CHAPITRE 38 : Armonia 2/2

 

Tableau chapitre 38

  Ray resta immobile, comme hypnotisé par le symbole sur la main de l'homme au-dessus de lui. Tout autour, les gens criaient, couraient, s'affolaient, mais lui, il ne bougeait pas d'un pouce. Le monde entier semblait avoir cessé d'exister, il ne restait plus que cet œil gravé dans la chair. L'œil du cyclope. Celui qui lui vaudrait l'éternel courroux de Poséidon.
  L'homme en blanc finit par s'apercevoir que le comportement du maître de la foudre était étrange, aussi baissa-t-il les yeux et, de sa voix si profonde, demanda :

- L'Harmonie réagit étrangement en ta présence, mon jeune frère. Elle fluctue et essaye de s'évader, comme si ton corps l'absorbait contre son grès. Qui es-tu ?
- Mon nom est Ray. Je suis le maître de la foudre.
- Un Tisseur.

  A cet instant, le temps se figea. Les gens arrêtèrent de s'affoler, trop pétrifiés par la peur pour continuer leur course. Les hurlements cessèrent, laissant place à un silence plus effrayant encore. A l'exception de Sanga et d'Enishi, la foule entière recula de quelques pas.
  Les sourcils de l'homme en blanc se froncèrent :

- Le maître de la foudre. Ainsi, tu es un Tisseur.
- Bien deviné.

  Un murmure s'éleva parmi la foule. Mais Ray ne leur prêta aucune attention. L'adolescent continuait à fixer l'homme en blanc au-dessus de lui. Et il y avait quelque chose dans ses yeux qui ressemblait à de l'insolence. Son interlocuteur noua alors ses mains l'une contre l'autre, déclamant un autre passage de son livre sacré :

- Lorsque Eltanesh le sage s'arrêta à une petite auberge pour restaurer son corps, des pillards élaborèrent un piège pour dérober sa bourse. Ils se présentèrent comme des fidèles à l'Harmonie afin de s'inviter à sa table. L'un d'entre eux versa discrètement dans le verre d'Eltanesh une fiole de poison. Sais-tu ce qui est arrivé lorsque le sage but son verre ?
- Il a été empoisonné, répliqua Ray d'un air de défi, et il est mort sur le coup ?
- Les trois brigands s'effondrèrent et périrent aussitôt, attaqués par leur propre poison. L'Harmonie est partout présente, nul ne peut la tromper, car cela reviendrait à tromper l'univers tout entier. Vous, vous avez essayé de me tromper, s'écria-t-il à l'adresse des villageois, mais nul ne peut abuser le sage. En perturbant le cours paisible et juste de l'Harmonie, vous avez vous-même déclenché sa crue. Puisse-t-elle malgré tout épargner vos misérables vies. Bénie soit l'Harmonie.

  Et son corps disparut dans un éclat aveuglant. Il ne resta de lui qu'un mince éclair orangé, qui tourbillonna un instant dans les airs avant de s'évanouir. La terre commença alors à trembler et un bruit assourdissant résonna partout sur cette île. Un son que Ray ne connaissait que trop bien. Lentement, l'adolescent tourna la tête.
  Une vague géante s'abattit alors et noya le village entier sous les flots.

*


  Alita referma la porte et regarda autour d'elle. Il s'agissait d'une chambre pour soldats identique à toutes les autres. Six mètres de long, quatre de large. Deux paires de lits superposés, quatre petites armoires, rien de plus. La conseillère se demanda ce que l'on pouvait ressentir, lorsque l'on passait sa vie entière dans une pièce aussi exiguë. On devait sans doute s'y habituer assez rapidement, jusqu'à ne même plus s'en rendre compte...
  Praek s'inclina respectueusement face à la vieille dame. D'un geste, elle lui demanda de se relever et le salua :

- Bonjour à vous, Praek. Je vous remercie d'avoir accepté de me recevoir si rapidement.
- C'est un honneur, madame.
- Malgré votre grade, vous continuez de vivre dans les quartiers des simples combattants ?
- Cela fait partie des conditions de ma réhabilitation. Lorsqu'ils ont accepté que je réintègre les Tisseurs, ils ont exigé, entre autre, que je ne possède aucun foyer. Je dois dormir ici toutes les nuits, sauf lorsque je suis en mission, c'est la règle.

  Bien sûr, le "ils" faisait référence aux autres conseillers, mais comme il n'y avait aucun reproche dans le ton de son interlocuteur, Alita décida qu'il ne fallait pas être blessé par ses paroles. Elle reprit donc :

- Je suis venue vous voir pour vous dire quelque chose d'extrêmement important, Praek. Le Conseil est au courant, à présent. Nous savons que le maître de la foudre porte la marque de l'Epée.

  Elle attendit de voir la réaction que ces mots produiraient sur le combattant d'élite. Mais son interlocuteur était doué, il resta impassible et répondit calmement :

- Je ne vois pas de quoi vous parlez, madame.
- Inutile de faire l'innocent, Praek. Nous savons que Valentina a posé la Marque sur lui, qu'Ena a utilisé un sceau pour la freiner mais que sur Nyx, elle s'est réveillée. Je ne suis pas ici pour vous blâmer, ne vous inquiétez pas. Ce qui est fait est fait, et personnellement, je pense que vous avez fait le bon choix. Mais tous les autres ne partagent pas mon opinion, loin de là.
- Qu'allez-vous faire ?
- Pour l'instant, rien. Nous allons laisser les choses telles qu'elles sont. Ray et les autres Tisseurs élémentaires resteront sur Terre et n'entendront plus jamais parler de nous. Nous rayerons leurs noms de l'Histoire.
- Vous pensez réellement que ce sera aussi simple ?
- Je l'espère sincèrement, Praek. Beaucoup ont peur, la Confrérie est plus puissante que jamais, si par malheur un Tisseur élémentaire la rejoignait, est-ce que vous imaginez ce que cela signifierait pour nous ?
- La fin de notre domination sans partage sur le monde ?
- Faîtes attention Praek, vous parlez à une conseillère, pas à l'un de vos amis.
- Excusez-moi, madame. Qui d'autre est au courant, pour Ray ?
- Le Conseil a décidé de garder cette information secrète, à part lui et quelques agents de toute confiance, personne n'en saura rien. Nous ne voulons pas semer la panique, les récents évènements ont suffi à ébranler nos fondations, nous ne voulons pas que la situation empire encore.
- Suis-je maintenant aux arrêts ?
- Non, Praek, mais sachez que le Conseil ne vous tient pas en grande estime. Personne n'ose encore l'énoncer à voix haute, mais certains pensent que vous êtes toujours de mèche avec la Confrérie et que vous avez tout planifié.
- Et si c'était vrai ?
- Je ne le souhaite pas pour vous, Praek. Mais Sandara estime que vous êtes au-dessus de tout soupçon et j'ai confiance en lui. Espérons simplement que je ne trompe pas.
- Pourquoi êtes-vous venue ici, alors ?
- Pour vous faire une proposition. Comme vous le savez, il y a de plus en plus de troubles à l'Est. Nous manquons d'hommes à la frontière.
- Vous voulez que je rejoigne les combats là-bas ?
- De cette manière, vous pourrez vous faire oublier pour un temps et, peut-être revenir auréolé de gloire, d'ici quelques années. Ce serait la meilleure façon d'apaiser les soupçons qui pèsent sur votre personne.
- Et surtout, cela m'éloignerait de mes élèves. Si je me retrouve à la frontière, vous serez certains que je les reverrai plus.
- Vous êtes intelligents, Praek. Faîtes attention, cela pourrait vous jouer des tours.
- Quand dois-je partir ?
- Un bateau doit lever l'ancre à 17h. Soyez prêt à embarquer.
- Je le serai.
- Bonne chance, Praek. Et surtout, faîtes bien attention à vous.
- Vous aussi, madame. Lorsque l'on claque la porte au nez du destin, il essaie bien souvent de l'enfoncer, ne l'oubliez pas.

  Alita quitta le regarda quelques secondes, sans rien dire. Oui, décidément, ce jeune homme était intelligent. Elle quitta la pièce sans rien ajouter.

*


  Sanga ouvrit les paupières. Le sel piqua ses yeux. Sa vue était trouble et ses poumons en feu. Soudain, il se rappela. Une vague, gigantesque. A peine l'homme en blanc avait-il disparu qu'elle s'était jetée sur ce village et les avait tous engloutis.
  L'adolescent commença à nager pour essayer de regagner la surface, pour reprendre un peu d'air. Il apercevait la lumière, mais loin au-dessus de lui, si loin... Déjà, il sentait ses forces décliner, tout devenait si flou...
  Il aperçut, près de lui, le corps inconscient d'Enishi. Du sang coulait du crâne de son ami. Il avait dû heurter un rocher lorsque la vague s'était abattue sur lui... Aussi rapidement que possible, le maître de la terre s'élança dans sa direction et attrapa son bras. Malheureusement, les forces lui manquèrent et il commença à s'enfoncer, trop faible pour remonter à la surface...
  Brusquement, ses cheveux et ses habits se plaquèrent sur son corps, ses yeux arrêtèrent de le piquer, sa vision s'affina. Sanga prit une profonde inspiration et s'aperçut qu'à sa grande surprise, il arrivait à respirer. Il se retourna.
  Il était dans une bulle d'air. Ice se trouvait derrière lui.
  Plusieurs centaines de mètres plus loin, Ray essayait désespérément de se dégager, mais son corps était bloqué par des rochers qui s'étaient effondrés sur lui. Ses poumons le brûlaient, la terreur l'étreignait, mais il ne parvenait pas à se dégager. Autour de lui, des dizaines de personnes s'affolaient, essayaient de regagner la surface ou de sauver leurs amis, mais personne ne s'intéressait à lui. Il allait mourir ici, comme un chien, seul au milieu de tant de gens...
  De rage, il essaya une nouvelle fois de pousser le rocher qui le bloquait, mais en vain. Son bras réagissait à peine aux ordres de son cerveau. Et puis, ses pensées commençaient à se disperser en tous sens, sans qu'il ne parvienne à les rassembler. Il avait presque l'impression de les voir s'enfuir à travers toute cette masse aqueuse, impuissant, pathétique. Une seule daignait rester à ses côtés. Elle passait et repassait devant ses yeux, encore et encore, sans jamais s'arrêter.
  « Si jamais tu croises l'œil du Cyclope, ne cherche pas à combattre, fuis. Car si tu te retrouves pris dans la tempête, alors tu demeureras à jamais marqué par le courroux de Poséidon. »
  Cyclope... Poséidon... A jamais...
  Marqué.
  Et pour les yeux de Ray, le monde entier s'effaça.

*


  Antares s'arrêta finalement au pied de la montagne. Il n'était pas essoufflé. Pas même décoiffé. Ses yeux clairs scrutèrent la plaine autour de lui, mais c'était inutile. Sa proie s'était déjà envolée. Il avait descendu plus de cinq kilomètres de pente en moins de cinq minutes. Et pourtant, Valentina avait trouvé le moyen de lui filer entre les doigts. Le jeune homme soupira et rangea son sabre dans son fourreau, contre sa jambe.
  Un homme, assis un tronc d'arbre que la foudre avait abattu quelques jours plus tôt, regardait tranquillement le ciel. Antares s'approcha de lui. Il portait un costume élégant et une moustache argentée très fournie. Il devait avoir une cinquante d'années, peut-être un peu plus. D'un geste très raffiné, il retira son chapeau, salua le jeune homme et lui posa une première question :

- Vous l'avez loupée, n'est-ce pas ?
- Oui, malheureusement, elle a trouvé un stratagème pour s'échapper.
- Ce n'est pas la peine de vous sentir coupable, Valentina nous échappe depuis des décennies. Au moins, vous l'avez empêchée d'agir.
- Ca ne suffira pas pour anéantir la Confrérie.
- Combien de fois avez-vous contrecarré leurs plans, ce mois-ci ?
- Près de cinq ou six fois.
- Ils vont sans doute commencer à vous craindre, n'est-ce pas ? La descrïption d'un jeune homme aux cheveux de neige, vêtu d'un manteau blanc, et capable de tenir tête à n'importe lequel d'entre eux risque de les effrayer, ne croyez-vous pas ?
- Ma mission n'est pas de les effrayer.
- Non, mais ainsi, vous les poussez à bout. Que se passe-t-il, lorsqu'une bête sauvage est acculée ?
- Elle se retourne et riposte, frappe avec toute la rage et le désespoir dont elle peut faire preuve.
- Précisément. Continuez sur cette voie et la bête se retourna majestueusement pour vous attaquer dans toute sa splendeur. Continuez de pousser la Confrérie à bout et vous rencontrerez enfin son chef.
- Vous voulez que j'affronte Nightmare ?
- Vous êtes peut-être le seul Tisseur qui ait une chance de le vaincre, même les autres ne peuvent pas s'y risquer.
- Qu'est-ce que je dois faire, maintenant ?
- Nous savons de manière à peu près certaine où la Confrérie va frapper. Est-ce que vous connaissez la petite ville de Lever, sur Terre ?
- Bien sûr, c'est là-bas que vivent deux des cinq Grands, tout de même.
- Et bien nous sommes presque certains que la Confrérie va essayer d'attraper entre ses griffes trois adolescents qui vivent dans cette ville.
- Vous voulez que je les surveille ?
- Certes, les deux Grands s'en chargent déjà, mais comme vous le savez, ils ont beaucoup d'obligations par ailleurs.
- Ce n'est pas mon cas. Je suis aussi libre que ce vent qui s'amuse à vous voler votre chapeau.

  Le vieil homme écarquilla les yeux et s'aperçut qu'en effet, le souffle d'Eole avait profité de sa distraction pour s'emparer de son chapeau, qui décrivait un ballet très acrobatique dans les airs, une trentaine de mètres plus loin. Un léger sourire se dessina sur le visage d'Antares et sa silhouette frémit. Il tendit alors son chapeau à son interlocuteur, qui le remercia en lui souriant.

- Votre vitesse m'impressionnera toujours, s'exclama-t-il.
- Vous voulez que je sois leur ombre, n'est-ce pas ?
- Exactement. Jamais ils ne devront vous voir, mais vous, vous ne devrez jamais les perdre de vue, même si vous devez passer une semaine entière à veiller.
- Ca ne me gêne pas. Quels sont les noms de ces adolescents ?
- Ray, Sanga, Enishi.
- Trois maîtres élémentaires.
- Imaginez ce qui se passerait, s'ils rejoignaient les rangs de la Confrérie...
- Cela n'arrivera pas.
- Faîtes attention, Antares. La Confrérie pourrait ne pas être votre seule adversaire. Nous avons de plus en plus de raisons de mettre en doute la loyauté du maître de la foudre.
- Pourquoi ça ?
- Il porte la Marque, nous le savons avec certitude. Si jamais vous voyez qu'il essaye de nous trahir...
- Alors mon sabre l'arrêtera. Soyez sans craintes.
- Bonne chance, Antares.

  Le vieil homme se leva pour lui serrer la main. Mais c'était en inutile : Antares avait déjà disparu.

*


  Ray ouvrit lentement les paupières. Fatigué, il se sentait si fatigué... Il avait si mal à la tête qu'il avait l'impression qu'un éclair s'était abattu à l'intérieur et que son cerveau était en train de brûler. Lentement, il trouva la force de tourner sur lui-même et de poser les yeux sur le ciel bleu.
  Il toussa tout en contemplant ce spectacle paisible. Il avait dû boire la tasse, mais apparemment, il s'en était sorti. Et comment ? Il avait perdu connaissance alors qu'il se noyait, il était impossible qu'il soit parvenu à se hisser en haut d'une telle falaise pendant son sommeil !

- Et oui Ray, déclara une voix derrière lui, totalement impossible.

  L'adolescent sursauta et, ressemblant ses forces, se redressa pour regarder son interlocuteur. Sous l'effet de la surprise, sa bouche s'ouvrit, mais aucun son ne put s'en échapper. Le jeune homme serra simplement ses poings de toutes ses forces.
  Celui qui venait de parler, c'était son propre reflet. Un Ray totalement identique, mis à part ce long manteau bleu qu'il portait en permanence. Cette fois-ci, le doute n'était plus possible. Le double qu'avait créé la marque de l'Epée se tenait face à lui.
  Ce dernier le jaugeait, impassible. Il y avait même du mépris dans ses yeux rouges. Furieux, Ray s'écria :

- Qu'est-ce que tu veux ?!
- Te réveiller, tout simplement. Je te rappelle que nous ne pouvons pas exister physiquement tous les deux en même temps. Donc puisque c'est toi qui a le contrôle, moi je ne suis qu'une hallucination.
- Ca ne me dit pas pourquoi tu es là !
- Pour te prévenir. Aujourd'hui, tu m'as invoqué, et je suis venu.
- Alors là, tu délires complètement, jamais, plus jamais je n'accepterai de t'appeler, après ce que tu as essayé de faire à Ice !
- Faux, Ray, tu m'as appelé. Tu ne t'en es peut-être pas rendu compte, parce que tu refuses de reconnaître à quel point tu es faible et pathétique, mais inconsciemment, tu m'as appelé. Et une fois de plus, c'est moi qui ai sauvé ta misérable carcasse.
- Tu veux dire que c'est toi qui m'a hissé hors de l'eau ?
- J'ai repris le contrôle de ton corps, j'ai poussé ces pierres et j'ai nagé jusqu'à rencontrer un endroit sec, oui. Mais je n'ai pas pu rester plus longtemps. Le sceau d'Ena est faible, brisé, mais il tient encore. Et avec les maigres forces qu'il lui reste, il continue de me repousser.
- Je ne te laisserai jamais plus prendre le contrôle de mon corps, jamais, tu m'entends ?!
- Ne prononce pas de telles paroles à la légère, mon très cher compagnon. Regarde ton bras.

  Ray baissa leva le bras droit. Et, horrifié, il écarquilla les yeux, sans parvenir à crier pour autant.
  Son bras s'était métamorphosé. Sa peau était devenue aussi pale que celle d'un mort. Et la manche de son tee-shirt rouge était devenue la manche d'un manteau bleu... Il essaya de plier la main, mais en vain, elle refusa de bouger.
  L'autre Ray leva alors son bras. Il était transparent, comme celui d'un fantôme. Un léger sourire, un peu mélancolique peut-être, s'étira sur ses lèvres.

- Cela a déjà commencé, Ray. A partir d'aujourd'hui, chaque fois que tu m'appelleras, nous fusionnerons un peu plus. Oh, bien sûr, tout ceci n'est qu’une métaphore créée de toute pièce par ton esprit, dans la réalité, ton bras sera parfaitement normal et ton cerveau pourra le déplacer sans le moindre problème. Mais ainsi, tu comprends un peu mieux le processus. Bientôt, nous serons à jamais une seule et unique personne, et cette union sera pour toi aussi irréversible qu'imperceptible.
- Non... NON !
- Vas-y, crie, hurle, arrache-toi les cheveux. Tes pathétiques démonstrations ne suffiront pas à me faire reculer. Tu veux rester le même ? Alors sois fort ! Si tu es incapable de protéger ta propre vie, alors je m'en chargerai, mais dans tous les cas, tu devras assumer tes actes, Ray !
- Non... Non...
- Qu'est-ce que tu crois ? Que je vais me montrer compatissant ? Tout est de ta faute, Ray, c'est de ta faute si MOI, j'existe ! J'en ai plus qu'assez de supporter tes caprices à longueur de journée. Il est temps pour toi de regarder la vérité en face, de lever les yeux et de contempler ta propre laideur sans défaillir ! Tu crois que c'est tout ? Et bien tu te trompes. N'as-tu jamais remarqué que ton corps est entouré d'électricité, quand tu m'invoques ?
- Si... Oui, et alors ?
- A ton avis, que se passe-t-il, quand tu fais apparaître de la foudre alors que tu te trouves dans l'eau ?

  Une idée affreuse germa dans l'esprit du jeune adolescent. Terrifié, paniqué, il se retourna et courut jusqu'au bord de la falaise pour regarder les eaux desquelles son double l'avait extirpé, quelques minutes plus tôt.
  Et des dizaines et des dizaines de corps flottaient à sa surface, sans vie. Et le maître de la foudre savait qu'ils n'étaient pas morts noyés, non...
  Son double s'assit à côté de lui et lui murmura à l'oreille :

- Je te méprise, Ray. Tu ne peux pas imaginer à quel point je méprise les gens comme toi. Pour sauver ta misérable vie, tu m'as forcé à venir, sans même réfléchir aux conséquences de tes désirs puérils. A ton avis, que ce passe-t-il lorsque l'on fait apparaître l'équivalent d'un coup de tonnerre dans l'eau, alors que des dizaines et des dizaines de pauvres gens innocents essaient d'en sortir ?

  Un long et terrible hurlement de douleur, de chagrin, de remord traversa alors l'île tout entière.

*


  Ley soupira en regardant par la fenêtre de son carrosse. Le voyage durait déjà depuis des heures et il n'en pouvait plus de rester inactif. Son valet se racla discrètement la gorge pour attirer son attention :

- Avez-vous préparé votre discours, monsieur ?
- J'improviserai Sophos, j'ai toujours fait comme ça.
- Si je puis me permettre, monsieur, cette cérémonie ne sera pas vraiment habituelle, aussi devriez-vous agir de manière, et bien... Inhabituelle.
- Ca ne change rien, Sophos. Que je prenne le titre de premier des Lumen ne change rien. Je ne changerai en rien.
- Les Lumen forment la famille la plus puissante du Nexus, monsieur. Vous ne pouvez pas...
- Tu vois cet arbre mort, par la fenêtre ? Regarde attentivement. Tu vois, sur la plus haute de ses branches ? Il reste une feuille, une seule et unique feuille, chancelante, sur le point de disparaître. Le vent souffle tellement fort qu'il ne va pas tarder à l'arracher.
- Je ne comprends pas...
- Cet arbre, c'est la Noble et Vénérable famille des Lumen. Tu viens de dire que les Lumen constituent la plus puissante famille du Nexus, tu te trompes. Ils ne sont plus une famille. J'en suis le dernier membre, et illégitime par-dessus le marché.
- Vous n'allez pas revenir là-dessus...
- Si, je vais y revenir. Tu sais aussi bien que moi que dans des circonstances habituelles, seuls les descendants directs du patriarche peuvent prétendre au titre. J'appartiens à une branche si éloignée des Lumen qu'il faut remonter plus de cinq générations pour retrouver un lien de parenté entre moi et la branche principale.
- Mais vous possédez le pouvoir. Ce pouvoir qui fait de vous un Lumen.
- Exact. Comme il n'a plus aucun prétendant de sang, l'autre condition pour accéder au titre de meneur des Lumen, c'est d'être capable de faire appel à l'aura angélique. Par un hasard de la génétique, il se trouve effectivement que j'ai ce pouvoir si rare et que je suis désormais le seul à le posséder. Mais pour moi, ça ne change rien. Je ne suis pas un Lumen. C'est ce qu'on m'a répété toute mon enfance. Que ma famille n'avait plus rien à voir avec les Lumen depuis des siècles, que mon pouvoir ne me donnait aucune prétention. Et aujourd'hui, parce que personne d'autre n'est disponible, je devrai ravaler mon ego qu'on se charge de mettre à mal depuis des années et accepter ce titre encombrant ? Non merci !
- Je crains que vous n'ayez pas votre mot à dire, monsieur. Toute votre vie, vous avez joui des avantages que vous procurez votre noblesse. A présent, il est temps pour vous de goûter à ses inconvénients.
- Je n'ai jamais rien demandé, Sophos. Je me fiche d'être né noble ou pas, j'essaie simplement de faire avec. Alors ne compte pas sur moi pour changer de comportement simplement parce que je suis forcé d'accepter une charge dont je me serais bien passé !

  Le carrosse s'arrêta brusquement. Sophos manqua de tomber à la renverse, mais Ley parvint à retrouver son équilibre et à rattraper son valet. Il tourna alors la tête et cria :

- Qu'est-ce qui se passe ?!
- Le pont, répondit le cocher, il a disparu, monsieur ! Impossible de continuer par-là !

  Ley écarquilla les yeux et regarda par la fenêtre. Effectivement, malgré la pénombre de la nuit, il ne pouvait que constater que le pont avait bel et bien disparu. Un immense pont en pierre qui constituait le seul moyen de traverser ce fleuve tumultueux. Il ne restait plus rien de lui, comme s'il n'avait jamais existé. S'il fallait contourner ce fleuve, ils en auraient pour plusieurs jours de voyage supplémentaire, lui et toute sa suite.
  Le jeune homme sortit de son carrosse et s'avança vers le fleuve. C'est alors qu'il le vit. Un homme d'une cinquantaine d'années, qui s'appuyait sur un long bâton, face au fleuve.
  Un homme aux cheveux blancs et aux yeux oranges, vêtu d'une longue robe immaculée...

- Connaissez-vous l'histoire d'Aldrasil, commença ce dernier, le pécheur qui fut arrêté par un fleuve en cru ?

*


  Lentement, Enishi ouvrit les yeux. Son premier réflexe fut de cracher un peu de l'eau dont ses poumons étaient remplis. Le second, de se demander pourquoi il était encore en vie. Doucement, il se redressa en se massant le crâne et regarda autour de lui.
  Il se retrouvait au sommet d'une colline, bien au-dessus des eaux qui avaient englouti une grande partie de cette île. Ici, il était au sec et au chaud, ce qui lui convenait parfaitement. Mais il savait qu'il n'avait pas pu atteindre cet endroit par ses propres moyens. Etait-ce Sanga qui l'avait secouru ?

- Salut Enishi, ça y est, tu es réveillé ?

  Le maître du feu sursauta en attendant cette voix. Stupéfait, il se retourna et dévisagea son propriétaire. Il croyait être en train de rêver, mais non, c'était la réalité.
  Ice se trouvait face à lui sourit. Son ami avait maigri et bronzé, mais il semblait en pleine forme. Enishi se jeta sur lui et le prit par l'épaule :

- Ice, putain, ça faisait une éternité !
- Tu m'étouffes là !
- Alors le vieux schnock avait raison, t'es encore en vie !
- Ravi de voir que vous aussi, mais vous n'arrivez pas franchement au bon moment...
- Ouais, tu peux m'expliquer qui c'est, cette espèce de moine fou ?
- Un prêtre d'une religion appelée Armonys. On les appelle aussi les Prédicateurs. J'en ai déjà croisé un, sur l'île où j'ai échoué.
- Parce que t'as pas atterri directement ici ?
- Non, lorsque j'ai repris conscience, j'étais en plein milieu de l'océan, sur un îlot minuscule et déserte. J'ai attendu, rassemblé mes forces, plongé dans l'eau et j'ai en sorte que le courant me pousse au hasard, puis j'ai nagé jusqu'à atteindre une île près d'ici. Mais c'est une longue histoire, et j'aimerais que Ray soit là pour éviter d'avoir à la raconter plusieurs fois.
- Il n'est pas avec toi ?
- Non, je vous ai trouvés, Sanga et toi, en train de couler, mais je n'ai pas aperçu Ray.
- Putain, va falloir partir à sa recherche ?
- J'en ai bien peur. Allez, dépêche-toi, Sanga est déjà en train de descendre la colline !

  Ice se retourna et partit à la recherche de son ami, bientôt imité par Enishi.

*


  Pour la première fois depuis des années, Ley était étonnamment grave. Il ne connaissait pas cet homme aux yeux oranges, mais il se dégageait de lui quelque chose d'impalpable qui lui nouait la gorge. Plus personne ne parlait et seul le vent continuait à murmurer quelques mots dans sa langue mystérieuse. Son souffle arracha une feuille qui voleta entre Ley et le Prédicateur. Elle dansa autour d'eux, effleura la joue du jeune homme, puis disparut, jouet éphémère emporté au loin. Le futur cadet des Lumen demanda alors :

- Vous êtes venus ici pour me tuer ?
- La mort n'a de sens que pour l'impie qui refuse les grâces de l'harmonie et qui disparaîtra sitôt que son corps passager aura exhalé son dernier souffle de vie. Le sage, en revanche, ne peut mourir, car son esprit fait à jamais partie intégrante des flots de l'harmonie universelle. Bénie soit l'Harmonie.

  Et au moment où le vieil homme prononça ces dernières paroles, l'eau du fleuve derrière lui se souleva et une gigantesque masse aqueuse, immobile dans les airs, menaça le futur cadet des Lumen. Ley haussa un sourcil interrogatif :

- Impressionnant. Vous devriez essayer d'animer des soirées, vous feriez un malheur ! A ce propos, j'ai une amie qui cherche un prestidigitateur pour une petite sauterie, est-ce que vous seriez éventuellement intéressé ?
- Attention Lepidus, continuer de cracher de tels blasphèmes ne servira qu'à vous éloigner de la chaleur bienfaisante de l'Harmonie, ils couleront le long de ses adorateurs sans jamais les atteindre !
- Etant donné que votre robe est encore blanche et immaculée, je pense qu'il vaudrait mieux que vous essayiez d'éviter d'y faire couler quelque chose dessus...
- Vous croyez-vous en position de lancer ces paroles dédaigneuses, Lepidus ?

  Le Prédicateur avait parlé de sa voix si caverneuse. L'eau s'enroula autour de lui comme un serpent, prêt à bondir sur le futur cadet des Lumen et à le tuer d'une simple et brève morsure. Ley, pourtant, resta stoïque. Ses yeux noisette se firent seulement un peu graves.

- Comment connaissez-vous mon nom ?
- Je sais tout de vous, Lepidus, et de votre passé de débauché. Mais il est pas trop tard pour vous. L'Harmonie n'est pas comme ces dieux rigides et jaloux qui pullulent dans les autres religions des deux mondes. Elle ne contraint pas à se passer des plaisirs de la chair, elle apprend seulement à supporter leur privation.
- Sur Terre, je crois qu'on appelle ceci une psychothérapie. Mais continuez, ne vous interrompez pas pour moi.
- L'Harmonie est tout, Lepidus, et tout est Harmonie. Elle est en moi et elle est en vous, elle est cet arbre et ce fleuve, ce monde tout entier et une poussière errant dans l'espace. Vous pouvez la refuser, la repousser, mais pas la condamner à disparaître. Acceptez-la et l'univers tout entier vous appartiendra.
- Et j'aurais aussi le droit de rencontrer vos prêtresses qui acceptent les plaisirs de la chair ? Elles sont jolies, au moins ?
- Cette proposition sera notre dernière, Lepidus. Acceptez de rejoindre l'Harmonie et de profiter éternellement de ses bienfaits, ou vous périrez ici, vous et tous ces impies qui vous accompagnent.
- On peut essayer de chercher un compromis, non ? Genre vous me laissez votre livre sacré, j'essaie de lire la première page et dès que je me sens prêts à embrasser votre religion, je vous le dis, d'accord ?
- Cette raillerie sera votre dernière, Lepidus ! Puisse l'Harmonie avoir pitié de vos âmes déchues !

  Et brusquement, l'eau qui tournoyait autour du Prédicateur s'éleva jusqu'aux nues, avant de retomber en une cascade meurtrière sur le jeune homme. Ce dernier ferma simplement les paupières et prit une profonde inspiration.
  Une seconde plus tard, une fontaine de lumière éclatante s'éleva si haut dans le ciel qu'elle sembla transpercer la lune elle-même. L'eau du fleuve s'évapora instantanément, une fois qu'elle fut avalée par ce rayon lumineux.
  Ley reposa ses yeux dorés sur le Prédicateur. Une aura dense et lumineuse s'échappait à présent du corps du jeune homme. Amusé, il lança à son adversaire :

- Bon, apparemment, vous n'êtes pas très fort pour les joutes verbales, on essaye les joutes physiques, dans ce cas ?

*


  Quelque part, perdu dans une forêt qu'il ne connaissait pas, recouvert d'eau et de boue, un petit garçon d'à peine 8 ans reprit conscience. La première vue chose qu'il vit, lorsqu'il ouvrit les yeux, fut le corps de sa mère, dérivant lentement le long des eaux. Il cria de toutes ses forces, mais elle ne tressaillit même pas. Il comprit alors qu'elle ne bougerait plus jamais et commença à pleurer. Ce visage tant aimé, couvert de brûlures et de boue, restera ancré dans sa mémoire tout au long de sa courte vie, mais pour l'heure il essayait de le chasser, comme s'il espérait qu'en l'oubliant et qu'en laissant tomber le plus de larmes possibles, tout redeviendrait normal, que sa mère le prendrait dans ses bras pour le rassurer...
  Il pleurait si fort qu'il n'entendit pas les pas, pourtant très lourds, du monstre qui s'approchait. Imaginez donc une créature haute de plus de deux mètres, à la forme humaine mais à la peau recouverte d'écailles grises. Maintenant, donnez-lui non pas une, mais quatre paires de bras, ainsi que trois têtes toutes surmontées d'une crête noire qui descendait jusqu'à leurs nuques. Vous obtiendrez alors un portrait assez réaliste du monstre qui se préparait à dévorer le pauvre enfant. Lorsqu'il ne fut plus qu'à quelques pas de sa victime, il poussa un cri de satisfaction si puissant qu'il fit trembler la terre autour de lui.
  Le petit garçon se tourna et contempla cette horrible créature avec ses yeux embués de larmes. Il n'avait pas peur. La peine qui lui serrait le cœur était aussi forte que jalouse, elle ne laissait la place à aucun autre sentiment. A cette minute, s'il avait été dévoré vif, l'enfant aurait accepté son sort. Mais la Fortune en décida autrement.
  Un croissant électrique trancha les quatre bras gauches du monstre. Le temps que celui-ci se retourne, Ray avait déjà coupé deux de ses trois têtes. Stupéfait, ivre de douleur, il recula d'un pas et cracha des flammes par la seule bouche qu'il lui restait. Le maître de la foudre évita cette attaque sans la moindre difficulté et s'élança. Sa propre rage dépassait celle qu'éprouvait ce monstre. Parce que celle de cette créature était dirigée contre un autre, alors que la sienne ne pouvait se diriger contre personne d'autre que lui-même, et donc essayait de frapper l'univers tout entier. Et elle commença par cette chimère, qui s'effondra définitivement, tranchée en deux. Ray se tourna alors vers le petit garçon :

- Comment est-ce que tu t'appelles ?
- Vous... Vous êtes un Tisseur ?
- Je crois, oui.
- Ma maman m'a toujours dit de ne pas parler aux Tisseurs, qu'il ne fallait pas les déranger !
- Et elle est où, ta mère ?

  Les yeux du pauvre enfant se remplirent à nouveau de larmes tandis qu'ils fixaient le cadavre de la femme qui l'avait mis au monde, échoué sur l'autre berge. Même de là où il était, Ray pouvait voir les traces de brûlures sur ce corps sans vie. Brûlures dont il était responsable. C'était lui, et personne d'autre, qui avait tué cette femme...
  Il tendit sa main à l'enfant :

- Allez viens, on va essayer de trouver un coin plus tranquille.

  Le petit garçon hésita un instant puis attrapa sa main. Ray soupira. Et brusquement, il se retourna, fixant un point au loin.
  Au sommet de la montagne, une silhouette à peine visible se tenait debout et immobile. Lorsqu'elle parla, pourtant, le maître de la foudre l'entendit comme si elle se trouvait à ses côtés. Et il discerna avec une effrayante exactitude chacun des mots qu'elle prononça :

- Ceux qui ont compris qu'elles étaient leurs erreurs peuvent encore rejoindre la douce chaleur de l'harmonie universelle. Les autres disparaîtront, engloutis par les flots, consumés par les flammes, balayés par le vent et dévorés par la terre. Bénie soit l'Harmonie !

  Lentement, sentant un souffle chaud courir le long de sa joue, Ray se retourna. Tous les arbres de la forêt venaient de s'embraser et l'incendie le plus spectaculaire qu'il ait jamais contemplé se propageait à une vitesse prodigieuse.
  Les eaux qui avaient envahi toute l'île se transformèrent alors en une coulée de lave.
  Et loin, très loin d'ici, le vent s'amusa à écarter quelques mèches sur le visage immobile de Ley. Son corps inconscient dévirait le long du fleuve, répondant de larges traînées vermeilles qui se mêlaient avec l'eau limpide.

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Dernière mise à jour de cette page le 03/10/2008
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