La bête éclata de rire, de ce rire qui ressemblait à un hurlement sauvage, de ce rire moqueur et effrayant. Puis sa queue se figea et, en un instant, s'abattit en direction du maître de la foudre. Ray eut juste le temps de se bondir en arrière : le dard frappa le sol, là où il se tenait une seconde plus tôt. Cette créature ne plaisantait pas, loin de là...
Comme si ce geste les avait brusquement ramenés à la réalité, les trois autres adolescents secouèrent leurs visages et s'élancèrent.
Enishi fut le premier à riposter : un croissant de flammes s'éleva en direction du monstre. Mais ce dernier n'accorda à l'attaque qu'un vague coup d'oeil avant que son dard ne la tranche en deux.
Sanga ressembla la terre autour de sa lame, qui alors devint pierre, et l'envoya contre le Tifôn. Elle heurta sa joue sans autre résultat que de lui faire légèrement tourner la tête.
Ice ferma les yeux, croyant y voir une ouverture : les gouttes d’eau environnantes s'enroulent autour de son épée. Puis le jeune homme s'élança pour abattre son arme contre le visage tourné de la bête, mais les serpents qui composaient sa crinière se mirent à siffler et se précipitèrent sur lui. Le Tisseur écarquilla les yeux, trancha la tête du premier d’entre eux et retomba violemment par terre.
Le Tifôn baissa son regard pour observer ce pitoyable adversaire :
- Est-ce tout ce dont vous êtes capables ? Quel dommage, moi qui aime que mes proies se débattent !
Ses lèvres épaisses s'ornèrent à nouveau d'un sourire sardonique tandis qu'il posait la paume de sa main contre la surface du sol : les cinq serpents qu'étaient ses doigts s'engouffrent dans la terre.
Ray regarda ses amis : il avait eu le temps de concentrer ses forces. Sa main droite tenait fermement le manche de son épée, à présent entourée d'électricité, tandis que sa main gauche enserrait son poignet droit. Pour les quatre Tisseurs, la stratégie était claire. Alors, le maître de la foudre s'élança.
Un premier serpent émergea du sol, dévoilant ses crocs menaçants, et se précipita vers Ray. Celui-ci continua à courir sans se préoccuper de ce nouvel adversaire. Alors que le serpent allait le heurter, la lame de Sanga le trancha en deux.
Deux autres surgirent, mais Enishi et Ice les tuèrent à leur tour. Lorsqu'un quatrième émergea, Ray prit appui sur son crâne et sauta suffisamment haut pour pouvoir regarder le Tifôn dans les yeux. Le Shintaisen dopait ses forces. Il leva son épée au-dessus de sa tête et, de toutes ses forces, il hurla :
- MARYOKU !!!
Le croissant de foudre s'abattit droit sur la créature. Gigantesque, effrayant. Sa vitesse fut telle que le monstre ne put l'esquiver. Non, de sa queue acérée, il le trancha en deux. Aussi facilement qu’il ne l'aurait fait pour une feuille de papier.
Ray écarquilla les yeux : emporté par son élan, il retombait à présent droit sur le colosse. Celui-ci se contenta d'ouvrir la bouche.
Un instant, le temps sembla se figer : les trois Tisseurs regardaient leur ami tomber dans la gueule de l'affreuse créature. Ray regardait ce trou béant qui s'ouvrait sous son corps. Le Tifôn regardait avec délectation cette proie délicieuse qu'il se préparait à avaler.
Et soudain, une vive explosion retentit derrière les trois adolescents. Ils se retournèrent. Même la créature baissa la tête pour voir qui osait ainsi interrompre son repas. Ray retomba alors sur l'un des serpents. Avant que ce dernier n'ait le temps de le mordre, il sauta pour se retrouver sur la terre ferme. Et regarda à son tour ses sauveurs...
Un sourire sarcastique peint sur chacun de leur visage, les trois mercenaires considéraient avec morgue leurs adversaires tandis que la fumée commençait à se dissiper.
- Alors, Tisseurs, vous pensiez réellement pouvoir échapper à la vengeance de Pif, Paf, Pouf ?
- Ah ah ! Vous n'aviez aucune chance, depuis le départ !
- Et maintenant, nous allons vous exterminer !
- Vous détruire !
- Vous anéantir !
- Vous... Heu... Vous tuer !
- Vous... AAAAAAAAAAAAAAAAAAAARGH !
La fumée s'était totalement dissipée, à présent. Et les yeux de Paf venaient de se poser sur la silhouette massive et effrayante du Tifôn...
- Qu'est-ce que... Qu'est-ce que cette chose mes frères ?
- Un monstre...
- Un gros monstre...
- Un très gros monstre...
- Un très très gros monstre...
- Un très très très gros m...
- Huuuuum ! Ca alors, trois nouvelles proies viennent d'elles-mêmes jusqu'à moi ! Je n'ai jamais eu autant à manger d'un seul coup... Je sens que ce repas va être mémorable !
Les trois mercenaires tremblaient tant qu'ils étaient incapables d'esquisser un mouvement, d'ébaucher la moindre réponse. Tétanisés, ils se contentaient de fixer avec stupeur l'immense créature.
Soudain, Pouf secoua la tête, comme pour chasser un mauvais rêve, et réveilla les deux autres :
- Pas de panique, mes frères ! N'oubliez pas que nous sommes armés !
- Oui, c'est vrai !
- Notre arme secrète !
- Que nous avons dérobé avec génie dans cette boutique terrienne isolée !
- Mes frères, il est temps de l'utiliser ! Et cette fois-ci, pas dans le vide, mais contre cette horreur de la nature !
- « Horreur de la nature ? »
Le Tifôn hésita un instant, puis se mit à rire. Un rire si puissant, si cruel, qu’il secoua les arbres autour de lui, qu’il glaça le sang des sept avortons qui osaient le défier. Puis soudain, il posa ses yeux immenses et effrayants sur les trois mercenaires. La perversité qui y brillait était telle qu'ils reculèrent tous les trois d'un pas, sans même s'en apercevoir.
- « Horreur de la nature », répéta le monstre. « Horreur de la nature »... Hum, je pourrais me vexer, voyez-vous, après une telle insulte... C'est décidé, vous serez mon hors-d'oeuvre !
- La ferme espèce de... espèce de...
- Espèce de gros machin laid comme une bouse de vache !
- Ouais, exactement ! Espèce de gros machin laid comme une bouse de vache !
- Avec une face de macaque !
- Et des doigts aussi moches que des serpents !
Ray ne fit même pas remarquer aux trois mercenaires que la descrïption qu'ils faisaient du Tifôn n'était pas véritablement injurieuse car à peu près conforme à la réalité. Au contraire, il recula discrètement d'un pas. Mais soudain, un serpent surgit devant lui. Le monstre tourna sa tête dans sa direction et lui sourit :
- Inutile de vous en faire, dès que j'en ai fini avec ces trois-là, je reviens à vous.
- Paf, c'est le moment ! Active notre arme secrète !
Le Tifôn avança vers eux. Lentement, sans se presser. C'était la première fois depuis des décennies qu'il allait à nouveau pouvoir sentir ses dents déchiqueter la chair tendre d'un être humain. Il lui fallait déguster chacune de ces secondes, les faire durer le plus longtemps possible. Car plus elles seraient longues, meilleure pour lui serait la viande.
Paf ouvrit la poche en plastique qu'il tenait enroulée autour de son bras, y plongea sa main et en ressortit un bâton rouge surmonté d'une mèche. Rapidement, Pif alluma la flamme d'un briquet et enflamma la mèche. Alors, sans ajouter un mot, le mercenaire jeta son arme secrète sur la créature massive.
Le temps sembla se ralentir : le bâton tournait et retournait dans les airs, volant inexorablement vers le Tifôn, qui semblait ignorer ce projectile pathétique. Et au moment où il rencontra son épaule, il explosa.
Les trois mercenaires fermèrent leurs paupières et bouchèrent leurs oreilles. Les quatre Tisseurs se retournèrent. Pendant quelques secondes, un silence lourd s'installa.
Puis le Tifôn regarda son épaule légèrement noircie avant de demander :
- Qu'est-ce que c'était que ça ?
- Ben... Notre arme secrète...
- Ah.
- Je comprends pas ! Pourtant, c'est censé être létal ! Tu es sûr que tu n'es pas trompé de paquet ?
- Non non, il n'y a qu'un paquet dans la poche. Et il y a bien marqué "Pétards dangereux. Tenir éloignés des jeunes enfants"
- Mes frères, je vous propose de réfléchir à un second plan.
- Très bonne idée.
- Que diriez-vous d'aller trouver une nouvelle ruse un peu plus loin ?
- Je suis parfaitement d'accord.
- Allons, allons mes très chères proies ! Vous pensez réellement que je vais vous laisser vous enfuir ?
Il posa la paume de sa main gauche contre le sol. Un serpent surgit alors devant chacun des mercenaires. Ils se mirent à hurler. Tous les trois. Ils étaient si effrayés qu'ils semblaient sur le point d'appeler leur mère au secours.
Si le début de la scène avait fait rire Ray, à présent, c'était de la pitié qu'il éprouvait pour ces pauvres combattants... Il serra les poings. Ces mercenaires étaient peut-être des ennemis, mais ils étaient plus stupides que méchants. Et puis, même sans le vouloir, ils l'avaient sauvé des crocs acérés du Tifôn.
Lentement, il leva son épée. Soudain, son aura commença à enfler. La foudre l'enveloppa, tel un manteau protecteur. A chaque seconde, son pouvoir augmentait.
Le Tifôn tourna la tête pour voir quelle était la raison de ce brusque changement. Dans les yeux de Ray brillait une lueur meurtrière, plus affûtée encore que ne l'était sa lame. Doucement, l'adolescent murmura :
- Désolé Laïna, je vais devoir rompre ma promesse...
Et puis il s'élança. Sa vitesse était sans commune mesure avec celle qu’il possédait un instant auparavant. En un instant, il avait parcouru la moitié de la distance que le séparait de son adversaire. Le Tifôn écarquilla les yeux et leva sa main monstrueuse : les cinq serpents se ruèrent sur Ray. Mais le jeune homme ne les attaqua même pas : il fléchit ses genoux et bondit. D'un saut de cinq mètres. L'épée dressée, le corps entouré d'épais rayons électriques.
Instantanément, le Tifôn comprit le danger. Il protégea son visage de sa main droite. La lame de Ray heurta violemment son poignet. Tout d'abord, ce fut une onde de choc qui en résultat, tellement puissante que les cheveux des trois autres Tisseurs et des trois mercenaires se hérissèrent, frappés par l'électricité statique ambiante. Puis l'explosion qui perça les ténèbres de la nuit fut telle que durant plusieurs secondes, les six spectateurs ne virent qu'une épaisse fumée.
Lorsqu'elle se dissipa, la main droite du montre reposait mollement sur le sol. Un flaque de sang verte se formait autour d'elle. Une profonde entaille recouvrait l'intégralité du visage de la créature.
Ray était immobile à côté de son trophée, le visage baissé et en sueur, le souffle court. La foudre qui l'entourait avait à présent disparu... Le Tifôn, lui, regardait fixement son membre tranché qui se décomposait sur le sol. Puis soudain, il se mit à rire. Un rire hystérique, un rire dans lequel résonnait la folie qui venait de s'emparer de lui :
- Ma main ! Haha ! Ma main ! Il a coupé ma main ! Hahaha ! Ma...Ma main... Il l'a tranchée ! Haha...Haha...Hahahahahahaha !
Des serpents sortaient à présent de son moignon encore sanglant, se mêlant et s'enchevêtrant, jusqu'à reformer une nouvelle main, identique à la précédente.
- Hahahaha ! Ma main ! Coupée ! Il l'a coupée ! Hahahaha ! Je vais... Je vais le mordre, l’engloutir, le dévorer ! Je vais me repaître, me régaler, me délecter de sa chair tendre et de son sang frais ! Hahahahahahaha !
Ray tomba par terre. Il n'avait plus la force de se tenir debout. Son sortilège n'avait pas seulement tranché la main de cette créature, il avait également anéanti ses forces. Le Tisseur savait que c'était le prix à payer pour pouvoir employer le châtiment céleste. A présent il était paralysé, incapable de remuer le moindre muscle. Il ferma les yeux tandis que les trois mercenaires s'enfuyaient. Au moins, il avait réussi. Une fois, juste une fois, il avait pu goûter à la satisfaction de réussir une mission qu'il s'était imposé.
Le Tifôn leva sa queue meurtrière, lançant à sa proie un ultime regard haineux. Elle claqua une dernière fois avant de se diriger sur Ray. Rapide, infaillible, elle perça l'air et se figea…dans un rocher.
Sanga se tenait accroupi, la paume de sa main droite appuyée contre le sol. Il avait fait jaillir une roche gigantesque afin de protéger son ami.
Le monstre regarda cet obstacle d'un air furieux, avant de pousser un terrible hurlement dans lequel se mêlait rage et folie, retirant son terrible dard de cette roche qui le paralysait. Jamais encore il n'avait subi une telle humiliation. A nouveau, sa gueule s'ouvrit, béante, et un hurlement bestial en sortit :
- Vous...Vous... QU'EST-CE QUE VOUS PENSEZ POUVOIR FAIRE CONTRE MOI ?! CONTRE MOI, LE TIFÔN ! LE PLUS TERRIFIANT ET LE PLUS PUISSANT DES SERPENTS, LE MAÎTRE DE NYX, LE FLEAU DIVIN ! VOUS N'ÊTES QUE QUATRE MISERABLES VERS DE TERRE ! JE VAIS VOUS ANEANTIR, TOUS AUTANT QUE VOUS ÊTES ! JE... JE... RAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !
L'immonde créature semblait être devenue complètement folle. Elle s'élança, frappant au hasard, sans même regarder autour d'elle. Son dard meurtrier se figeait à chaque seconde dans le sol, avant de se relever et de s'abattre à nouveau. Il était si rapide que les quatre Tisseurs peinaient à le suivre des yeux, comptant uniquement sur leur instinct et leurs réflexes pour éviter ces attaques frénétiques.
Ice se jeta sur le côté pour ne pas que le dard l'embroche. La seconde d'après, c'était Sanga qui sautait en arrière pour ne pas se faire transpercer. Enishi en profita pour envoyer un Maryoku, mais le croissant de flammes fut instantanément tranché en deux. La queue du monstre se déplaçait avec une telle vitesse, frappait avec une telle précision, qu'elle semblait animée par une volonté propre. L'instant suivant, Ray leva sa lame pour repousser l'assaut du dard qui s'apprêtait à l'empaler.
L'adolescent était épuisé. A bout de force. Lorsque la queue du Tifôn s'élança à nouveau sur lui, ce fut Ice qui le poussa pour éviter qu'il ne se fasse tuer. Ray roula faiblement contre le sol avant d'être stoppé par un rocher. Il eut juste assez d'énergie pour s'abriter derrière. Le dard se figea dans un sol, là où le Tisseur se trouvait une seconde auparavant. Ice le rejoignit rapidement, presque aussi essoufflé :
- On n'arrivera à rien comme ça...
- J'ai même pas la force de bouger un doigt... Le châtiment céleste a vidé toutes mes réserves d’énergie...
- Je vais tenter quelque chose. Mais il faut que vous fassiez diversion.
- Tu as besoin de charger un sort ?
- Non, de prendre un peu d'altitude. Une dizaine de secondes me suffiront, mais il ne faut surtout pas que le Tifôn me dérange durant ce court laps de temps.
- Ok, on va essayer... Je vais attaquer le monstre et demander à Enishi et à Sanga de faire de même. On verra bien ce que ça donnera...
- Bonne chance.
- Bonne chance à toi.
Les deux Tisseurs hochèrent la tête et s'élancèrent dans deux directions opposées : Ray se précipita en titubant vers le Tifôn, Ice courut avec fougue pour sortir de la clairière.
Le maître de la foudre donna un grand coup devant lui, repoussant une nouvelle fois le dard de la créature, puis réunit ses forces pour lancer un faible Maryoku.
Ice filait vers les arbres, sans s'arrêter, laissant le Shintaisen décupler sa vitesse.
Le dard du monstre trancha le croissant de foudre mais n'eut pas le temps de riposter : profitant de cette ouverture, Enishi envoya à son tour un Maryoku. Le Tifôn eut à peine le temps de le parer.
L'élan d'Ice lui permettait à présent de marcher verticalement sur le tronc de l’un des arbres, montant de plus en plus haut.
Sanga fut le dernier à attaquer : il sauta, levant son épée en l'air, et l'abattit contre le flanc du Tifôn. Elle s'enfonça de quelques centimètres, mais les écailles du monstre formaient une véritable armure, empêchant l'adolescent de le blesser plus profondément.
Lorsqu'il fut au sommet de l'arbre, Ice prit appui contre le tronc et sauta. Il était juste au-dessus du Tifôn, à présent. Il tendit son bras droit, ferma son poing, saisit son poignet de sa main gauche et concentra toutes ses forces. Son cri transperça l'air :
- LEVIATHAAAAN !
Autour de lui, le spectre gigantesque d'un léviathan titanesque se forma. Le Tifôn leva les yeux vers le ciel : ce serpent était encore plus impression que lui. Il dégageait une telle puissance qu'instantanément, la créature comprit qu'elle serait incapable d'endurer ce sortilège. Mais elle n'eut pas le temps de s'enfuir : Déjà, la chimère était sur lui.
Au moment de l'impact, l'explosion fut telle que plus personne ne vit rien d’autre qu’un écran blanc durant de longues secondes. Le bruit qu'elle fit résonna plusieurs centaines de mètres autour d'eux, la fumée qui se dégagea obstrua la vue des quelques hiboux qui avaient eu le courage de survoler le champ de bataille.
Puis finalement, les trois Tisseurs virent le résultat de cette attaque colossale.
Ice, à bout de souffle, se tenait au centre de plusieurs centaines de cadavres de serpents. Le Tifôn avait été totalement désintégré, il ne restait que lui que ces reptiles morts et son dard brisé en mille morceaux. Lentement, l'adolescent se releva et leur sourit.
Enishi écarquilla les yeux devant ce spectacle : à côté, son dragon semblait ridicule...
- Que d’la chance, commenta Ray, la mine boudeuse.
Ice éclata de rire et le rejoignit en clopinant. La puissance qu'il avait dégagée était telle qu'elle l'avait blessé à lui aussi. Mais au moins leur adversaire était mort, définitivement mort.
Lentement, les quatre Tisseurs tournèrent le dos aux serpents inanimés et reprirent leur chemin. C’est pourquoi ils ne virent pas que les reptiles, inertes une seconde plus tôt, s'agitaient à présent, se rassemblaient...
- Bon, commença Enishi en baillant, qu'est-ce qu'on fait maintenant ?
- L'aurore se lève déjà, remarqua Ice, mais je vous propose tout de même de continuer notre nuit.
- De toute façon, je crois que personne ne serait capable de continuer à marcher pendant toute une journée...
- Parle pour toi Ray, moi je me suis jamais senti aussi bien !
- Pas étonnant, vu comment t’as été inutile dans ce combat…
- Quoi, répète ça ?!
- Je viens de dire : Pas étonnant, vu comment t’as été inutile dans ce combat… C'est clair que ça n’a pas dû trop d'épuiser de lancer deux Maryokus ?
- Parce que toi, tu crois avoir fait quelque chose ? Laisse-moi rire, ton sort minable là, c'était que du vent ! T'as tout juste était capable de lui couper une main ! La honte !
- C'est toujours mieux que de ne rien faire du tout ! Même Pif, Paf, Pouf ont été plus productifs que toi !
- Que...Que...Répète ça si t'es un homme !
- Même Pif, Paf et Pouf ont été...
- Bon, les interrompit Ice, ça suffit vous deux !
Et les trois Tisseurs se mirent à rire. Même les lèvres de Sanga s'ornèrent d'un sourire. Mais soudain, une voix menaçante trancha l'air :
- Pas si vite, Tisseurs !
Lentement, ils se retournèrent tous les quatre. Le Tifôn se tenait debout sur un rocher, sa silhouette sombre se découpant sur la lumière rose de l'aurore matinale. Il avait changé de forme, il ressemblait à présent à un être humain de deux mètres de haut. Son corps était toujours recouvert d'écailles, mais sa crinière et les serpents qui remplaçaient ses doigts avaient disparu. Sa longue queue, en échange, se balançait doucement derrière lui. Même sa voix avait changé, elle était à présent moins rauque, plus... humaine. Il émanait de lui une puissance retenue, un charisme qu'il ne possédait pas auparavant.
Il sourit. Un sourire ignoble, sardonique.
- J'avoue que j'ai été surpris. En mille ans d'existence, vous êtes seulement les troisièmes à me forcer à prendre cette apparence. Mais votre série de victoires se termine à présent. Les bras de la Mort vous appellent, inutile de les faire patienter plus longtemps...
Ray écarquilla les yeux. Soudain, il s'aperçut que le monstre n'était plus devant lui, mais dans son dos. Les lèvres de la créature s'approchèrent de son oreille et y murmurèrent tendrement :
- Et puis, mon estomac crie famine...
Pif, Paf, Pouf couraient dans la forêt, de toutes leurs forces, aussi vite que leurs jambes le leur permettaient. Temps qu'ils seraient sur cette île, jamais ils ne mettraient assez de distance entre cette abomination et eux. Une peur irrationnelle leur nouait le ventre, celle que s'ils ralentissaient ne serait-ce qu'une seconde, cette chose les rattraperait et les dévorait. Sans doute les quatre Tisseurs étaient-ils déjà morts, à présent. Leur destin importait peu aux trois mercenaires, mais ils espéraient que ces combattants resteraient en vie suffisamment longtemps pour retenir le monstre. Etaient-ce eux qui avaient déclenché cette explosion ou était-ce lui ? Ils étaient incapables de répondre à cette question. De toute manière, cela n'avait pas d'importance non plus. Il fallait courir, seulement courir.
Soudain, Paf se cogna contre quelque chose. Il crut d'abord avoir heurté un arbre, mais en se relevant, il s'aperçut qu'il s'était trompé.
Un jeune homme grand et mince, sans doute à peine plus âgé que les Tisseurs de tout à l'heure, se tenait devant lui. Des cheveux châtains, presque blonds, encadraient son visage aux traits tellement harmonieux et délicats qu'ils semblaient irréels, trop parfaits, trop admirables. Mais ce ne fut pas ce visage angélique ce qui attira l'attention du mercenaire. A l'intérieur des yeux noisette de cet inconnu brillait une lueur dédaigneuse, presque moqueuse.
Tranquillement, le jeune homme attrapa Paf par le col, dans son dos, et le souleva du sol, aussi aisément qu'il l'aurait fait avec un chat ou un petit chien.
- Est-ce que tu fais parti de la Confrérie ?
Paf secoua négativement la tête, rapidement imité par ses deux frères.
- Non monsieur...
- Laisse tomber Light, leur aura est trop faible.
Une jeune femme, apparemment du même âge, sortit de derrière un buisson. A l'intérieur de ses cheveux bruns, qui retombaient jusqu'à ses épaules, s'était emprisonnée une feuille de chêne. Elle lui redonna la liberté d'un geste délicat. Ses yeux bleus se posèrent sur Paf, qui immédiatement sentit son coeur battre un peu plus rapidement à l'intérieur de sa poitrine. Ses traits étaient doux, sa taille fine et souple. Mais cette étincelle d’attirance disparue lorsqu'il s'aperçut qu'elle venait de poser contre sa gorge une longue lame violette.
- Aurais-tu l'obligeance de nous dire où se trouve celui qui a provoqué cette explosion ?
La douceur de son sourire contrastait avec la dureté de son épée, appuyée contre sa peau. Le mercenaire murmura un "Par-là" en pointant le doigt derrière lui. Ses frères l'imitèrent en hochant la tête.
- Merci !
Elle leur fit un sourire radieux tandis que son compagnon se contenta de lever les yeux au ciel.
La voix du monstre se répandit dans tout son corps, envahissant chaque recoin de son esprit. Sans même réfléchir, pris par une peur panique, Ray se jeta sur le côté. Au même moment, son adversaire voulut le trancher du plat de sa main, mais il ne réussit qu'à lui entailler la hanche.
Le maître de la foudre regardait autour de lui, écarquillant les yeux. D'abord Praek, ensuite Jupiter et maintenant le Tifôn... Chacun des adversaires qu'il affrontait semblait pouvoir utiliser une vitesse tellement surhumaine qu’il en devenait incapable de les suivre des yeux. Comment faisaient-ils ? Comment cette créature, si énorme, si lente quelques minutes auparavant, pouvait-elle s'être réincarnée sous la forme d'un démon si rapide ?
Le Tifôn baissa les yeux pour regarder sa main gauche. Chacun de ses doigts se terminait par des longs ongles noirs qui devaient mesurer 2 ou 3 centimètres et qui se révélaient aussi affûtés que les lames des Tisseurs. Le sang de son adversaire y coulait lentement. Il le lécha avec délectation. Alors, un sourire se forma sur son visage reptilien :
- Délicieux... Alors, lequel d'entre vous va me servir de repas ? Le faiblard aux cheveux blonds ? Le crétin aux cheveux rouges ? Le muet aux cheveux châtains ? Huuum...
Son regard se porta sur le maître de l'eau. Alors, son sourire disparut.
- Non, celui qui tient à peine sur ses jambes et qui a manqué de me tuer, quelques minutes plus tôt...
Ice eut juste le temps de bondir en arrière : en un éclair, le Tifôn avait disparu pour réapparaître là où il se trouvait une seconde auparavant. Sa main tendue ne rencontra que de l'air.
Au même instant, Enishi contre-attaqua en envoyant un Maryoku. La créature eut le temps de tourner la tête, jeter un regard mauvais envers le Tisseur et disparaître. Alors, un poing heurta violemment l'abdomen du jeune homme. Il se cambra, crachant un peu de sang devant lui. Lentement, son corps commença à tomber.
Le Tifôn leva sa main droite. Au moment où il s'apprêtait à porter le coup fatal, Sanga s'élança sur lui. Le monstre tourna la tête et, de son dard acéré, para la lame du maître de la Terre. Enishi heurta le sol à ce moment précis. Rapidement, il reprit ses esprits et essaya de riposter, mais la créature se trouvait déjà dans son dos.
Ice et Ray se regardèrent. Ils étaient épuisés, incapables de lancer le moindre sortilège. Ils savaient qu'ils n'étaient pas en mesure de continuer ce combat plus longtemps. Tout reposait à présent sur les épaules d'Enishi et de Sanga. Tout ce qu'ils étaient encore capables de faire, c'était de s'éloigner pour ne pas les gêner. Ils reculèrent tous les deux, s'écartant du champ de bataille.
Le Tifôn se pencha sur le côté, évitant la lame de Sanga qui ne passa qu'à quelques millimètres de sa hanche. Mais le Tisseur n'eut pas le temps de réajuster son attaque : la queue de la créature s'élançait dans sa direction. Heureusement pour lui, Enishi la repoussa d'un coup d'épée, malheureusement trop faible pour trancher le dard meurtrier. Alors qu'il armait son bras pour essayer d'enchaîner avec un coup droit, le Tifôn sauta, son corps tournoyant dans les airs. Sa main se posa un instant sur le plat de la lame de son adversaire et s'en servit comme appui afin que ses jambes puissent entourer le cou du jeune Tisseur. Alors il utilisa toute sa force pour le renverser, tandis que lui tendit le bras : sa paume fut la première à heurter le sol, il s'appuya dessus pour s'élever à nouveau dans les airs, déployant sa queue meurtrière.
Cette opération n'avait pas duré plus de trois secondes. Sanga n’avait eu le temps de réagir. Il ne put que contempler, impuissant, le dard du Tifôn s'enfoncer dans l'épaule de son ami. Le maître du feu écarquilla les yeux en sentant cette véritable lame pénétrer son corps jusqu'à sa hanche. Elle trancha sa chair et son poumon gauche, sans que le jeune homme ne puisse opposer la moindre résistance. Lentement, il s'affaissa, du sang coulant de ses lèvres. Lorsque son visage tomba contre le sol, il était déjà inconscient. La douleur et le poison avaient suffi à le faire tomber dans un coma profond...
- Oh, murmura le Tifôn, aurais-je oublié de vous prévenir ? Mon corps libère naturellement une toxine capable de paralyser le corps humain. C'est le cas de mon dard, mais aussi de mes dents. Ou de mes ongles...
Il prononça ses derniers mots en fixant Ray. Le jeune homme se tenait à quatre pattes, le souffle court. Le visage en sueur, il arrivait à peine à respirer, immobilisé par le poison qui circulait à présent dans son organisme.
- Vous n'êtes plus que deux à pouvoir tenir sur vos jambes. Et encore, l'un d'entre vous est incapable de brandir son épée. Que comptez-vous faire, dans cet état ? Vous battre malgré tout, jusqu'à ce que je tranche votre chair, que je déchiquette chacun de vos organes, que j'empoisonne chaque cellule de votre corps ?
- Ca... Ca me semble être un bon plan...
Ray avait réussi à articuler ces derniers mots, mais cela lui avait coûté toutes les forces qu’il lui restait. Ses bras n'étaient plus capables d'endurer son poids, il s'effondra contre le sol. Ses ultimes paroles furent reçues par un rire méprisant du Tifôn.
- Et bien soit, si c'est ce que vous désirez...
Il n'avait pas fait attention aux ombres qui s'étiraient vers lui. Pourquoi l'aurait-il fait ? Au moment où ses jambes se fléchirent, se préparant à s'élancer à nouveau, des serpents jaillirent du sol et l’entourèrent, l’immobilisant pour de bon. Leurs écailles, d'un violet très sombre, brillaient sous la lumière du jour naissant. Le monstre regarda ces créatures avec stupéfaction : lui qui était le plus puissant des reptiles, il se retrouvait réduit à l'impuissance par ses propres congénères !
Deux silhouettes émergèrent des buissons, avançant tranquillement dans sa direction. La première était celle d'une jeune femme aux cheveux bruns qui fixait attentivement les créatures qu'elle venait d'invoquer. La seconde, celle d'un jeune homme, dont la douceur des traits évoquait ceux d’un ange. Nonchalamment, il fit apparaître sa longue épée dans sa main. Le manche était doré, la lame fine et d'un blanc immaculé. Il adressa au Tifôn un sourire légèrement moqueur :
- Et bien c'est ça, le maître de Nyx ? Je pense que Daedra s'inquiétait pour rien...
- Je suis le Tifôn, misérables humains ! Le plus effrayant des reptiles, le maître de cette île, le fléau divin !
- Enchantée, répondit simplement la jeune femme, je m'appelle Aya.
Alors qu'il fermait les paupières, une lumière blanche commençait à entourer le corps du jeune homme. Lentement, il leva sa lame vers le ciel.
- Notre maître nous a toujours répété qu'il fallait se présenter à l'adversaire que l'on se préparait à terrasser. Je m’appelle Light.
Et doucement, il réouvrit ses paupières. L'iris de ces yeux était à présent devenu doré. Il abaissa son épée, libérant un croissant d'énergie blanche qui trancha le Tifôn en deux.
Le monstre écarquillait les yeux, incapable de comprendre ce qui venait de lui arriver. Ses lèvres s'ouvrirent, mais elles ne purent articuler le moindre mot. Elles se refermèrent sous les regards écarquillés des trois adolescents encore éveillés, tandis que les deux moitiés de son corps tombaient chacune d'un côté opposé. Light fit disparaître son arme.
- Honoré de t'avoir rencontré, Tifôn. Et adieu.
Il se retourna tandis que le corps de son adversaire se décomposait en dizaine des serpents, cette fois-ci défaits pour le restant de l’éternité…
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