre et l'avait laissé assommé, allongé contre le sol. Sanga s'était précipité dans la direction de son ami.
Les hommes aux manteaux rouges avaient continué d'avancer en silence. Sous son bras, l'un d'entre eux portait une sorte de miroir qui renvoyait le reflet d'un ciel noir, illuminé par des étincelles blanches et bleues...
La peur, non, la terreur, et même plus encore. Jamais Sanga ne pourrait oublier ce sentiment qui avait envahi sa gorge, qui avait paralysé son esprit à ce moment. Une sorte de pieuvre aux tentacules à la fois ardents et glacials, qui s'enfonçaient de plus en plus profondément dans sa tête. Lorsque le premier des hommes en rouge était passé à côté de lui, l'univers avait cessé d'exister pour Sanga. Ni les cris des hommes qui brûlaient lentement, ni la chaleur de ces flammes infernales ne parvenaient à capter son attention. Il n'y avait que les battements de son cœur et cet homme vêtu de rouge.
Il l'avait dépassé sans même lui accorder un regard. Et il avait disparu au loin, emportant avec lui ce miroir, cet artéfact que ses ancêtres conservaient depuis des temps immémoriaux.
L'épée d'Assia se figea dans l'épaule du maître de la terre, tranchant simultanément sa chair et ses souvenirs. La jeune femme lui adressa un léger sourire :
- C'est terminé à présent.
Sanga leva les yeux vers elle. Ces yeux impassibles et un peu rêveurs... Assia eut l'impression que c'était le regard de Nefertem qui se posait sur elle. Oui, c'était bien la même expression. A chaque fois qu'ils s'amusaient, tous les deux, qu'ils s'affrontaient et que la jeune femme pensait être sur le point de gagner, c'était la même expression qu'elle lisait dans les yeux bleus de son ami. Ce même calme, teinté d'un peu de tristesse. Elle connaissait ce regard par cœur, le regard de celui qui regrette que son adversaire n'ait pas compris qui était véritablement le Chasseur et qui était véritablement la Proie...
- Tu as raison, c'est terminé. Merci pour tout. Grâce à toi, j'ai pu me souvenir.
Assia eut presque l'impression de voir les étincelles de Nefertem grignoter sa lame et l'engloutir à son tour. Lorsque deux stalagmites sortirent de la terre et se figèrent à l'intérieur de son corps, elle baissa la tête. Sanga en profita pour repousser l'arme d'Assia d'un coup d'épée. Sans lever les yeux, fixant l'herbe devenue vermeille à ses pieds, la jeune femme demanda au Tisseur :
- Tu avais déjà tout planifié ?
- Non, je ne suis pas Ice. J'ai simplement essayé d'analyser tes mouvements. J'ai remarqué que tu n'attaquais qu'au corps à corps, alors je me suis demandé ce qui se passerait si tu me touchais. Lorsque je me suis arrêté, j'ai concentré ma magie dans la terre, puis j'ai parié et j'ai gagné, tu t'es immobilisée. Après m'avoir attaqué.
- Bien joué, je dois le reconnaître...
- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas utiliser tes pouvoirs ?
Le regard d'Assia se voila. Nefertem aussi lui avait posé cette question, lors de leur première confrontation. Elle s'en souvenait parfaitement, la sueur avait collé ses cheveux contre ses tempes, son souffle épuisé était plus haché que jamais. Nefertem lui avait tendu la main pour l'aider à se relever et lui avait posé cette même question.
- Je n'ai pas de pouvoir, répondit Assia.
- Tes épées montrent bien que tu as les capacités d'une Tisseuse, tu as forcément un pouvoir ?
- J'en avais oui, à une époque...
Perdue dans ses souvenirs, la jeune femme demeura silencieuse. Sanga soupira et reprit son épée à deux mains. L'heure du second round avait sonné...
- Je sais que la marque de l'Epée sonne son possesseur, alors vas-y, régénère tes blessures et reprenons.
- Mes blessures ?
Un sourire en forme de croissant de lune se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Elle leva alors la tête et avança d'un pas. Les stalagmites, dans son dos, se brisèrent aussitôt. Sa chair était tellement solide que les pics de roche n'avaient pu la pénétrer que d'un seul centimètre, avant de se désagréger. Sanga écarquilla les yeux et recula brusquement. Assia lui adressa un regard amusé.
- Impressionnant, murmura Sanga.
- Je n'ai pas de pouvoirs, alors j'ai passé ces dernières années à m'entraîner pour être imbattable, que ce soit au niveau de la force, de la rapidité ou de la résistance.
- Plus encore que Nefertem ?
- Non, tout de même pas, la résistance de Nefertem est légendaire, même chez nous. Mais disons que je m'en rapproche. Est-ce que tu as encore une botte en réserve ?
- J'ai bien quelques coups, mais rien d'aussi impressionnant...
- Dans ce cas, je pense que tu mérites de la voir avant de mourir.
- Quoi donc ?
Assia sourit. Plus haut, le crépuscule avait sorti ses pinceaux et s'amuser à repeindre le ciel sombre par de petites touches oranges et dorées. Une marque rouge commença alors à briller sur le front de la jeune femme.
Aucun commentaire
Créer un site internet gratuit avec E-monsite.com
- Signaler un contenu illicite
- Voir d'autres sites dans la catégorie Littérature
Videos Droles
- Clips musique
- Cours création de site web